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Les mines du Laurion dans l'antiquité
Edouard Ardaillon
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BIBLIOTHEQUE
DES
ECOLES FRANGAISeS D ATHENES ET DE ROME
FASCICULE SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME
LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
V\U KrMHAHI" AltDAII.IAJ.N
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fiOr FRÈRES, RUK MCOLAS-LKI5 LA SC, 25
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LES
MINES DU LAURION
DANS L'ANTIQUITÉ
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LES
MINES DU LAURION
DANS
L'ANTIQUITÉ
PAR
EDOUARD ^RDAILLON
ANaEN MEMBRE DE L*ÉCOLE FRANÇAISE D*ATHÊNES
CHARGÉ DU COURS DE GÉOGRAPHIE A L*UNIVERSITÉ DE LILLE
Contenant vingt-six gravures dans le texte,
une planche en phototypie et deux similigravores hors texte,
plus une carte du Laurion en six couleurs.
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE THORIN ET FILS
A. F0NTEH0IN6, ÉDITEUR
LIBRAIRE DES ÉCOLES FRANÇAISES D*ATHÈNES ET DE ROME,
DU COLLÈGE DE FRANCE, DE L^ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
ET DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES
4, RiJE liE «erF, 4
1897
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13
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A MM.
TH. HOMOLLK et P. VIDAL DE LA
HOMMAGK
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PRÉFACE
C'est A. Boeckh qui a publié le premier et le meilleur mémoire
sur les mines du Laurion dans l'antiquité. Le savant historien
avait divisé son travail en deux parties. La première était
consacrée à la description des mines, telle qu'il pouvait la faire
d'après les maigres renseignements épars dans les auteurs
anciens ou dans les relations des voyageurs modernes. La
seconde partie traitait les dn ar.^es questions de droit, d'économie
politique et d'histoire qui se posent à propos du Laurion.
Boeckh avait donc pensé qu'il était indispensable de commencer
par l'étude du pays, des minerais, des procédés et des [produits
industriels, avant d'aborder l'étude des textes historiques : l'une
devait servir à éclairer l'autre. Mais, au moment où il écrivait
(1815), son enquête préalable ne pouvait être complète, et par
suite les conclusions qu'il en a tirées sont souvent erronées.
Depuis cette époque, grâce à la reprise de l'exploitatiou dans les
gisements du Laurion, on a pu visiter les mines anciennes, filles
sont assez bien conservées pour nous permettre de comprendre
et d'apprécier lordonnance et Texécution des travaux. D'un
autre côté, nos sources écrites se sont enrichies de documents
nouveaux, qui ont comblé des lacunes et élucidé des points
obscurs. D'autres écrivains ont repris la question; mais les uns
ne se sont pas préoccupés des textes, et les autres ont laissé de
côté la description des mines. Dans ces conditions, j'ai cru qu'il
y avait lieu, en suivant la méthode de Boeckh, d'écrire une
monographie complète du Laurion. D'une part^ j'ai voulu mon-
trer l'organisation et la marche d'une grande industrie chez les
Grecs; d'autre part, j'ai tenté de marquer la place qu'ont tenue
dans l'histoire d'Athènes les célèbres mines de l'Attique.
Pendant mon séjour à l'École française d'Athènes, j'ai passé
de longs mois à relever sur place l'œuvre des mineurs anciens.
Grâce à l'amitié dévouée et à la complaisance inépuisable des
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2 PRÉFACE
iDgéoieurs de la Compagnie française (1), j'ai pu sans difficulté
^étudier et Texploitation souterraine des Athéniens et leurs tra-
vaux métallurgiques de surface. C'est le résultat de ces observa-
tions qui compose,en majeure partie, les premiers chapitres de cet
ouvrage. On verra que je n'ai point ménagé les détails techniques.
Ce n'est pas à coup sûr pour faire parade de connaissances
étrangères à un archéologue ou à un historien. Mais j'ai pensé
que pour donner une juste idée de l'habileté des mineurs Athé-
niens, il était nécessaire de décrire avec précision le terrain de
leurs opérations, leurs procédés de travail et leurs méthodes
d'exploitation. Une galerie ou un puits n'ont rien, au premier
abord, qui puisse intéresser l'esprit ou frapper l'imagination.
Cependant, si nous regardons avec soin les entailles dont les
parements portent la marque, si nous considérons remplace-
ment, la direction, le rôle de ce puits et de cette galerie, nous
nous apercevrons que les Grecs apportaient, dans la pratique
d'une grande industrie, une sagacité et une intelligence peu
communes.
Mieux informés sur la technique, nous pouvons aborder le
problème historique des mines du Laurion avec plus de sécurité.
Les documents écrits que nous possédons sont souvent obscurs :
j'ai essayé, avec le secours des renseignements que me four-
nissait l'étude positive, de les élucider et d'en tirer le meilleur
parti possible. Mais les textes sont en même temps si peu
nombreux que nous sommes réduits, sur plus d'un point impor-
tant, à nous contenter d*hypothèses. Enfin, le sujet touche à
tant de questions diverses, qu'il s'agisse d'institutions ou
d'histoire économique et politique, que je ne suis pas certain
d'avoir toujours adopté les solutions définitives. Dans l'état
actuel de nos connaissances, il serait imprudent d'affirmer
le contraire. Néanmoins j'espère que ce travail sera une contri-
bution utile à l'étude de l'industrie antique, qui mérite
d'être mieux connue, car elle a eu dans l'histoire ancienne
plus d'importance qu'on ne l'imagine.
(1) CeUe ëtuHe sur les mines du Laurion dans TanUquIté aurait ëlé à peu
près inabordable pour moi, si je n'avais trouvé à Altiènes auprès des Direc-
teurs de la Compagnie française et de la Société tieilénique l'accueil le plus
bienveillant. Je dois aussi un témoignage particulier de gratitude à MM. Rabut,
Pageyrai, Doche, Chambon et Bouchez, ingénieurs de la Compagnie française,
qui ont toujours été pour moi les conseillers les plus aimables et les plus
compétents. Je me fais un plaisir de les remercier de leur dévouement.
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BIBLIOGRAPHIE
1815. — A. BoECKH, Ueher die Laurischen Silberhergwerke in Atticay
dans les Abhandlungen d. Berliner Académie d, Wiss,,
181S, pp. 85-140; réédité dans les Gesammelte kl. Schrif-
ten, VI, p. 1 et suiv.
1869. — A. GoRDELLA, Le Laurion, Marseille, 1869.
1870. — GoRGEix, Les mines du Laurion, dans le Bulletin de l'École
Française d'Athènes, 1870, p. 71 et suiv.
1872. — Ledoux, Le Laurion et les mvnes d'argent en Grèce, dans la
Revue des deua; mondes du 1«' février 1872.
1874. — Rangabé, Du Laurion, dans les Mémoires près. p. divers
savants à VAcadémie des Inscriptions et Belles- Lettres,
1"» série, 1874, t. VIII, 2* partie, p. 297-346.
1875. — CoRDELLA, Description des produits des mines du Laurion
et d'Oropos, Athènes, 1875.
1879. — HuET, Mémoire mr le Laurion, dans les Mémoires de la
Société des Ingénieurs Civils, Paris, Jiiillet-Août 1879.
188! . — Ph. Negris, Laveries anciennes du Laurion, dans les Annales
des Mines, Juillet-Août 1881, Paris.
1883. — E. Watbled, Exploitation des mines du Laurion, dans la
Revue maritime et coloniale, Paris 1883, p. 617-634.
1885. — H. Hansen, De metallis Atticis, Hambourg, 1885, in-4®, 30 p.
1887. — HuET, Deuxième mémoire sur le Laurion, dans les Mémoires
de la Société des Ingénieurs Civils, Avril 1887, Paris.
1889. — A. Cambrés Y, Le Laurion, ddius la Revue universelle des Mines,
3* série, t. VI, 1889. Liège et Paris, in-8*, 150 p.
1893. — Ed. FucHS et L. de Launay, Cites du Laurion, dans le Traité
des Gîtes minéraux et métallifères, t. II, pp. 375-387, Paris
1893.
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I 4 BIBLIOGRAPHIE
£ 1895.— J.-J. BiNDER, Laurion, dieattischen Bergwerke im Aller thwn,
t,'- exiT2LÏi des Jahresberichte der K. K. Staats-Oberrealschule
I in Laibach, Laibach, 1895, in-S®, 54 p. (1).
^t Abréviations : CIG : Corpus Inscriptionum graecarwm,
r . CIA : Corpus Inscriptionum atticarum,
; Bull. Corr, HelL : Bulletin de Correspondance Hellé-
nique,
S Mittheil. Arch. Inst, von Athen : Mittheilungen der
Archaelogische Institut von Athen.
: BoECKH, Laur. Silb. : Ueber die Laurischen Silberberg-
werke in Attica. Édition de T Académie de Berlin.
(1) Je ne crois pas devoir citer un certain nombre d'articles, paras dans des
Revaes françaises ou étrangères, qui n*ont trait qu'à la description purement
géologique et minéralogique du Laurion. On les troavera mentionnés dans la
dissertation de M. flansen, De metallis Àtticis, pp. 3 et 4, ou dans la bibliogra-
phie de MM. Fuchs et de Launay» Traité des Gîtes minératix et métallifères,
t. II. p. 387.
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LES
MINES DU LAURION
DANS L'ANTIQUITÉ
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
DESCRIPTION DU LAURION
On désigne sous le nom de Laurion(Aaupiov, Aaupetov) la région
de l'Attique, dont les Athéniens ont exploité dans l'antiquité les
gisements de plomb argentifère. Elle est située à Textrémité
méridionale du pays et forme un triangle dont les trois sommets
sont occupés par le cap Sounion, le golfe Saint-Nicolas et la
baie de Daskalio. Elle est constituée par un groupe de collines,
qui, baigné par la mer Egée à TEst, au Sud, et au Sud-Ouest, est
borné au Nord par la plaine de Kératéa (plaine Misogéé) et parla
plaine d'Anavyssos. Entre les deux, le col de Métropisi (162™) (i)
l'isole de la montagne de Kératéa (mont Paneion) ; au Nord Est
seulement, les hauteurs qui bordent le rivage se rattachent
(i) Nous citons les cotes d'altitude qui se trouvent sur les cartes allemandes
de TAttique : feuilles 13, 14, 16, 17 des Karten von Attika, 1 : 25000, de Curtius
et Kaupert, Berlin, 1886. Voir la carte jointe au volume.
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6 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
sans solution de continuité à celles de Daskalio et de Porto-
Raphti. Ainsi délimité, le Laurion mesure environ dix-sept kilo-
mètres et demi de longueur sur une largeur maxima de douze
kilomètres; ce n'est donc qu'une très petite partie de l'Attique
ancienne.
Par la nature de ses terrains, le Laurion appartient au système
des schistes cristallins et des calcaires-marbres qui forment le
Sud de l'Attique et de l'Eubée et la majorité des Cyclades. Ces
couches sédimentaires anciennes se répartissent en cinq séries :
deux se composent de schistes et trois de calcaires. Reposant
les unes sur les autres en stratification concordante, elles ont
toutes également subi l'action des forces orogéniques. Elles sont
plissées sous la forme d'un anticlinal, dont l'axe est dirigé
du Sud-Ouest au Nord 15*» Est. Du côté de l'Est, elles s'inclinent
en pente douce ; du côté de l'Ouest, le plongement en est plus
rapide et est encore accentué par une longue faille presque
rectiligne qui suit la vallée Legrana et s'allonge jusqu'au Lulie
Kouki. En outre, l'arôte anticlinale ondule verticalement, de telle
sorte que les strates se relèvent lentement du cap Sounion à Plaka
et au delà descendent vers le Nord. Ce grand plissement donne au
relief du Laurion son trait essentiel : le faîte orographique prin-
cipal, nettement orienté du S.S.O. au N.N.E., est parallèle à
l'axe de l'anticlinal et se confond sensiblement avec lui. Telle est,
en effet, la direction des sommets de l'Ovrio Castro (312™) et du
Tsakiri(328™),celle aussi des monts Ripari(372"a)et du plateau qui
étale au Sud ses contreforts jusqu'au cap Souuion. Sont alignées
de môme à l'Ouest la crête irrégulière qui court du Lulie Kouki
(204™) au Katzulieri (220">); à TEst, celle qui, partant du Vélaturi
ou pic de Thoricos (145"), longe la vallée du Potamo. Sous ce
rapport, les collines du Laurion ressemblent au mont Hymette^ et
appartiennent comme lui à la série des ridements, orientés du
Sud-Ouest au Nord-Est, qui caractérisent plusieurs régions
côtières de la mer Egée. Mais le dessin tectonique du pays est
moins simple qu'on ne le supposerait d'après cette indication. Un
plissement secondaire est venu compliquer en deux endroits la
structure du relief. D'abord, au centre, les hauteurs de Plaka
(360™) interrompent et coupent à angle droit la chaîne maî-
tresse : sur plus de trois kilomètres, de Métropisi à Thoricos,
leur axe irrégulier prolonge celui de la montagne de Kératéa.
Ensuite, au Sud-Ouest, le chaînon du Prophète Elias (356™) est
perpendiculaire à l'alignement normal. Nous retrouvons ici
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DESCRIPTION DU LAURION 7
l'orientation du mont Pentélique et des monts de la Grèce cen-
trale (1). Ainsi, sur une petite surface, se manifestent clairement
les effets du double effort de plissement qui a travaillé la région
occidentale de TArchipel, et le Laurion est comme une image
réduite d'une contrée beaucoup plus vaste.
Des accidents locaux ont modifié dans le détail les résultats
généraux des actions orogéniques. La grande faille, qui, sur
douze kilomètres de longueur, a feudu en ligue droite le versant
occidental du pli anticlinal, a tracé les premiers linéaments d*un
sillon, creusé et déblayé ensuite par l'érosion. On le suit du Sud
au Nord quand, partant du rivage, on remonte la vallée Legrana :
dans ce tronçon inférieur, un torrent, qui ne roule d'eau qu'à la
suite des orages, a établi son lit. La petite plaine de Mégala
Pevka et le val Berzéko prolongent le couloir jusqu'au col de
Syntérini. Au delà, le même accident reparaît encore, mais à une
altitude plus élevée (164>^) sur le plateau septentrional, allongé
au pied des Ripari. C'est ainsi qu'une voie naturelle de commu-
nication relie les districts miniers du Nord à ceux du Sud. C'est
de même à une cassure que la vallée du Potamo doit naissance,
nouveau chemin d'accès, le plus facile, sinon le plus court, de
ceux qui joignent Thoricos à la plaine de Kératéa. L'érosion a
aplani ce corridor sinueux,que suit aujourd'hui le chemin de fer
d'Athènes au Laurion : dans le fond circule un ruisseau, qui n'a
d'un fleuve que le nom, mais c'est le seul du pays qui conserve.
Tannée durant, quelques pieds d'eau dans certaines parties de
son cours. C'est encore à un accident local qu'on peut attribuer
le petit pointement granitique, qui, aux environs de Plaka, a
interrompu l'allure normale des couches : il surgit en coupole
à l'extrémité septentrionale de la faille, et barre le sillon qu'elle
a creusé.
Les terrains du Laurion ont été diversement modelés par
l'érosion. Les deux assises supérieures de calcaire et de schiste
ont beaucoup souffert. Le calcaire supérieur a disparu presque
partout; on ne le trouve plus qu'à l'éUit de témoin au sommet
des plus hautes collines, et là il se présente en masses tabulaires
aux parois abruptes. Le schiste supérieur, laissé à découvert,
possède par endroits une épaisseur de quarante à soixante
(1) Neamayr, ïberblick ûber die geolng. Verhàltnisse eines Theiles der
âgttischen Kustenldnder (Denksckrtften drr K. Àkadewie der Wissenscfial-
len von Wten, mathem. nalurwissonsch. Clisse, tome XL), p. 38.'J vl M)l,
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8 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUlTé
mètres, maïs souvent aussi il a été complètement enlevé. Là où
il a résisté, il se présente sous Taspect d'éminences aux contours
arrondis, ou de talus aux pentes douces ; quaod il se désagrège,
il se réduit en une argile grise, qui, mêlée de blocs calcaires,
va dans les creux de terrain s'amasser en un sol végétal
de médiocre valeur. Les couches inférieures, plus dures à
entamer et soumises depuis moins longtemps aux intempéries
de l'air, ont fait meilleure contenance : elles couvrent encore
de vastes surfaces. Mais elles affectent des formes semblables à
celles des strates précédentes : les parois verticales du calcaire
moyen surplombent les plans inclinés du schiste inférieur. De là,
dans les traits du paysage Lauriotique, une certaine monotonie
rachetée, il est vrai, par le vif contraste des masses sombres
des schistes et des blancheurs éclatantes des marbres. On
rencontre enfin çà et là des serpentines, d'origine douteuse (1),
qui, sur le bord de la mer, se dressent en falaises à pic et
dessinent des pointes aiguës. Quant aux lambeaux de terrains
tertiaires que l'on retrouve eu quelques points, ils ne changent
en rien le modelé du relief.
L'œuvre de Térosion se manifeste encore sur la crête prin-
cipale, au Sud de Camaréza, par l'aplanissement des sommets :
sur une longueur de six à sept kilomètres, le faîte de la chaîne
a été transformé en un plateau d'inégale largeur, mais bien
horizontal (Plateau du Sud : 181™). Un des derniers contre-
forts au Sud porte sur une plateforme le temple d'Athèna
Souniade. Enfin les deux versants des collines ont été décou-
pés par de multiples vallées. A TOccident, la pente de ces
vallées est fortement prononcée ; c'est par de rapides lacets
que la route dévale du Plateau septentrional dans les landes
basses d'Auavyssos. Aussi, de ce côté, le Laurion a-t-il une
apparence de grandeur qui trompe sur la véritable altitude le
spectateur placé dans la plaine. A l'Orient, au contraire, les
vallées plus longues descendent lentement vers la mer, et les
chemins qui les remontent mènent sans fatigue du rivage aux
plateaux. Elles sont aussi plus nombreuses et, par une heureuse
disposition naturelle, elles convergent presque toutes vers un
même point du littoral, vers la baie de Thoricos. C'est là que
viennentdéboucher la vallée du Polamo et, par suite, le vallon de
Vilia ; celle aussi de Plaka, que suit la route la plus directe
(1) Cambrésy, Le Laurion, p. 85-86.
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DESCRIPTION DU LAURION 9
vers Amphiirope et la Mésogée; le val Mercati et le ravin de
Caraaréza, ceux de Noria, de Botzaris aboutissent dans les mêmes
parages. Plus loin, les lits des torrents et le val Agriléza prennent
une direction différente et sont orientés vers le Sud-Est. Les
alluvions, entraînées par les eaux de ruissellement, se sont donc
déposées surtout dans le petit espace qui sépare le Vélaturi du
port d'Ergastiria : grâce à ces apports, la petite plaine de Tho-
ricos a gagné sur la mer et le monticule de Nyktochori, jadis
insulaire, a été soudé à la terre ferme. De même, à TOuest, le
golfe Saint-Nicolas a diminué d'étendue et reculé devant les
amas de débris arrachés aux flancs des coteaux voisins. Par ce
réseau de vallées longitudinRles ou transversales, les diverses
parties du Laurion communiquent entre elles sans difficulté;
seul, au Sud-Ouest, Tangle de terrain rocailleux, qui est limité au
Nord par le chaînon du Prophète Elias et à l'Est par la vallée
Legrana, forme un petit domaine à part et sans relations avec
le reste du pays. En dehors de ce coin déshérité, tous les dis-
tricts de la région sont également accessibles, et le relief se
prête partout aux relations des hommes et au transport des mar-
chandises.
Sous le rapport maritime, le rivage oriental est le plus favo-
risé. C'est laque la nature a ménagé les ports les plus nombreux
et les plus sûrs. Tout d'abord, l'île de Makronisi constitue une
digue longue de treize kilomètres, qui le couvre du côté de la
haute mer. Le détroit qui sépare l'île du continent n'est pas assez
large pour que les flots s'y agitent violemment quand le vent
souffle de l'Est. D'autre part, tout le long de la côte, caps et
pointes se succèdent, entre lesquels, également protégés au Nord
et au Sud,s'ouvrent les anses de Vromopoussi et de Tourcolimani,
le port de Francolimani et la baie de Thoricos, le port d'Ergas-
tiria, le port Panormos et le port Pacha. Ce sont là, pour les
navires, des lieux de refuge excellents contre les vents dominants
de ces parages (1). Lorsque la brise fraîchit et devient mena-
çante, les voiliers accourent de tous les points de l'hoiizon : dix,
vingt, trente, en une matinée, viennent jeter l'ancre à Tabri du
pic de Thoricos. Le port du cap Sounion, l'anse d'Azénia, le golfe
Saint-Nicolas, bien défendus contre les vents du Nord, sont en
(1) Vent de Nord -Est : 112 jours par an. Vent de Sud-Ouest : 123 jours par
an. — Chiffres extraits des tables données par Neumann et Partsch, Physika-
lische Géographie von Griechenland, p. 125.
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10 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITé
revanche ouverts aux houles du Sud et du Sud-Ouest, qui y
devienneot vite dangereuses. Ce grand désavantage interdit aux
bateaux d*y chercher asile par les gros temps, et ces mouillages
sont peu fréquentés.
Les anciens (1) prétendaient que par nature les terrains
métallifères sont âpres et stériles, Tpa^^éa re xal TraoàXuTrpa. Le
Laurion en est un exemple, et il n'est pas en Attique de pays
moins attrayant. La plaine d'Athènes, si on la compare aux
environs de Thoricos ou de Sounion, semble avec ses oliviers,
ses vignes, ses jardins, très verdoyante et très fertile. Sur les
plateaux du Laurion, comme dans les vallées et dans les plaines,
on ne voit que landes mornes alternant avec des bouquets de pins
clairsemés. Les terrains calcaires sont de tous les plus arides;
le lentisque seul y étale sur le sol des buissons sans vigueur.
Ce n'est qu'au printemps que l'aspect s'en égaie pour quelques
jours, lorsque fleurissent les anémones et les cyclamens, logés
dans les interstices des rochers ; aux premières ardeurs du
soleil d'été, les fleurs disparaissent, et pour de longs mois,
sur de vastes espaces, le marbre blanc brille seul entre les taches
vert sombre des lentisques. Les schistes, moins durs que les cal-
caires, sont le domaine des pins ; ces arbres réussissent à glisser
leurs racines dans les feuillets déchiquetés de la roche ; mais
le sol trop maigre ne leur permet pas d'atteindre de belles pro-
portions : les troncs restent chétifs, rabougris, et s'aSaissent sous
l'eflort des vents dominants. Dans quelques bas-fonds privi-
légiés, ils se multiplient cependant assez pour former de petites
forêts, à l'ombre desquelles croissent des touffes drues de thym
et de serpolet. Le Laurion ne se prête pas davantage à la
culture : c'est à peine si çà et là, sur le plateau du Nord ou dans la
plaine du Thoricos, le labeur persévérant des habitants parvient
à faire prospérer des champs d'orge et de maigres jardins.
Partout ailleurs le sol végétal fait défaut, et les ressources agri-
coles de la contrée sont tout à fait insuffisantes pour nourrir la
population.
Tel est l'état actuel du Laurion, mais l'on se demande s'il en a
toujours été ainsi,et en particulier si le pays n'a pas été autrefois
plus boisé qu'il ne l'est aujourd'hui. Il est probable qu'à l'ori-
gine, avant l'exploitation des mines, les collines y étaient revêtues
(1) Strabon, 111,2, 3: Ta (jikv ouv rà; jxeTaXXeta; l/ovxa /topia àvaYXïj
Tpa/éa Te xal TtapaXuTrpa. Cf. Xénophon, Revenus, 1, 5.
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DESCRIPTION DU LAURION H
d'un manteau de forêts, comme les autres montagnes de TAttique.
Mais dès que les mines furent découvertes, et que l'on se mit
à fondre les minerais, le déboisement commença. Il est clair
que les premiers mineurs n'allèrent pas chercher ailleurs, s'il
existait sur place, le combustible dont ils avaient besoin pour
chauffer leurs fours. A mesure que les travaux métallurgiques
prirent plus d'importance, la consommation de bois augmenta,
et bientôt la surface du Laurion ne fut plus assez grande pour
alimenter tous les fours en activité. Je crois donc que d'assez
bonne heure, vers le sixième siècle, et peut-être avant, la
région minière fut dépouillée de ses forêts. Rien ne prouve le
contraire. Sophocle seul parle, dans une tragédie, « du rocher
boisé du Sounion » (i), mais il fait sans doute allusion aux bois
sacrés qui devaient a voisiner les sanctuaires de Poséidon et
d'Athèna. Nous savons, en revanche, qu'au quatrième siècle on
importait du bois au Laurion (2). L'exploitation des mines a été
la cause principale du déboisement (3) , et sous ce rapport elle
a causé au pays un dommage irrémédiable. En eflet, pendant
plusieurs siècles, le sol, à découvert, a perdu peu à peu la
couche végétale qui s'y était formée : l'humus, entraîné par le
ruissellement des eaux, a laissé partout la roche vive à nu.
Bien plus, il a disparu sans compensation : amassé dans le fond
des vallées et des plaines, il a été progressivement recouvert par
des nappes stériles de graviers et de scories, qui provenaient
des ateliers métallurgiques. Dès lors, il n'y avait plus d'espoir
que la végétation, gagnant de proche en proche, reprît jamais
possession de son ancien domaine. Lorsque les mines furent
abandonnées, la nature ne put réparer le mal que dans une
faible mesure, et les rares et maigres forêts que nous retrou-
vons aujourd'hui sont le produit de seize ou dix-huit siècles
de travail dans la solitude. Depuis que les mineurs modernes
se sont installés au Laurion, les progrès du reboisement sont
de nouveau arrêtés par de fréquents incendies, et les jeunes
pousses des arbres sont trop souvent détruites par la dent des
troupeaux.
Cette dénudation du sol a depuis longtemps aggravé la séche-
(1) Sophocle, Âjax, 1220.
(2) Démosthènc, XXl, i67.
(3) Cf. Strabon, XIV, 6, 5, à propos de l'île de Chypre. Sur le déboisement de
la Grèce, voir Neumann et Partsch, Physikalische Géographie von Griechcn-
land, pp. 363-365, et Guiraud, Propriété foncière en Grèce, pp. 503-ÎÎ05.
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12 LES MINES Dtl LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
resse du climat, et l'altitude des collines est trop faible pour
provoquer de fortes condensatioos de vapeur. Il ne pleut
guère plus dans la région des mines que dans les plaines de
TAttique : il n'y tombe donc environ que 408 millimètres
d'eau par an, dont 320 pendant les mois d'biver (1). Cette
petite quantité de pluie est à peu près perdue pour les plantes
comme pour les hommes : la plus grande partie en disparaît
très vite, en pénétrant dans les mille fissures des calcaires et ne
s'y amasse point en nappes souterraines ; le reste est absorbé
par une forte évaporation (2). Sur toute l'étendue du Laurion,
on ne connaît que deux sources, l'une à Camaréza, l'autre à
Plaka : elles sont d'un si faible débit qu'elles ne peuvent suffire
à la consommation quotidienne des deux villages. Sur le bord
de la mer, à Ergastiria et à Cypriano, on a creusé quelques puits,
mais l'eau qu'ils fournissent est saumâtre et peu abondante. Ce
manque d'eau est un des plus graves inconvénients du pays et
ajoute encore à Taridité des terrains.
Aussi le Laurion, si impropre à l'agriculture, n'aurait jamais
connu d'autres habitants que des bergers nomades et des
pécheurs de passage, s'il n'avait recelé des gisements métalli-
fères, qui y ont attiré de bonne heure une nombreuse population.
(1) NeumaDD et Parlsch, Physikalische Géographie von Griechenland.ipAti.
(â) Ibid. : Jours de ciel clair ou peu nuageux : 336 Jours par an.
Température moyenne de Tannée : -j- 17^,3.
id. de janvier : -j- 8<',«.
id. de juillet : -f- 27<«.
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CHAPITRE II
DBS GISEMENTS MÉTALLIFÈRES DU LAURION
Les formatioDS géologiques sont, nous Tavons vu, au nombre
de cinq : il y en a trois de calcaire et deux de schiste, et elles
alternent entre elles dans un ordre régulier. En voici Tordre de
superposition de bas en haut :
1.— Le calcaire inférieur (Cl) forme rassise la plus importante.
Il oiîre en certains endroits plus de 300 mètres d'épaisseur et les
sondages n'en ont pas trouvé la base. C'est une roche grenue,
très compacte, parfaitement cristallisée et extrêmement dure :
de couleur blanche, c'est un véritable marbre saccharoïde, sem-
blable à celui du Pentélique. Il n'apparaît nulle part à la surface
du sol, sauf dans le haut de la vallée Legrana etàMégala Pevka.
2. — Le schiste inférieur (Si) vient au dessus et atteint jusqu'à
120 mètres de puissance. Très chargé de mica, de couleur gris
de fer ou brun, il est dur à tailler, lorsqu'il n'est pas désagrégé
par l'eau. Décomposé, il produit une argile compacte, d'une
teinte jaune ou jaunâtre, qui peut servir de terre réfractaire
dans la construction des fours de fusion ; même inaltéré, il se
débite en petites dalles, qui peuvent s'utiliser aussi comme
matériaux de fours.
3. — Le calcaire mpyen (Cs) a de 30 à 50 mètres d'épaisseur.
Cristallin comme Ci, il est moins blanc et le grain en est
moins serré. La surface en est rugueuse et fendillée. Il est
cependant susceptible de recevoir un beau poli. Les anciens
l'ont employé pour leurs édiûces publics, parce qu'il est facile à
exploiter à ciel ouvert : c'est le marbre du temple d'Athèna Sou-
niade et de Thoricos (1).
(1) Cordella, Laurion, p. 43 : « Des tambours de colonne ébauchés gisent
encore dans la carrière d*Agriléza. » La même pierre a servi aux constructions
de Thoricos, temple, théâtre, tours. La carrière se trouve à TOuest de Tho-
ricos, sur les dernières pentes des collines de Plaka. Pour les sculptures du
temple d'Athèna, au Sounion, les anciens ont employé le marbre de Paros. Cf.
I^nge, TempeUculpturen von Sunion, p. 233 {Mitlheil. Arch. Inst. von Atken^
1881, VI).
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14 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
4. — Le schiste supérieur (Ss) va jusqu'à 40 et môme 60 mètres
de puissance. La pâte en est noirâtre, très micacée, veinée par
des bandes de quartz laiteux.
5. — Le calcaire supérieur (Ca), beaucoup plusérodé que toutes
les couches précédentes, n'a pas la même épaisseur. Dans l'état
actuel, il est moins dur que les deux autres calcaires. Nous
savons déjà qu'il n'occupe que peu de place.
Ces assises géologiques présentent partout une stratiûcation
concordante : elles sont également affectées par les plissements
orogéniques. Reposant Tune sur l'autre, elles déterminent trois
plans de contact qui portent les désignations suivantes (fig. 1) :
L — Si sur Cl : Premier contact
IL — Cî sur Si : Deuxième contact
III. — Si sur Cl : Troisième contact
Ç3
I
II
Si
111
Cl
Fig. 1.
Coupe théorique des terrains du Laurion ; P, P, P, puits de mine ; A, attaiiiie h l'affleurement (1).
A la vérité, le premier contact n'est pas le premier. Mais le
calcaire supérieur est si rare que l'on en néglige le contact
avec le schiste supérieur. Ces plans de superposition sont
parfois visibles quand la couche supérieure disparait et laisse
apparaître celle qu'elle recouvrait. On dit alors que le contact
a/fleure à la surface du sol, suivant une ligne qui se conforme aux
mouvements des couches. Au Laurion, sur le versant oriental de
la chaîne principale, on distingue nettement à flanc de coteau
plusieurs lignes d'affleurement. Il est donc facile de reconnaître
la superposition des diverses assises du terrain. Dans l'ensemble,
les plans de contact suivent les allures des grands plissements
telles que nous les avons indiquées précédemment; mais dans le
détail, mille accidents locaux viennent en déranger l'ordre nor-
(1) Le dessinateur n'a pas rendu exaclement dans la tig. 1 la concordance
des assises.
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DES GISEMENTS MÉTALUFÈRBS DU LAURION 15
mal. De nombreuses rides secondaires leur donnent des direc-
tions inattendues; ils montent là où l'on croit qu'ils descendent,
et réciproquement. Les couches ne se touchent point par des sur-
faces exactement planes, et par suite les contacts peuvent être
très irréguliers. De plus, le passage des schistes aux calcaires,
qui est en général bien tranché, devient souvent confus. On
trouvera intercalés dans les schistes des bancs de calcaire, par-
fois de grande dimension ; ailleurs une bande de schiste aura
glissé dans une fente du calcaire. La transition de l'un à l'autre
peut se faire aussi par des gradations insensibles, et le lieu du
contact est malaisé à discerner. Enfin des éruptions d'âge diffé-
rent (1) ont apporté en maints endroits un élément de trouble
dans la stratification des couches et surtout dans le dépôt des
masses minérales.
Les divers mouvements mécaniques, qui ont plissé les schistes
et les calcaires, ne se sont pas effectués sans les briser et les
casser : de là de multiples fissurés, de grandeur et de direction
différentes, qui ont joué un rôle important dans la minéralisation
du Laurion. En effet les eaux thermominérales, qui sont arri-
vées des profondeurs du sol, ont pénétré de bas en haut dans
toutes les fentes qu'elles rencontraient, et c'est par là qu'elles
ont pu traverser les strates qui gênaient leur montée. Du
calcaire inférieur elles sont arrivées au schiste inférieur. Là,
elles ont pu circuler dans le plan de contact des deux couches.
Puis, par la force de la pression, elles se sont infiltrées dans les
feuillets du schiste, et ainsi de proche en proche, elles ont
gagné les contacts les uns après les autres. Sur tout le parcours,
elles ont déposé des substances minérales, qui se sont cristal-
lisées et ont formé les gisements métallifères. Ces gisements
sont localisés soit dans les plans de contact, soit dans les fissures
des couches, d'où la distinction d'amas au contact et de filons.
Les principaux minerais qui les composent sont au nombre
de trois : ce sont des minerais de zinc, de fer et de plomb. Us
vont toujours ensemble, soit qu'ils se superposent dans un ordre
déterminé, soit qu'ils se mélangent entre eux plus ou moins
intimement. Le plus souvent, le minerai de plomb est recouvert
de minerai de fer et repose sur le minerai de zinc, mais la règle
n'est pas absolue. Les uns et les autres se présentent sous forme
de sulfures ou d'oxydés, suivant qu'ils sont restés intacts de-
(1) Cambréèy, Laurion, p. 83 et suiv., Cordella, Laurian, p. 53 et suiv.
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16 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
pui$ leur dépôt ou qu'ils ont subi l'action de Tair ou de Teau.
Les principaux sont les suivants :
Plomb : Sulfure de plomb ou galène : éclat métallique intense.
Poids spécifique : 7,4 à 7,6, Ce minerai était parti-
culièrement abondant au Laurion.
Minerai oxydé de plomb» sous forme de carbonate de
plomb ou cérusite : éclat résineux, jaunâtre, poussière
blanche. Poids spécifique : 6,5. Assez rare au Laurion.
Zinc : Sulfure de zinc ou blende. Eclat adamantin, quelquefois
gras. Poids spécifique : 3,9 à 4,2.
Carbonate de zinc ou calamine (1). Toutes les couleurs
depuis le blanc jusqu'au vert. Poids spécifique: 4,3 à 4,45.
Fer : Sulfure de fer ou pyrite de fer : vif éclat métallique,
d'un jaune de laiton. Poids spécifique : 4,83 à 5,2.
Oxydes et carbonates de fer. Les oxydes sont abon-
dants au Laurion, l'hématite surtout, brune ou rouge,
variant de ton depuis le jaune-brun jusqu'au rouge
vif (Ocre). Poids spécifique : de 3,6 à 5,3.
Ces minerais sont accompagnés de diverses substances étran-
gères plus ou moins abondantes. Au Nord de Plaka, les minerais
plombo-ferrugineux sont alliés au manganèse ; sur le plateau
d'Agriléza le minerai de plomb est noyé daos une pâte cristalline
de spath fiuor (2) ; ailleurs des cristaux d'adamine, d'azurite, de
malachite, de serpiérite (3) animeront de leurs vives couleurs
les galènes et les calamines. Enfm amas et filons sont enve-
loppés d'une gangue parfois épaisse de schiste avec halloysite
ou de calcaire avec calcite, gypse, aragonite (4). La présence de
(1) Ce carbonate de zinc mérite à proprement parler le nom de smilhsonile»
mats au Laurion l'usage a prévalu de rappeler calamine.
(2) Spath fluor ou fluorure de calcium.
(3) Adamine = Arsénlale de zinc hydraté : se présente au Laurion sous
forme de perles vertes, susceptibles d'être polies .
Azurile » hydrocarbonale de cuivre. Cristaux bleu foncé.
Malachite » hydrocarbonate de cuivre. Cristaux verts.
Serpiérite = sulfate hydraté de cuivre et de zinc. Cristaux vert-bleu.
(4) Halloysite = silicate d'alumine hydraté.
Calcite — carbonate de chaux.
Gypse » sulfate de chaux hydraté.
Aragooitu — carbonate de chaux.
Cf. Cambrésy, Laurion, p. 75 et suiv. Lacroix, Note sur les minéraux
néogènes des scories du Laurion (C.-R. Aead. Sciences^ 1895, p. 955).
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DES GISEMENTS MÉTALUFÈRES DU LÂURION 17
ces matières diverses nécessite un traitement habilement appro-
prié pour en débarrasser le minerai principal.
De tous ces minerais, celui qui dans Thistoire du Laurion a
joué le rôle le plus important, est sans contredit le minerai de
plomb. Le minerai de fer n'a pas dans la région une teneur
suffisante pour rémunérer les frais d'une exploitation particu-
lière (1). Le minerai de zinc n'a pas été travaillé par les anciens
et la recherche de la calamine (calamen de Pline) (2), si abon-
dante au Laurion, n'a commencé que de nos jours. Les galènes
et les carbonates de plomb, au contraire, avaient pour les anciens
une valeur toute spéciale ; ils contiennent une notable quantité
d'argent. La teneur en argent varie suivant les districts : faible
à Plaka, elle est plus forte à Camaréza et peut arriver à une
grande richesse à Souréza (3). On n'a pas de preuve qu'il se
soit jamais trouvé dans les gisements du Laurion d'argent natif.
La présence du métal précieux dans les galènes était aux yeux
des Athéniens une qualité si essentielle, qu'ils ont toujours
considéré leurs mines comme des mines d'argent. Ta àpyûpeia
ji.6TaXXa, ou simplement Ta àpyupeia (4). Le minerai était appelé
àpfupTTtç (5).
Les minerais de plomb argentifère résident principalement
dans les amas interstratiûés. Mais tous les plans de contact ne
sont pas également minéralisés. Il est de règle générale que les
contacts où le calcaire est superposé au schiste, par exemple, le
calcaire moyen sur le schiste inférieur, sont extrêmement pau-
vres en dépôts métallifères ; il semble que le calcaire beaucoup
(1) Cambrésy, Laurion^ p. 39.
(2) Cambrésy, Laurion, p. 22, U est incontestable que ics Athéniens ont
toujours laissé en place la calamine. — Pline, Histoire naturelle, XXXIll, (K98
(éd. L. Jan) dit des mines d'argent en général : a Finis antiquis fodiendlsolebat
esse alumen inventum. i> Pline emploie alumen dans le sens d'alun et non
d*argile comme on le traduit souvent (XXXV. 15, 183). Or, on n'a jamais
signalé la présence de l'^alun dans les mines d'argent. Je serais donc tenté de
subsUtuer à alumen le mot calamen ; le passage aurait ainsi plus de sens, et
l'observation serait très juste.
(3) La teneur varie entre 1200 et SSOOgrammes d'argent à la tonne de plomb.
Cf. Cordella, Laurion, p. 68 : Cambrésy, Laurion, p. 74, admet que la galène
contient de 1500 à 4000 grammes d'argent par tonne de plomb.
(4) Xénopbon, Revenus, IV, passim ; Strabon, IX, 1, 23 ; Pausanias, I. 1,
et beaucoup d'autres. Cf. Blûmner, lechnologte der Gewerbe und Kiinste, IV,
p. U2.
(5) Xénopbon, Revenus, II, 7.; IV, 2, U, 17.
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i8 LES MINEÔ DU LAURtON DANS l' ANTIQUITÉ
plus fissuré que le schiste n'ait pas ofiert un obstacle suffisant
au mouvement ascensionnel des eaux thermominérales, et que
par suite la cristallisation des sulfures n'ait pas eu le temps de
s'y effectuer en grandes masses. Au contraire, les contacts où le
schiste recouvre le calcaire, où, comme l'on dit, celui-ci est au
mur et celui-là au toit, sont richement pourvus de dépôts. Le
schiste, grâce à une plasticité plus grande, n'a pas été brisé et
fissuré comme le calcaire sous l'effort des plissements. Il a cons-
titué une couche beaucoup plus imperméable aux eaux de miné-
ralisation, qui ont nécessairement séjourné dans le contact avant
deremonter plus haut. Aussi observe-t-on au premier contact
(schiste supérieur sur calcaire moyen) et au troisième contact
(schiste inférieur sur calcaire inférieur) les amas les plus éten-
dus et les plus abondants. C'est là seulement que les anciens
trouvèrent de la galène.
Entre les deux contacts minéralisés, il y a une différence : le
troisième contact est mieux partagé que le premier. En effet, les
eaux thermominérales, arrivant des profondeurs, se sont tout
d'abord arrêtées sous le schiste inférieur. Par suite, les sul-
fures métalliques qui les saturaient s'y sont déposés en plus
grande abondance ; et ce n'est qu'appauvries que les eaux
mères sont arrivées au premier contact. Les galènes les plus
riches se rencontrent donc au troisième contact, qui est bien
développé dans la partie centrale du Laurion, en particulier du
val Berzéko au pied du petit Ripari.
En revanche, le premier contact est le seul qui affleure sur une
grande longueur. Par l'effet de l'érosion, le schiste supérieur a
disparu sur de larges surfaces, et la ligne de contact est bien
marquée par l'apparition du calcaire moyen. Visible en bien des
points, on peut la suivre, presque sans interruption, du district
de Dipsiléza jusqu'aux environs du Sounion. Elle adopte les for-
mes du terrain, serpente à flanc de coteau, remonte dans les val-
lées et dans les ravins, tantôt haute, tantôt basse, au gré des plis
des strates et des caprices de l'érosion. Or, à mesure que le schiste
supérieur a été entraîné par les eaux du ruissellement, il a
laissé à nu, en même temps que le calcaire moyen, des lambeaux
d'amas métallifères qui se cachaient entre les deux couches. Les
rainerais exposés à l'action de l'oxygène de l'air, de l'acide car-
bonique, de l'eau, se sont oxydés. En particulier les pyrites de
fer, qui accompagnent la galène et la blende, se sont transformés
en divers oxydes de fer, dont les tons de rouille sont caractéris-
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DES GISEMENTS MÉTALLIFÈREd DU LAUHlÛK 19
tiques. Ils ont plus ou moins déteint sur les roches calcaires de
Taffleurement et le soulignent, pour ainsi dire, d'une large bande
rouge brun. Il est impossible de n'être pas frappé de cette colo-
ration, parfois intense, qui dénonce la présence du fer (1).
Dans l'un et l'autre contact, les gisements varient presque à
l'infini de forme, de position et de puissance. La minéralisation
se réduit ici à une tranche de quelques centimètres; là, elle
acquiert plusieurs mètres d'épaisseur. En plus d'un point, on a
peine à en découvrir l'existence : elle se dissimule daos une fis-
sure étroite de la roche, où l'on dirait qu'un habile ouvrier a
délicatement incrusté un filet de métal. Ailleurs, au contraire,
elle se présente en entassements énormes, et le mineur semble
travailler dans une montagne de galèue. Feuilles minces,
couches larges, amas allongés, veines sinueuses, fentes, trous,
poches, fosses, cavernes, toutes les formes, tous les aspects
se retrouvent dans ces gîtes du contact. D'autre part, ils
prennent les positions et les directions les plus irrégulières : ils
vont, viennent dans tous les sens, montent et descendent, à
droite, à gauche, en haut, en bas, se plient, s'étalent, se cas-
sent, se ressoudent. Ils n'obéissent qu'à une règle qui est
d'être toujours situés entre les deux assises fondamentales,
le schiste et le calcaire, ou dans le voisinage immédiat du
contact.
Tels sont les deux domaines souterrains que les mineurs du
Laurion ont exploités. Après les avoir reconnus en profondeur,
ils en explorèrent petit à petit l'étendue en surface, et ils arrivè-
rent à déterminer assez exactement le périmètre de la région
minéralisée. Celle-ci ne s'étend pas sur toute la superficie du
Laurion. Elle forme un rectangle allongé que semble borner à
l'Ouest la faille qui court le long du grand anticlinal. En effet,
les quelques travaux que les anciens ont exécutés au-delà de
cette limite n'ont pas abouti à de bons résultats, et les puits
assez rares que Ton retrouve dans le massif du Prophète Elias, à
l'Ouest de la vallée Legrana, ont été abandonnés. Ce petit massif
isolé ne recèle point de gisements métallifères.
Cependant, à la hauteur du Panariti, la minéralisation s'est
répandue au-delà de la faille. De nombreux travaux, dont
quelques-uns sont particulièrement remarquables, débordent
(1 Cordella, Laurion^ p. 60 ; Cambrésy, Laurion, p. 107etsuiv.
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20 LES BIINE8 DU LAURION DANS L^ANTIQUITÉ
du plateau du Nord sur les pentes occideotales et descendeot
même dans la plaine. Ils couvrent tout l'espace compris entre
Ari et Métropisi. Au Nord, les mineurs ont fouillé les collines
jusqu'aux environs de Daskalio^ mais leur exploration de ce côté
n'a pas été très fructueuse. Les exploitations importantes ne
dépassent guère le val de Yilia.
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CHAPITRE III
EXPLOITATION DE LA MINE
Instruments
Les instruments de travail, dont se servaient les mineurs du
Laurion, étaient en petit nombre: galeries et puits ont tous été
creusés avec quatre outils, le marteau, la pointerolle, le pic et
la sape. On en a retrouvé dans les chantiers antiques beaucoup
de spécimens qui, bien que rongés par la rouille, nous ren-
seignent exactement sur leur forme et leur usage.
Le marteau, tutciç (1), présente une tête plate
et une pointe. La tête plate (fig. 2) sert à frapper
sur la pointerolle ; la pointe à quatre pans per-
met de briser la roche : à cet effet, la pointe
est légèrement recourbée, et l'ouvrier emman-
chait son marteau de telle sorte qu'elle se pré-
sentait en haut ou en bas, suivant le besoin.
Le manche, assez fin, était court et ne dépassait
pas vingt ou trente centimètres : il était en bois
d'olivier et s'adaptait au centre du marteau. ^'^^' ^•
L'outil pèse en moyenne deux kilogrammes et demi (2).
(1) Diodore de Sicile, III, 12 5 : Tuiricri (TiBTQoaïç ttjv [JLap[JLapi2[ou<yav Tcérpav
(2) Voir le dessin d'un instrument identique sur une plaquette de Corinthe :
Antike Denkmàler, pi. VIII, fig. 7. Cf. Furtwângler , Beschreibung der
Vasensammiung im Anliquarium, 1885, n" 638» 639. 831, 871, 872. On a
retrouvé un marteau analogue dauH la mine antique de la Baume, près Ville-
franche (Aveyron). Cf. Daubrée, Exploitation des métaux dans la Gaule,
dans la Revue Archéologique, 1881, p. 207, fig. 5.
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22 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
La pointeroUe, $ofç (1), est destinée à tailler la roche, sous
le choc du marteau. C'est une tige (fig. 3) de deux
à trois centimètres de diamètre, longue de vingt-
cinq à trente centimètres. Une des extrémités était
aiguisée, et formait un biseau à deux ou à quatre
pans. L'autre extrémité est plus forte et arrondie :
elle est généralement aplatie et écrasée sous les coups
de marteau (2).
Le pic était composé d'une lame plate mais épaisse,
aigué d'un bout, repliée de
p..^ 3 Tautre en forme de douille
pour recevoir un manche assez
fort (fig. 4). Le fer a environ quarante
centimètres de longueur, et quinze ou
vingt millimètres d'épaisseur (3).
La sape est une pelle dont la douille est r
comme celle d'une bêcl
Le manche en était gros
On remployait à ran
déblais.
Tous ces outils son
martelé. Les pointerolles, le marteau et
le pic étaient en outre trempés ; le métal ^'^' *•
est d'excellente qualité, autant qu'on en peut juger
parla netteté des empreintes que les instruments ont
laissées dans les calcaires-marbres les plus durs (4).
^'^' ^' L'attirail du mineur était complété par une lampe
et des couffins. Les lampes des mineurs du Laurion sont généra-
lement en terre cuite, parfois en plomb (5). Par la forme elles
(1) Hésychius, au mot Çofç.
(2) iDStruments à peu près semblables, retrouvés dans les mines de Ville-
francbe (Aveyron) : Daubrée, L cit., p. 205, fig. 2.
(3) Les pics de Villefrancbe (Aveyron) et de Fillols . (Pyrénées-Orientales)
n'ont pas la même forme : ils ont deux branches, i*une plate et l'autre aiguë.
Cf. Daubrée /oc. cit., p. 206, fig. 3 ; p. 349, fig. 34.
(4) On a retrouvé des instruments analogues dans beaucoup de mines antiques,
en France, en Espagne, en Sardaigne. Outre l'article de M. Daubrée, cité à la
page précédente, voir de Launay, Annales des Mines, VIIT Série, XVI, p. 427-
516 ; IX« Série, I, p. 519.
(5) Lampes de plomb : Cordella, Laurion, p. 106. M. Daubrée, Revue archéo-
logique 1881, p. 207, 208, fig. 6, cite comme trouve près de Villefrancbe un
petit vase en plomb « qui paraît avoir servi de lampe ».
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INSTRUMENTS DU MINEUR 23
ressemblent à toutes les autres lampes communes : elles sont
seulement un peu plus profondes. D'ordinaire, elles n'ont qu'un
seul bec, mais on en a retrouvé à plusieurs becs, et elles ser
valent alors à éclairer des carrefours importants ou de grands
chantiers. Chaque ouvrier avait la sieune, qu'il tenait à la
main (1), ou plaçait dans un creux des parois. Dans les galeries
très fréquentées, on ménageait dans les parements, de distance
en distance, une petite niche destinée à recevoir une lampe
fixe (2). Les lampes ordinaires contiennent assez d'huile pour
brûler, à flamme moyenne, pendant une dizaine d'heures.
Les sacs ou paniers (OuXaxoç, ôîîXaÇ) (3) servaient à transporter
les déblais et le minerai. Sans doute en sparterie ou en cuir (4),
ils étaient munis de deux anses et on les portait sur le dos.
C'est avec ce matériel très peu compliqué que les mineurs du
Laurion ont exécuté tous leurs travaux souterrains ; aussi
fallut-il beaucoup de temps et beaucoup d'hommes pour com-
penser l'usage d'instruments si primitifs. Armé de ces outils, le
mineur partait à la recherche des gîtes métallifères qui se
cachent dans les plis des contacts. Pour les trouver, il était
obligé de traverser des épaisseurs variables de schiste et de
calcaire : à cette fin, il perçait des galeries et creusait des
puits. Lorsqu'il était parvenu aux amas de galène argentifère
qu'il convoitait, il avait à recueillir le minerai et à le trans-
porter en dehors de la mine. Il se livrait donc d'abord à des
travaux de recherche, ensuite à des travaux d'abatage et
d'extraction.
(1) Diodore de Sicile, III, 12, 6. prétend que les mineurs d'Egypte portaient
des lampes attachées sur leur front : Ourot [lèv ouv Sià Taç èv raîç 8ia)pu^t
xafJLTuàç èv ffxorei Siarpiêcvreç Xuyvouç kizi twv (jlctiutcwv 7ce7rpaYfi.aT6Ufi.évouç
77epicpépou(rtv. Je ne sais jusqu'à quel point le détail est exact.
(2) Même remarque pour la mine de la Maladrerie, près Villefranche :
Daubrée, loc. cit., p. 206; pour la mine de Blatcouzel (Gard) : ibid.j p. 216.
(3) Follux, X, 149; VII, 100. Hésychius, au mot 0uXaxo<p(>poi; Photius, au
mot 0uXaxoç* ô ^aiuToç çpctdxoXoç. Scholies d'Aristoptiane, Plutus, 681 :
BepftaTivov (ràxxiov.
(4) On n'a pas retrouvé au Laurion de débris de panier. Mais on en voit un
représenté sur les plaquettes de Corintbe : Àntike Denkmàler, pi. VIII, {\g. 7.
D'après M. Daubrée, on a vu, à TExposition Universelle de Paris en 1867, des
paniers en sparte goudronnés, et fixés dans une monture en bois qui servaient
dans les mines antiques de Carthagène à l'extraction des eaux : Revue archéo-
logique, 1868, p. 298.
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24 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
II
Travaux de recherches
A, Galeries, — La galerie de mine (uTcôvofjLo;, ôiwpuS, ôîàBudt;,
opuY{xa) (1) affecte différentes formes : la section en est le plus
souvent géométrique, soit rectangulaire ou carrée, soit trapé-
zoïdale ; parfois aussi elle est tout à
fait irrégulière (fig. 6, 7, 8). Les dimen-
sions en restent presque toujours sen-
siblement les mômes ; la hauteur ne
dépasse jamais un mètre, et s'arrête
souvent à soixante centimètres ; la lar-
geur est de soixante à quatre vingt-dix
^''^' *• centimètres. Celte galerie n'est donc
qu'un boyau fort exigu, dont la petitesse ne laisse pas de
nous étonner au premier abord. La
taille en est exécutée à la pointerolle
et au marteau, dont les coups sont
encore très visibles (2), surtout si la
galerie est percée dans une roche cal-
caire, et par suite, il est aisé d'y suivre
la technique du travail. Pi^ 7.
Si le mineur a exactement devant
lui le plan fissuré du contact, il abat
la roche au-dessus et au dessous de
cette fente naturelle, il l'élargit et
donne au passage la grandeur vou-
lue. S'il se trouve plus haut ou plus
Fig. 8. bas que le contact et s'il ne rencontre
qu'une roche compacte et sans cassures, il s'y prend d'une
autre manière. Manœuvrant adroitement la pointerolle, il
(1) 'TTcovôfjLouç opuTTEiv i XénophoR, Revenus, ÎV, 26; SiaxoTcreiv : Diodore,
III, 1S5, 5; uTcovofjLEÙEiv : Dlnarque, /raflrm. 120 (éd. Didot)— Aiwpu^ : Diodore,
m, 12, 6. — AiaoudEiç [xeTaXXoupYetv : Diodore, loc. cil. — 'OpuffiiaTa :
Strabon,V,2,6; XIV, 5. 28; Polluxjvil, 98. Strabon, III, 2, 9, emploie aussi le
terme de dupiyyeç.
(2) Dans l^exploitation des mioes d'Huelva (Espagae) par les Romains, « tout
le travail était exécuté à la pointerolle et Ton voit encore sur les parements les
traces des ouUls » : De Launay, Annales des Mines^ VIII' série, t. XVf,
p. 434. Même procédé dans les mines antiques du Gard : Daubrée, Revue archéo-
logique, 1881, p. 211, 218.
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TRAVAUX DE RECHERCHE 25
commence par faire sur le front de la galerie une entaillure
verticale, large et profonde de dix à douze centimètres. Puis
profitant de cette première rainure, il fait sauter plus aisé-
ment la roche qui se présente en saillie : à chaque coup,
un fragment s'en détache, qui a de trois à cinq centimètres
de diamètre avec un centimètre ou deux d'épaisseur. Petit
à petit, il creuse ainsi une seconde entaillure qui double
la première, et il va de la sorte jusqu'à ce qu'il ait fait tomber
la tranche entière : la galerie au bout de l'opération a avancé
ainsi de dix à douze centimètres. S'il y a lieu de poursuivre
l'attaque, on entame une nouvelle tranche, et ainsi de suite.
Le plus souvent, ces galeries en pleine roche stérile n'ont que
quelques mètres de longueur et se terminent en cul-de-sac :
mais ces amorces suflRsent pour montrer dans le dernier détail
la méthode suivie par l'ouvrier. Il arrive, par exemple, qu'un
front de galerie inachevée ne porte qu'une seule entaillure :
mais ici elle est à droite, là elle est à gauche, selon que l'ouvrier
maniait son marteau de la main gauche ou delà main droite.
D'ailleurs, de quelque main qu'il se serve, et que sa galerie soit
percée au contact ou dans un banc stérile, notre mineur est
attentif et habile à profiter des moindres fissures qui se présen-
tent dans la roche ; 11 sait à merveille en suivre les sinuosités,
en saisir les points faibles pour y glisser la pointe de son ciseau.
On sent qu'il va sans hésitation et qu'il gagne du terrain sans
perdre de temps.
On peut calculer assez exactement la rapidité de ce travail.
Un bon ouvrier met deux heures en moyenne pour tailler à la
pointerolle dans le calcaire inférieur, le plus dur du Laurion,
l'encoche ordinaire des fronts de galeries antiques. Si la section
totale est de soixante centimètres, il lui faudra donc de neuf à
dix heures pour avancer de dix à douze centimètres: par mois
de trente jours, et si les ouvriers se succèdent à la besogne sans
interruption, la galerie s'allongera de douze mètres. Admettons,
si l'on veut, que les mineurs n'apportent pas tous la même
ardeur ou la même expérience à la besogne et prenons un nombre
rond de dix mètres. Sans aucun doute ce résultat n'a rien
d'exagéré, car nous supposons que la galerie est creusée en plein
calcaire compact, alors qu'en réalité elle cheminait le plus sou-
vent dans le plan du contact certainement plus tendre à entamer.
Une telle rapidité ne laisse point que d'être remarquable, et les
modernes, avec leurs galeries à grande section, vont moins vite,
malgré l'usage de la poudre et de la dynamite.
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26 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
C'était là le premier avantage que les mineurs anciens trou-
vaient à l'emploi de galeries aussi réduites que les leurs. Le
temps était pour eux aussi précieux qu'il peut l'ôtre pour nous,
et il était à leurs yeux de la dernière importance d'atteindre
aussi promptemenl que possible les gisements métallifères.
Une seconde raison leur fit conserver, à toutes les époques de
l'exploitation, le même modèle de galerie. Travaillant au contact
ils étaient exposés à trouver en plus d'un point des terrains peu
solides et incapables, sans être soutenus artificiellement, de
supporter le poids des masses supérieures. Avec leurs galeries
étroites, les mineurs du Laurion pouvaient passer au travers
sans avoir à redouter un éboulement, et il devenait tout à fait
inutile de soutenir le toit de la galerie par un boisage. C'était
donc réaliser une économie et éviter un grave péril. Au contraire,
si les dimensions des galeries avaient été doublées ou triplées,
on serait allé moins vite, avec moins de sécurité, et l'on aurait
dépensé beaucoup plus.
Ces avantages sérieux compensaient les inconvénients qui
pouvaient résulter de l'exifijuité des passages, et qui étaient
nombreux. Tout d'abord la circulation était très difficile dans ces
boyaux, et par suite le transport des déblais et des minerais
aurait été très lent, si l'on n'y avait pourvu par la présence de
nombreux manœuvres. D'un autre côté, dans ces galeries,
obstruées par le moindre obstacle, Taérage était défectueux, et
il est clair que l'ardeur des ouvriers au travail devait se ressentir
du défaut d'air pur et frais. Enfin on ne saurait nier que la posture
du mineur, forcé de s'agenouiller ou de s'étendre sur le flanc,
devant le front de taille, ne lui permettait pas de déployer aisé-
ment toute sa vigueur (1). Il ne semble pas cependant que les
Athéniens, pas plus d'ailleurs que les autres peuples de l'anti-
quité (2), se soient beaucoup préoccupés de ces imperfections de
leur exploitation. Ils avaient leurs raisons pour vouloir arriver
aussi promptement que possible aux amas de minerai, et ils
sacrifiaient tout à cette unique considération. Tous les tra-
(1) Théophraste, Pierres, IX, 63, dit à propos des mines de Samos : 'OpuTTOvra
u,ev ouv oùx ecTTiv 6p6bv <TTT|vai £v toTç iv Sà[i.o3, àXX' avayxaïov r^ utctiov -Î)
TcXàfiov.
(2) 11 n'y a pas à cet égard de différence entre les mines du Laurion et les
mines romaines d'Espagne, de Gaule, deSardaigne. Cf. Daubrée, Revue archéolo-
gique, 1881, p. 216, 291 ; de Launay, Annales des Mines, VIIl* série, t. XVI
p. 433.
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TRAVAUX DE RBCHBRCHE 27
vaux préliminaires étaient par suite réduits au strict minimum.
A côté de ces galeries, percées dans les roches stériles, carac-
térisées par leurs formes assez régulières, il y en a d'autres dont
les dimensions, la direction et l'aspect varient sans cesse. Il est
aisé de voir que celles-ci ont pris la place d'une veine de mi-
nerai dont l'ouvrier a très exactement enlevé la matière. Elles
s'enflent ou se rétrécissent au gré des formes naturelles qu'affec-
tait la fissure minéralisée ; ici elles s'étalent démesurément en
largeur ; là elles se réduisent à une pente verticale étroite et
haute; ailleurs elles se gonflent en boursouflures informes. Le
mineur s'est contenté de recueillir le minerai, sans le moindre
souci d'égaliser les épontes du filon qui restent bossuées et
rugueuses, ou de rectifier les salbandes qui se dressent verti-
cales ou obliques. Ces galeries ne sont que les canaux où circu-
lèrent les eaux thermominérales, débarrassés des dépôts qui
les avaient remplis.
B. Puits. — Lorsqu'il était impossible ou trop coûteux
d'atteindre les gisements métallifères par de simples galeries
partant des affleurements — ce qui arrivait fréquemment pour
le premier contact et presque toujours pour le troisième, — les
Athéniens avaient recours au forage de puits de mines. Le
nombre en est très grand au Laurion et la conservation parfaite.
Ces puits sont à section rectangulaire ou carrée (1), d'une
surface de deux mètres carrés en moyenne
(fig. 9) : les plus larges mesurent 2 mètres
de côté sur 1^90 ; d'ordinaire ils n'ont
que 1*90 sur 1"»30. Il est aisé de recon-
naître sur les parements les traces de la
méthode suivie dans le forage ((ppéara
opuTTeiv, iroieTv (2). Les coups de pic et de
pointerolle sont encore si visibes qu'il ^^^' *'
serait possible par endroits de les compter exactement. On
remarque tout d'abord qu'ils n'ont pas été donnés au hasard
et sont distribués sur chaque paroi eu bandes courbes, qui ont
leur convexité tournée vers le fond du puits; du haut en bas,
(1) Boeckh, Lanr, Silb., p. 101-106 dit, d'après Hobhouse et Chandler, qu'il y
avait des puits de mines ronds. Il n'y en a pas d'exemple au Laurion ; seuls
quelques puKs à eau affectent cette forme.
(2) 8trabon, JII, 2,8. Le mr>t cppeaTta semble s'appliquer plus particulière-
ment aux puits de drainage. Polybe, X, 28, 2 ; Cf. Dareste-HaussoulUer-
Reinacb, Inscriptions Juridiques, p. 136, ligne 18, note 2.
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28 LES MINES DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
la même disposition est plus ou moins apparente. Je suppose
que Ton a procédé au forage en enlevant des tranches succes-
sives d'égale épaisseur (30 centimètres environ, dont les bords
se relèvent régulièrement aux quatre angles de la section. Les
ouvriers commençaient sans doute
par tailler au centre du puits et
au milieu des quatres parois une
mortaise de 30 centimètres de pro-
fondeur, autour de laquelle ils
abattaient la roche à la pointerolle.
A mesure qu'ils s'en écartaient, ils
avaient plus de peine à faire mor-
dre leur instrument, les éclats de
pierre devenaient moins gros, et
finalement, si la tranche enlevée
avait au centre 30 centimètres,
elle n'en avait guère plus de 10 ou
15 à chaque extrémité. De là les
courbes que Ton discerne nette-
ment sur les parois des puits, sur-
tout si elles sont de marbre : le
schiste plus tendre a conservé
moins bien les empreintes de l'ou-
til. La même opération recom-
mençait ainsi, jusqu'à ce que le
puits eût atteint la profondeur
voulue. Elle était menée avec un
'^ *^ soin si minutieux que la verticale
est partout rigoureusement observée : le fil à plomb ne dénonce,
dans les puits les plus profonds, qu'un écart insignifiant.
Dans le détail, le fini du travail n'est pas moins parfait. Les
parements sont lisses, sans bosses et sans irrégularités. De dis-
tance en dislance, l'ouvrier a ménagé des mortaises (fig. 10)
destinées à supporter les échelles de bois qui servaient au pas-
sage des mineurs. Ces échelles s'amorçaient à l'orifice du puits
sur deux ou trois marches d'escalier taillées dans la roche (1).
(1) Dans les miDes romaines de St-LaureDt-le-Minier (Gard), les puits
offrent une disposition curieuse dont il D*y a pas d'exemple au Laurion. a Ils
portent tous dans leurs parois des entailles régulièrement espacées, qui servaient
évidemment à loger les pieds et les mains, quand on montait ou que Ton des-
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TRAVAUX DE RECHERCHE 29
Un assez grand nombre de puits présentent une particularité
qui n'a été signalée nulle part ailleurs, dans aucune des mines
de l'antiquité. Parvenus au fond de ces puits, si nous relevons
la tête vers Torifice, nous constatons qu'ilssont composés de tron-
çons, de huit à dix mètres de hauteur qui, tout en conservant
exactement le même axe vertical, tournent dans le plan hori-
zontal autour de cet axe. Les diagonales de ces tronçons se
déplacent en effet assez sensiblement les unes au-dessous des
autres, de 8 à 10 degrés environ, et toujours dans le même
sens : si le puits est profond, il peut arriver que le tronçon infé-
rieur ait tourné de 90 degrés par rapport au tronçon supérieur.
A chaque tournant, un bandeau plat, surmonté d'une rainure,
fait saillie horizontalement sur les parements. On dirait que le
puits a été tordu de haut en bas. Cette disposition curieuse, que
Ton retrouve dans les plus beaux puits du Laurion, est évidem-
ment l'œuvre de la main de l'homme : elle se présente si fré-
quemment, avec une telle régularité, qu'on ne saurait y voir le
résultat des secousses séismiques qui ébranlent si souvent la
contrée. On doit y reconnaître un dessein arrêté des mineurs. En
effet, il est à remarquer que, dans ces puits tournants, les mor-
taises qui recevaient les supports des échelles, ne sont plus
creusées verticalement les unes au-dessous des autres sur une
même paroi : elles passent successivement d'une paroi à l'autre
et sont disposées de manière à décrire du haut en bas un pas-
de-vis à plusieurs tours. Les échelles étaient donc remplacées
ici par une sorte d'escalier tournant, et la rotation du puits tout
entier en facilitait l'établissement. L'escalier comportait une
série de paliers reposant sur les bandeaux en saillie ; étroit et
raide, il laissait au milieu du puits un espace libre pour le
passage des paniers chargés de minerai.
Le puits vertical et d'un seul tenant constitue un type simple,
qui est le plus fréquemment employé au Laurion. Mais on y
rencontre aussi des types plus compliqués et plus savants. Ici
un premier puits aboutit à une courte galerie horizontale, qui
conduit elle-même à un second puits, qui n'est que le prolonge-
ment du premier. Là, les tronçons verticaux, en nombre variable
cendait. Ces entaiUes sont disposées de telle sorte que Tascension y est relative-
ment commode ». Daubrée, Revue Archéologique, 1881, p. 216. En Grèce, 11.
semble que Ton n'ait adopté ce système que dans les petits puits des citernes
On le retrouve appliqué dans les maisons de Délos.
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30
LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
sont reliés par des galeries inclinées qui tournent autour d*un
axe commun : c'est un puits en zig-zag. Ailleurs le puits vertical
est recoupé à uoe certaine distance de son orifice par un puits
incliné. Parfois encore, cette branche inclinée se transforme en
une véritable galerie d'accès, munie sur toute la longueur de
marches bien taillées. Le plus bel exemple (fig. 11) de cette der-
nière disposition se trouve au Nord-Est de Camaréza, au pied du
petit Ripari (Puits des Escaliers). La galerie, creusée dans le
schiste inférieur, rejoint le puits vertical à 34 mètres au-dessous
de la surface du sol. Haute de li^30, large de 90 centimètres,
elle est taillée en voûte rétrécie. La pente en est parfaitement
rectiligne, sauf pendant les 10 derniers métrés. Les marches, au
Fig, 11.
Coupel ongitudinale du Puits des Escaliers (Éi^helle 1/1000).
nombre de 80, sont hautes et étroites (45 centimètres sur 20 cen-
timètres) et constituent un escalier assez raide, qui se prolon-
geait ensuite dans le puits vertical par de simples échelles. Mais
les travaux de ce genre ne sont que des exceptions : sur plusieurs
centaines de puits, il n'y en a guère plus de vingt qui s'écartent
du modèle ordinaire.
La profondeur des puits varie selon le nombre et l'épaisseur
des couches qu'ils ont à traverser. Elle atteint son maximum
dans la région centrale, qui est la plus élevée. Les puits, qui, à
Camaréza et dans le val Mercati, desservaient les grandes exploi-
tations du troisième contact, ont percé de 70 à 110 mètres de
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TRAVAUX DE RBCHBRCHE 31
schiste avant d'atteindre le calcaire inférieur. Le plus beau de
tous, qui porte aujourd'hui le nom de puits Francisque, a son
orifice à une altitude de 209 mètres, et ne rejoint le contact qu'à
90 mètres au-dessus du niveau de la mer: il a donc 119 mètres
de profondeur. Dans le district d'Ari, les puits vont jusqu'à 90
mètres au-dessous de la surface. Sur le plateau du Nord et dans
le val Berzèko, ils descendent de 50 environ. Enfin, plus près de
la mer, ils ne dépassent guère 35 mètres. Sous ce rapport, les
puits de mines du Laurion sont les plus importaots de la Grèce.
Les puits de Céphalari, près du lac Copaîs, en Béotie, ne vont
pas au-delà de 66 mètres ; les puits de l'isthme de Corinthe ont
42 mètres au maximum (1).
Il est intéressant de savoir ce que pouvait demander de
temps le forage d'un de ces puits de mine. On estime qu'il fau-
drait deux heures à un bon ouvrier pour tailler dans le calcaire
inférieur une mortaise qui aurait les dimensions suivantes :
hauteur, 60 centimètres ; largeur et profondeur, 12 centimètres.
Si l'on accepte ces données, un calcul très simple fixe, pour des
puits forés dans la même roche, Tavancement à raison de 1°'20
en quinze jours. Ainsi un mineur travaillant 360 jours par an,
mettrait environ trois ans et cinq mois pour creuser un puits de
100 mètres de profondeur, sur une section de deux mètres
carrés. Mais on doit considérer d'abord que le calcaire moyen
ou les schistes, où passent les puits, n'ont pas la dureté du
calcaire inférieur, et ensuite que sur uue surface de deux mètres
carrés, on pouvait mettre à la tâche au moins deux ouvriers. En
conséquence, il faut évaluer à vingt mois environ le temps
nécessaire au forage du puits de 100 mètres : en d'autres termes,
un mois de travail représente 5 mètres d'avancement. Il est clair
que, selon la résistance variable du terrain et l'habileté des
mineurs, l'opération était menée plus ou moins vite : mais le
résultat, auquel nous arrivons, se rapproche beaucoup de la
vérité. En effet, rapprochona-le d'un calcul analogue fait pour
les puits de Corinthe. On sait qu'à l'époque de Néron, le projet
découper l'isthme par un canal fut repris, et l'entreprise com-
mencée : il reste de cet ouvrage deux tranchées et quelques
puits bien conservés. Un ingénieur, qui les a étudiés, juge qu'il
(1) Bull. Corr. EelL, 1S93. p. 333 : 2« article de M. KambaDîs sur Le dessè-
chement du lac Copaîs par les anciens, — Bull, Corr, HelL, 1884. p. 232 :
Gerster, Uisihme de Corinthe : tentative de percement dans l'antiquité.
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32 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITé
n'a fallu que trois ou quatre mois pour les amener à une profon-
deur de 37 à 42 mètres, sur une section dé 6 mètres carrés en
moyenne. Mais les ouvriers opéraient ici dans des couches beau-
coup plus tendres que celles du Laurion, « dans une montagne
dont le massif est composé de sable et de marne tertiaire, le
tout recouvert d'une couche de poudingues de 2 à 3 mètres
d'épaisseur » (1). Si l'on tient compte de la différence des
terrains, il n'y a pas à s'étonner que les mineurs du Laurion aient
procédé à leurs forages avec une rapidité deux fois moindre que
les ouvriers du caual. 11 est au contraire remarquable que la
durée de semblables travaux n'ait pas été plus longue.
Pour la beauté de Texécution, nos puits de mines n'ont pas
été, je crois, surpassés dans l'antiquité. Les seuls qu'on puisse
leur comparer sont ceux qui furent exécutés, au IV« siècle, sur le
col de Céphalari, près du lac Copaïs. Ils ont été creusés dans un
calcaire très compact, et cependant les parois en ont été taillées
dans la roche dure avec une netteté parfaite et une singulière
habileté de main. Mais il convient de remarquer que ces puits
du Copaïs étaient un travail d'utilité publique : l'exécution en
avait été confiée à un ingénieur spécialiste, Cratès de Chalcis, et
les dépenses en étaient à la charge de l'Etat. De plus, destinés à
faciliter d'abord le percement d'une galerie d'écoulement, ils
devaient subsister ensuite pour servir au curage de cet aqueduc
souterrain (2). Dans ces cooditions, on comprend que l'ouvrage
ait été conduit avec tout le soin et la perfection dont les anciens
étaient capables. Mais que les mêmes qualités se retrouvent à
un degré éminent dans des centaines de puits au Laurion, il y a
de quoi nous surprendre (3). Ces puits de mines étaient l'œuvre,
non de l'Etat, mais de simples particuliers; chaque entrepre-
neur en payait le forage de ses propres deniers, et enfin on savait
qu'un jour le puits deviendrait inutile, lorsque l'amas métallifère
(1) Gerster, V Isthme de Corinthe^dsins Bull. Corr, HelL, p. 226-232. M.Kam-
banis, dans son étude sur les puits du Copaïs, se contente de dire que le tra-
vail a dû demander nombre d'années : Ibid, 1893, p. 330.
(2) Kambanis, art. cité, 1893, p. 331.
(3) M. de Launay {Annales des Mines, IX« série, t. I, p. 517) compare le
travail des puits de mines romains de Sardaigne à ceux du Laurion, en ces
termes : « Ce ne sont pas ces beaux puits rectangulaires du Laurion, à parois
bien lisses et munies d'écheUes qui subsistent dans les mines athéniennes, mais
souvent de simples soupiraux si étroits qu'on arrive malaisément à y pénétrer ».
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TRAVAUX DE RECHERCHE 33
serait épuisé. CependaDt, les Athéniens n'ont pas cessé, pendant
toute leur exploitation, de les tailler avec la même application
et sur le même modèle.
C. De la méthode de recherche. — C'est au moyen de ces puits
et de ces galeries, que les mineurs du Laurion traversaient les
terrains stériles qui recouvraient les gisements interstratifiés.
Mais, si patients et si habiles qu'ils fussent à tailler le schiste et
le calcaire, il leur était encore nécessaire de savoir diriger leurs
efforts : à cet égard leurs différents travaux témoignent d'une
évolution très intéressante à suivre. Depuis la première décou-
verte des richesses minières, jusqu'aux derniers temps des
grandes exploitations, les Athéniens ont sans cesse perfectionné
leurs méthodes de recherche, et, partis d'un empirisme grossier,
ils sont parvenus à une pratique raisonnée, aussi parfaite que
le permettaient leurs connaissances géologiques. Ils ont fait
preuve d'une sagacité et d'un flair, qu'admirent les ingénieurs
modernes.
On imagine aisément, lorsqu'on parcourt le versant oriental
des collines du Laurion, comment les Athéniens ont pu y soup-
çonner l'existence de gîtes métallifères. Nous avons vu que le
premier contact afiQeurait en une foule de points sur les pentes
qui se succèdent de Dipsiléza au cap Sounion et que les affleu-
rements étaient naturellement décelés par la couleur rouge des
oxydes de fer qui s'y montrent. Les anciens n'ignoraient point
la valeur de cet indice. Pline l'Ancien dit que l'on reconnaît
sans la moindre difficulté les mines de fer, à la seule couleur du
terrain (1). Il est par conséquent probable qu'au Laurion les
affleurements rougeâtres du premier contact, si apparents en
une foule de points, révélèrent tout d'abord la présence du fer.
A un examen plus attentif, on put se rendre compte que le fer
n'était pas seul ; des rognons de galène, moins prompts à
s'oxyder, trop lourds pour être entraînés par le ruissellement
des eaux, devaient jalonner la ligne du contact. Le poids consi-
dérable de ce minerai, les brillantes facettes et l'éclat métallique
des cristaux qui le composent, ne pouvaient échapper longtemps
(1) Pline, Histoire naturelley XXXIV, 14, 142 : « Ferri metalla ubique pro-
pemoduin reperiuntur, minimaque difficultate agnoscunlur, colore ipso lerrse
manifeste. »
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34 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
à rattention des premiers visiteurs du pays (t). Enfin il suffisait
de procédés métallurgiques très simples et très primitifs pour
en tirer un métal connu, le plomb. Je crois donc que le premier
contact, grâce à ses affleurements caractéristiques, a amené de
très bonne heure la découverte des gisements du Laurion.
De cette marche logique des événements, je vois les preuves
dans une série de travaux grossiers exactement situés sur les
affleurements du contact, que l'on remarque depuis Dipsiléza et
Vilia jusqu'à Spitharopoussi et au Sounion. Ce sont des trous,
des tranchées, des cavernes exécutées évidemment par la main
de rhomme. Ces excavations de tout genre sont innombrables
et atteignent parfois de grandes dimensions : il en est qui ont
80 et 100 mètres de longueur sur 20 et 30 mètres de large. Je
citerai comme spécimens de ces ouvrages Jes cavités que Ton
rencontre dans le bas du ravin de Camaréza, ou dans le vallon
de Vilia. L'irrégularité est le propre de cette exploitation de la
première heure : les attaques sont faites au hasard, poursuivies
sans plan et sans méthode. On y sent les tâtonnements de
mineurs inexpérimentés, qui ignorent à peu près et ce qu'ils
cherchent et comment il faut chercher. Ici, ils ont recueilli des
oxydés ferrugineux, là ils ont ramassé tout ce qui leur tombait
sous la main. Nul discernement dans le choix des minerais : ils
ne savaient pas encore au juste lequel était le plus avantageux.
De même, ils ne s'étaient pas rendu compte des allures des
gisements : ils n'osaient pas pénétrer sous terre et ne s'enfon-
çaient point au delà de la portée du jour. Tels sont manifeste-
ment les débuts de Tart des mines au Laurion.
Le premier contact a été longtemps le seul qui fût connu :
c'est en l'exploitant que les mineurs du pays firent leur éducation
et c'est là que nous retrouvons les traces encore visibles des
progrès qu'ils accomplirent. Au cours de leurs travaux primi-
tifs, les ouvriers furent amenés à constater deux phénomènes
intéressants : d'une part, les rognons de galène, d'abord perdus
et disséminés dans les oxydés ferrugineux, augmentent en nom-
bre et en volume à mesure que l'on s'avance plus profondément
dans les gîtes métallifères ; d'autre part, ces gîtes se rencontrent
toujours entre deux couches de couleur et de dureté différentes :
quant à leur position relative, si l'assise aux teintes sombres et
(l) Cambrésy, Laurion, p. 32 et 111.
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TRAVAUX DE RECHERCHE 35
facile à tailler (schiste), est au-dessus de rassise blanche et
dure (calcaire), on trouvera presque à coup sûr entre les deux
un amas de minerai. Dans le cas contraire, tous les efforts sont
vains et les recherches inutiles. Cette double observation, qui
s'imposait, provoqua un perfectionnement dont on distingue
encore les résultats sur le terrain.
En effet, on retrouve sur les affleurements du premier contact,
à côté des excavations grossières des commencements, un certain
nombre de travaux beaucoup plus réguliers et strictement exé-
Fig. 12.
Vue du plateau méridional.
eu tés à la ligne de rencontre du calcaire et du schiste. Le coup
de pic n'a pas été donné à l'aveuglette, ni trop haut ni trop bas,
mais très exactement à la place qui convenait. Ainsi le mineur
ne frappait plus au hasard, et c'est évidemment qu'il était con-
vaincu qu'en un point seulement il avait chance de mettre à
découvert le gisement recherché : l'expérience lui avait démon-
tré maintes fois qu'il perdait son temps et sa peine, ^'il ne se
conformait pas à la règle démontrée bonne. Il acquiert aussi
plus de hardiesse : il ne se traîne plus craintif à la surface, le
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36 LES MINES DU LAURION DANS L^ANTIQUITÉ
loDg de l'afOeurement. 11 se lance sous terre, en profondeur, à
la poursuite des minerais de plomb. Si l'attaque est heureuse,
il va de lavant. Pour arriver plus vite, il réduit sa trouée au
strict nécessaire : la cavité informe et sans proportions des
premiers temps devient une galerie bien taillée et de dimen-
sions régulières. Au contraire, si Tattaque s'annonce mal,
l'ouvrier s'arrête : plus d'une galerie est restée à l'état d'embryon
et n'a pas été creusée au-delà de quelques mètres. D'autre part,
si nous examinons de près les travaux abandonnés, nous nous
apercevons que les parements portent seulement la trace de
minerais ferrugineux, sans le moindre indice du voisinage ou
de la présence des minerais plombifères : ainsi la recherche de
la galène seule intéressait le mineur, qui avait appris à en con-
naître la valeur. Le fer au contraire n'avait au Laurion ni les
qualités ni labondance qui auraient pu en rendre l'exploitation
utile et fructueuse. Si l'ouvrier ne recueille que du fer, son
labeur n'est pas récompensé : il vaut mieux tenter une autre
attaque ailleurs. Les minerais de plomb argentifère sont devenus
l'objet principal de l'exploitation, et l'on sait dorénavant qu'ils
ne se rencontrent qu'au plan de contact.
Voici dès lors de véritables galeries, qui de parti pris ne pour-
suivent que le minerai de plomb. Elles partent toujours au point
précis où le schiste supérieur laisse apparaître le calcaire moyen.
Elles se glissent sous terre, en profitant des fentes naturelles
que présente le contact. On voit très bien en effet que le mineur,
qui en perce une, a une préoccupation constante, celle de ne
pas perdre le plan de rencontre des deux couches, car il a vite
appris à ses dépens que c'est là seulement qu'il trouvera le mine-
rai. S'il l'abandonne, il lui faudra peiner durement dans le cal-
caire ou dans le schiste, à droite ou à gauche, en-dessus ou
en-dessous de la veine tilonière, s&ns espoir peut-être deretrouver
le minerai qui se dérobe. Aussi s'astreint-il à suivre tous les
caprices du contact: il monte avec lui quand il s'élève, descend
quand il plonge, tourne au gré de ses moindres sinuosités. Mais
en retour, à mesure qu'il s'avance, le minerai s'enrichit, la
galène augmente en quantité, et bientôt si l'attaque a été heu-
reuse, il débouche dans une fissure plus large, où le minerai se
présente en amas compact. La galerie première s'agrandit alors ;
une seconde peut s'établir à côté et le chantier croît en impor-
tance chaque jour. Puis soudain, le schiste et le calcaire se
rapprochent, le minerai n'occupe plus qu'une fente étroite, où
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TRAVAUX DE RECHERCHE 37
rinstrument du travailleur peut à peine Tatteftidre. Peu importe :
patiemment, brin par brin,^ le mineur saura le recueillir, et la
galerie, reprenant sa marche tortueuse, cheminera toujours sans
souci d'une direction préméditée, au gré des mille plissements
du terrain. L'essentiel pour le mineur est de remplir son panier:
il veut que chaque coup de pic paye sa peine. Pas de labeur
inutile pour se donner de l'air et de l'espac-e: il suffit que l'homme
puisse passer et poursuivre la richesse qui fuit.
Cette exploitation n'est encore qu'empirique. Dans tous les
travaux de cette période, il est impossible de retrouver une règle
suivie : pas de soin dans le détail, pas de plan dans l'ensemble.
Ce sont des labyrinthes obscurs, dont les ramifications courent
dans tous les sens, et l'œuvre ressemble assez à ces bois rongés
et criblés de trous par des vers silencieux. Cependant, ces
mines de la seconde période représentent une somme de travail
beaucoup plus considérable que les excavations et les cavernes
delà première. Elles sont très nombreuses, la longueur des gale-
ries est très grande, et autant que l'on peut en juger, l'exploita-
tion en a duré très longtemps, sans se modifier sensiblement.
Si le troisième contact n*a pas exercé, comme le premier,
une influence décisive sur la découverte des gisements du Lau-
rion, et s'il n'a pas été le théâtre des débuts de l'industrie mi-
nière, il a eu du moins l'avantage de livrer aux anciens des
richesses plus considérables, et il a exigé, pour être atteint et
utilement exploité, une connaissance assez avancée des terrains
géologiques, en même temps que de sérieux progrès dans les
procédés techniques. Tout d'abord il n'affleure qu'en un seul
point, à l'extrémité de la plaine de Mégala Pevka. Là seulement
le schiste inférieur, enlevé par l'érosion, laisse paraître au jour
le calcaire inférieur. En outre, la ligne de contact n'est pas très
apparente ; les bancs calcaires et schisteux se superposent d'une
manière confuse, et les oxydes de fer n*y dénotent point par
leurs tons révélateurs la présence de masses métallifères. Aussi
le petit nombre de travaux primitifs qu'on y relève n'ont-ils pas
pris d'importance : ils ne pénètrent pas profondément dans les
couches du sol, et il ne semble pas que les mineurs y aient
recueilli de minerais. Pour ces raisons je crois que le troisième
contact a été découvert par une autre méthode que celle de la
galerie partant de l'affleurement : il n'a été atteiot que par des
puits verticaux ou inclinés.
Cette méthode nouvelle supposait un progrès technique et une
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38 LES MINES DU LAURION DANS L'ANnQUITÉ
connaissance exacte des lois de gisements. Pour le progrès tech-
nique, il fut réalisé de bonne heure. Les anciens avaient déjà
employé des puits dans les travaux du premier contact. Ils avaient
été obligés d'en faire usage pour rendre l'exploitation moins péni-
ble et moins dangereuse. En effet, à mesure que les galeries sou-
terraines s'allongeaient et se ramifiaient, il devenait plus difficile
d'y séjourner longtemps, parce que Tair, lent à se renouveler,
se viciait trop vite par la fumée des lampes et la respiration des
hommes. En même temps, le transport du minerai par les
boyaux étroits et tortueux ne pouvait s'accomplir que très len-
tement. Il fallait trouver un remède à ces deux inconvénients,
et on avait résolu le problème en creusant des puits. Nous
retrouvons ces premiers puits sur toute la ligne du premier
contact, à peu de distance et au-dessus de l'entrée des gale-
ries : ils sont régulièrement espacés et taillés avec soin dans
Taxe des galeries principales qu'ils recoupent à divers inter-
valles. Ils facilitent l'aérage et simplifient l'extraction des mine-
rais. Mais ils sont toujours postérieurs aux galeries qu'ils
desservent et ne sont donc qu'un perfectionnement apporté
après coup à un ensemble de travaux de mines.
Il n'en est pas de même des puits du troisième contact qui
ont précédé l'établissement des galeries : ce sont avant tout des
puits de recherche. Comment les mineurs du Laurion ont-ils
soupçonné qu'il existait un autre contact que celui qu'ils con-
naissaient déjà ? Je ne crois pas qu'ils se soient rendu compte
tout d'abord du nombre des couches géologiques, et ils ont cer-
tainement confondu pendant longtemps le schiste inférieur avec
le schiste supérieur. Mais une longue expérience leur avait
démontré que les gisements résidaient toujours au-dessous du
schiste. Ils avaient commencé par les atteindre au moyen de
galeries partant des affleurements. Or, ce contact, qu'ils voyaient
s'étendre indéfiniment devant eux, ne devait-il pas exister là
même où il n'apparaissait pas ? Pourquoi ne Taurait-on pas trouvé
sous les schistes, que le calcaire subjacent fût visible ou non ?
Quand ils furent devenus maîtres dans l'art de creuser des
puits, ils pensèrent qu'au lieu d'attaquer le contact aux affleu-
rements, il était plus simple d'y arriver directement avec un
puits. On pouvait de la sorte parvenir, sans cheminer d'abord
par des galeries interminables, à des gisements plus riches que
tous les autres parce qu'ils étaient plus profonds. C'est ainsi
qu'il arrivèrent à se servir de puits ; ils les creusèrent d'abord
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TRAVAUX DE RECHERCHE 39
iDdifiéremineDt sur n'importe quel schiste, et il est clair que le
premier sondage, tenté de la sorte, qui arriva au contact, leur
prouva qu'ils ne s'étaient point trompés dans leurs prévisions.
Ils découvrirent un jour le troisième contact sans discerner
au commencement qu'il n'était pas le même que le premier. Ce
n'est que plus tard, lorsqu'ils s'aperçurent que des travaux
poussés les uns vers les autres, au premier et au troisième
contact, ne se rejoignaient pas, mais se superposaient en étages,
qu'ils purent conclure à l'existence de deux contacts distincts.
C'est donc uniquement la croyance à la permanence du contact
minéralisé, qui les a déterminés à creuser, sans se décourager,
de grands puits à travers des couches de 100 mètres d'épaisseur,
et leur persévérance a été presque partout couronnée de succès.
Fi^. 13.
Du moios savaient-ils observer l'épaisseur probable des strates,
pour ne pas travailler trop longtemps en pure perle.
Un exemple va nous montrer la sagacité de nos mineurs. C'est
un puits (fi^'. 13) situé à mi-chemin entre Camaréza et Souréza,
presque sur le plateau; aujourd'hui repris par l'exploitation
moderne, il porte le nom de Puits Kitzo. Il avait 51 mètres de
profondeur : il s'enfonce dans le calcaire moyen, en un poinl où
le mineur antique a prévu une faible épaisseur de la couche ;
en effet, il en sort au bout de 5 mètres pour pénélrer dans le
schiste inférieur. Remarquons en passant qu'il n'y a point eu
d'hésitation ou d'arrêt à ce faux contact : rien, sur les pare-
ments, n'indique qu'on ait eu la pensée de fouiller en cet en-
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40 LES BONES DU LAURION DANS L* ANTIQUITÉ
droit. Après 46 mètres de descente, on rencontra du calcaire
inférieur. Arrivés là, les travailleurs poussèrent leurs galeries
en tous sens, à la recherche d'un élargissement du contact, où
ils espéraient découvrir un amas métallifère. Mais au bout de
quelques mètres, il fallut s'arrêter : dans toutes les galeries, le
calcaire se dressait au front de taille, le contact se perdait avec
une facilité désespérante dans une roche qui passait, par transi-
tion insensible, du calcaire au schiste ; le minerai enfin fai-
sait complètement défaut, sans laisser paraître le moindre indice
qu'il pût se trouver dans le voisinage. Le travail fut donc aban-
donné, et à visiter le chantier, on sent bien qu'il y eut là arrêt
subit et raisonné. Les galeries s'interrompent au bout d'une
dizaine de mètres en plein calcaire, et les fronts de taille ne sont
môme pas achevés. Les conclusions s'imposent : d'une part, ce
puits n'a pas été foré pour aller recouper des travaux déjà exis-
tants ; c'est donc un véritable sondage, un puits de recherche,
preuve manifeste que les anciens avaient conçu une théorie sur
les gisements du Laurion. D'autre part, ce puits ne part pas du
schiste inférieur,mais du calcaire moyen : les anciens connaissent
donc la loi de succession des couches et savent apprécier de
visu l'épaisseur probable de la strate superficielle. Enfin, ils
arrivent au troisième contact, dont l'affleurement ne se montre
que dans la vallée Legrana, c'est-à-dire à bonne distance du
puits Kitzo et à un niveau très différent, et ils n'ont été amenés
à cette découverte que par l'idée théorique de l'alternance des
couches de terrain.
Et maintenant, pourquoi, dans le cas particulier du puits
Kitzo, cette recherche a-t-elle abouti à un échec? C'est que nos
mineurs étaient venus se heurter à un cas assez rare au Laurion,
et qu'ils ne pouvaient expliquer. On a trouvé depuis qu'ils
n'étaient descendus qu'à un faux contact : il se trouve là une
grosse loupe de calcaire intercalée dans le schiste. Le vrai
contact minéralisé est situé à quinze mètres plus bas. Des in-
succès semblables, sans être très nombreux, se rencontrent
encore çà et là, qui prouvent toujours la force de l'idée pré-
conçue et de la théorie. Ils ont aussi tenté en roche notoirement
stérile, des sondages qui n'aboutissent à rien. Tels sont les quel-
ques puits forés dans le granit, près de Plaka. Pour ces derniers,
une erreur aussi grossière donne à réfléchir, venant de mineurs
expérimentés. Se sont-ils lancés au hasard dans une roche
extrêmement dure, qui ne se montre qu'en un point seulement
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TRAVAUX DE RECHERCHE 41
au LaurioD ? On a peine à le croire. Peut-être, se sont-ils
demandé si la minéralisation n'était pas très abondante au
contact du granit qui semble être l'assise de fondation sur
lesquelles reposent les autres couches. De là, à rechercher les
gisements qui en ce cas devaient s'y loger, il n'y avait qu*un pas.
Leurs efforts ont été infructueux et leur science insuffisante.
Mais de pareilles tentatives ne sont elles pas la preuve que les
idées théoriques, fondées sur des connaissances raisonnées,
quoique incomplètes, avaient pris la place de l'empirisme timide
des premières époques et présidaient à la recherche des richesses
souterraines du Laurion? A partir de ce moment, que nos
mineurs explorent le premier ou le troisième contact, ils ne
vont plus au hasard, et procèdent avec méthode au fonçage de
leurs puits et aux tracés de leurs galeries.
Voici, par exemple, un spécimen de leurs travaux, dont le type
est très fréquent au Laurion. La mine, dool la planche II donne
le plan, est située sur le plateau du Nord, dans le district de
Démoliaki. C'est une exploitation du premier contact, menée
par puits et galeries. Le mineur a commeocé par étudier, sur le
terrain qui lui était concédé, les allures du schiste supérieur,
qui va en montant, du Sud-Ouest au Nord-Est avec régu-
larité, il pouvait supposer à priori que le contact avait sensi-
blement la même inclinaison. Pour s'en assurer, il a creusé
aux quatre coins d'un quadrilatère irrégulier, allongé dans le
sens de la pente, quatre puits (Puits Jupiter et Puits Louis-
Joseph au S. 0. ; Puits N"" 3 fit Puits A'° 4 au N. E.). Les deux
premiers ont leurs orifices à 192 mètres et 182 mètres au-dessus
du niveau de la mer ; les deux derniers partent des cotes 263 et
213 mètres. Selon les prévisions du mineur, le plan du cootact
s'est trouvé dans son ensemble en descente du N. E. au S. 0. Les
Puits No 3 et No 4 l'ont rencontré à l'altitude de 215 et 180 mètres ;
les Puits Jupiter et Louis Joseph à 159 et 154 mètres. Voilà donc
quatre attaques qui déterminent exactement pour une surface
donnée l'allure générale du contact: le mineur sait dès lors qu'il
ira en montant des puits du S. 0. aux puits du S. E., et s'il
rencontre sur sa route quelque anomalie inattendue, il est eu
droit de penser qu'elle est tout à fait passagère et locale. S'il
avait creusé ses puits sur une même ligne au m lieu du quadri-
latère, il n'aurait pas eu la même certitude.
La reconnaissance du contact achevée, il ne s'agissait plus que
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42 LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
de l'explorer de part en part par des galeries joignant les puits
les plus éloignés deux à deux. On commença donc deux mat-
tresses galeries à partir des puits du S. 0. en s*avançant vers le
N. E. Elles vont ainsi pendant 160 à 200 mètres, parallèles Tune
à l'autre dans la même direction. Entre les deux, des galeries
transversales les font communiquer de distance en distance, et
visitent le contact dans l'intervalle qui les sépare. Les deux
avancements principaux vinrent donner au bout de cette course
dans des gîtes importants, situés à peu près au centre de la
concession. On s'empressa dès lors de venir les recouper à partir
des Puits No 3 et N° 4 : de là, les directions convergentes des
deux grandes galeries qui descendent de ces puits. Ainsi, quatre
voies d'accès conduisaient aux amas métallifères, et pour mieux
desservir encore les chantiers d'abatage, on fonça sur l'empla-
cement mémo des gîtes cinq petits puits de dégagement. On voit
clairement \S\ ]?. n éthode suivie: une fois les positions du contact
connues, ]c.- Ailiéuiens poussaient dans le même sens une ou
plusieurs galeries parallèles, et, dans l'intervalle qui les sépa-
rait, menaient des galeries transversales. Ils recouvraient ainsi
le contact d'un réseau régulier de galeries dont les mailles sont
assez serrées pour que nul gisement important ne puisse échapper
à leurs investigations. Grâce à cette méthode, tôt ou tard, ils ne
pouvaient manquer de découvrir le gîte espéré. Dès lors la mine
était ouverte, et il ne restait plus qu'à enlever le minerai. Ainsi
il arriva un moment où les mineurs devenus maîtres en leur art
suivirent dans leurs recherches un plan logique, qui, généra-
lement, est le meilleur ; il est certain qu'au Laurion les tra-
vaux de mines les plus nombreux appartiennent à cette caté-
gorie. Ils n'ont conservé de leurs procédés antérieurs qu'une
seule habitude, celle de s'astreindre rigoureusement à ne pas
perdre le contact. C'est ainsi que dans les mines, dont l'ordon-
nance semble Ja mieux couçue,ils n'ont presque jamais pratiqué
ce qu'en termes de métier on appelle une recoupe de gisement.
Dans les exploitations modernes, lorsqu'on a reconnu les direc-
tions du contact, on ne le suit point pas à pas : on traverse la
roche stérile par une galerie horizontale et en ligne droite, dite
travers-banc, qui va recouper le gisement à une distance plus
ou moins grande. Le grand avantage de ce système est d'assurer
l'horizontalité des plans d'exploitation nécessaires à la circula-
tion des chariots qui transportent le minerai. Les mineurs du
Laurion n'agissaient pas de la sorte, non pas qu'ils aient abso-
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TRAVAUX DE RECHERCHE 43
lument ignoré la méthode du travers-banc, dont on pourrait
citer un exemple ou deux, mais ils trouvaient évidemment un
grand profit à tracer toujours leurs galeries dans le contact : ils
avaient en effet la chance d'y rencontrer quelques dépôts miné-
ralisés qui pouvaient payer leurs frais. D'autre part, comme ils
n'ont jamais songé à transporter le minerai, dans l'intérieur de
la mine, au moyen de chariots, ils n'avaient pas d'intérêt à y
établir des étages horizontaux bien définis. Ils ont donc conti-
nué à toutes les époques à cheminer au contact, à monter, à
desceçdre dans les moindres plis, sans se préoccuper aucune-
ment des inégalités de leurs galeries. Ainsi cette pratique, qui
à l'origine avait été une précaution essentielle pour le mineur
inexpérimenté, resta toujours une des règles de l'exploitation
antique.
Tels étaient les procédés des Athéniens pour ouvrir de
nouvelles mines. C'est ce genre de travaux qu'ils désignaient
sous le nom de xaivorojAia et de xaivbv jjLÉraXXov (1). Lorsqu'ils
se bornaient à poursuivre l'exploitation de gisements déjà
connus, œuvre qui n'avait plus la même importance et le môme
intérêt, ils désignaient le chantier par le terme àvadàSifjLov
jAÉTaXXov (2), c'est-à-dire reprise de fouilles. Ils ont toujours
attaché beaucoup de prix aux xaivoTO[jL(at et les ont multi-
pliées : ils n'ont pas laissé un seul coin du Laurion inexplwé.
En surface, ils ont reconnu les dernières limites de la région
minéralisée; en profondeur, ils ne se sont arrêtés qu'au point
où leurs recherches étaient limitées par la présence des eaux de
mer qui pénètrent partout dans les fissures des couches. Il
n'est guère de gîtes qu'ils n'aient trouvés et exploités. Ni les
anomalies des contacts subordonnés dans le calcaire inférieur
dans la région de Gamaréza, ni les feuillets minéralisés du
schiste supérieur dans celle de Plaka, qui constituent des excep-
tions, ne leur ont échappé. Ils avaient un fiair remarquable
pour deviner la présence ou le voisinage du minerai, et leurs
galeries fournisseot eucore aujourd'hui aux ingénieurs qui diri-
gent les travaux modernes les indications les plus sûres dans
la recherche des gisements.
(1) Xénoplion, Revenus, IV, 27 et suiv., Uypéride, pour Euxénippos, Col. XLV
(éd. Blass); Suidas, au mot 'AYpa3.ou {jLeTiXXou ôîV/j ; CIA, 11, 780, I. 6.
(2) CIA, II, 780, 1. 13, 781, 1. 10. On trouve aussi jj.£TaXXov iraXaiôv : CIA,
780, 1. 20. Arislole, ConsUtution d'Athènes, 47, dit Ta TupaOévra {xeTotXXa xal
IpYacijxa.
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44 LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
III
Travaux d'abatage et d'extraction
A. Abatage : technique et méthodes. — Au bout de ces puits
et de ces galeries, les chercheurs patients et habiles arrivaient
enfin à un gisement de galène argentifère. A la recherche suc-
cédait aussitôt Tabatage. Il ne faut pas croire que les anciens
aient déblayé au hasard les amas qu'ils découvraient. L'expé-
rience leur avait appris qu'il y avait des. règles à suivre pour
perdre le moins possible de minerai et pour le recueillir avec
économie et rapidité. Ne devaient-ils pas aussi se préoccuper de
fournira leurs ouvriers les voies de dégagement indispensables
au transport des matières abattues? Enfin n'était-il pas nécessaire
de prendre garde aux éboulements qui pouvaient obstruer la mine
et interrompre la marche de l'exploitation ? L'examen des tra-
vaux antiques prouve manifestement que les Athéniens ont
vaincu ces difficultés et que, selon la forme, la puissance, Tincli-
naison des gîtes, ils ont su adopter des méthodes différentes
d'abatage et les mieux appropriées à leur-fin.
Les chantiers les plus imposants sont situés dans la région de
Camaréza, entre le val Berzéko et le pied du petit Ripari. Il se
trouve là, au troisième contact, d'immenses cavités, qui conte-
naient à l'origine des masses énormes de minerai. Totalement
vidées par les anciens, elles ont subsisté jusqu'à ces derniers
temps dans un état satisfaisant de conservation, et l'on a pu y
étudier avec quelque précision les procédés qu'ils avaient suivis.
Plusieurs cas se présentent. Les Athéniens ont débouché dans
ces riches amas, tantôt par le mur du contact, tantôt par le toit,
et tantôt à mi-hauteur : dans ces diverses alternatives, ils ont
manœuvré fort habilement. Tout d'abord, à la suite de la galerie
de recherche, ils poussaient droit devant eux une galerie d'allon-
gement, perçant horizontalement d'une salbande à l'autre le gîte
tout entier. Puis au moyen de sondages montants et descendants,
creusés au contact du minerai et de la roche stérile, ils tentaient
f
de se rendre compte des dimensions et delà position de la masse
minéralisée. Les traces de ces sondages sont parfois visibles. On
constatera, par exemple, qu'à plusieurs mètres au-dessus du sol
actuel du chantier, un éperon rocheux, en saillie sur le fianc de
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ABATAGB BT EXTRACTION DU MINERAI ' 43
la cavité, a été traversé par une galerie. Aujourd'hui, de part et
d'autre cette galerie aboutit au vide. Il faut donc y voir le tronçon
d'une galerie qui, cheminant à travers le minerai, a disparu
quand on l'a enlevé ; elle suivait de très près la salbande du gîte,
et ne pouvait être qu'une galerie de reconnaissance.
La reconnaissance achevée, les mineurs savaient par exemple
qu'ils avaient sous leurs pieds, au niveau de la maîtresse galerie,
la plus grande épaisseur de l'amas. Ils commençaient alors par
abattre le minerai qui se trouvait au-dessus de leur tète, jusqu'au
toit du contact: cette première partie de leur besogne une fois
terminée, ils descendaient progressivement jusqu'au fond de la
poche et la vidaient ainsi complètement. S'étaient-ils aperçus, au
contraire, qu'ils étaient arrivés dans le bas du gisement (fig. 14),
ils procédaient en sens contraire, lia enlevaient tout de suite le
minerai plus ou moins abondant qu'ils trouvaient au-dessous du
niveau de leur galerie d'attaque. Arrivés à la roche stérile, ils
Fig. 14.
Abatage du minerai : a, a, maîtresse galerie ; b, b, sondages ; c, c', galeries de raccord.
remblayaient la cavité qu'ils avaient formée, et ce sol artificiel les
ramenait à portée du minerai qu'ils avaient laissé momen-
tanément au-dessus de leur tète. Ils l'abattaient alors par des-
sous, et à mesure que le toit s'élevait, ils exhaussaient par des
remblayages successifs le niveau du chantier. C'est ainsi qu'ils
pouvaient parvenir jusqu'au plafond de la chambre minéralisée.
On reconnaît aisément à des preuves certaines quelle a été, dans
telle ou telle cavité, la méthode suivie. En effet, s'ils ont employé
la première, nous ne trouvons pas de remblai dans le vide : s*ils
ont adopté la seconde, la cavité est à peu près remplie jusqu'en
haut d'une couche épaisse de déblais. De plus, la disposition des
voies de dégagement est différente dans les deux cas. Si les
mineurs sont allés de haut en bas, on voit sur le flanc de
l'excavation, au-dessous de l'orifice de la galerie principale, qui
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46 tES MINES bu LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
reste à peu près horizontale, plusieurs orifices de galeries secon-
daires situées de plus en plus bas. Ce sont les entrées des mon-
tages que les mineurs perçaient pour rejoindre la maîtresse
galerie. En effet, à mesure qu'ils enlevaient du minerai, le sol
du chantier baissait, et il arrivait un moment où ils ne pouvaient
plus atteindre aisément la bouche de la galerie d'extraction ; ils
étaient donc obligés de creuser successivement une ou plusieurs
galeries de raccord, qui allaient rejoindre par une pente plus
ou moins raide la maîtresse galerie. Si, au contraire, Tabatage
a été exécuté de bas en haut, il est clair qu'en remblayant la
cavité, ils obstruaient tôt ou tard l'entrée de la galerie d'accès.
Il fallait alors, à mesure qu'on s'élevait plus haut, assurer le
dégagement des chantiers par une descenderie qui recoupait
aussi la maîtresse galerie. S'il y avait lieu, on en perçait ensuite
une seconde et ainsi de suite jusqu'à l'épuisement total du
gisement.
Il s'est encore produit, dans les grands nmas interstratiflés,
un troisième cas, beaucoup plus rare, il est vrai, que les deux
autres. Il est arrivé que les mineurs ont débouché en même
temps à deux niveaux différents dans le même gîte. Ils l'exploi-
taient alors en deux étages, et l'on conservait à mi-hauteur une
couche assez épaisse de minerai, qui servait de plancher au
chantier supérieur, et de plafond au chantier inférieur. Dans
chacun d'eux on employait alors pour Tabatage la méthode la
plus convenable. Mais il va sans dire que les Athéniens n'avaient
recours à ce système que lorsqu'ils n'avaient devant eux qu'un
minerai assez pauvre ; il eût été tout à fait désavantageux d'aban-
donner ainsi une masse considérable de minerai, s'il avait été
d'une riche teneur. Dans les rares chantiers où l'on retrouve les
deux étages superposés, on constate que la couche intermédiaire
est toujours composée d'un minerai de qualité inférieure, et le
bénéfice, que les anciens auraient pu retirer de l'abatage de cette
masse laissée sur place, aurait été assez peu rémunérateur.
Les Athéniens n'ont pas exploité seulement des gisements
en amas de la forme et du volume des grands vides de Camaréza.
Les gîtes se présentent assez souvent au Laurion sous Taspect
de tranches minces, dont l'épaisseur varie de quelques centimè-
tres à deux ou trois mètres, et dont le plan, suivant les caprices
du contact, est horizontal ou oblique ou vertical. Les mineurs
ont alors, suivant les cas, procédé de diverses manières à l'enlè-
vement du minerai. Lorsque la tranche se présentait en hauteur
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ABATAGE ET EXTRACTION DU MINERAI 47
et d'une puissance notable, ils la taillaient en gradins. Qu'on
imagine un mur épais de minerai, et dont la hauteur dépasse
parfois quatre et cinq mètres; les aqciens l'attaquaient par la
tranche dans Taxe d'orientation, le découpaient en parallélipi-
pèdesà peu près réguliers, abattaient successivement ces paralié-
lipipèdes en commençant par le haut et ils donnaient ainsi à
l'ensemble du chantier la disposition en gradins. Cette méthode
permet de dépouiller complètement les filons; en effet, nous en
retrouvons au Laurion qui ont été parfaitement vidés, et certai-
nement par le procédé que nous venons d'indiquer, car les
galeries d'accès n'atteignent le plus souvent que le mur du filou.
Par suite si les mineurs n'avaient pas taillé le gisement en gra-
din, ils auraient dû nécessairement, pour en enlever les parties
supérieures, refaire avec deô déblais un sol artificiel : or le filon
est parfaitement net, et rien n'indique qu'il ait jamais été com-
blé pour être vidé à nouveau.
Lorsque les gisements restent horizontaux, comparables à
une épaisse feuille de plomb intercalée au contact, les mineurs
du Laurion manœuvrent de plusieurs façons suivant l'épaisseur
et la richesse de la couche. Ici, quand elle est mince mais riche,
ils la poursuivent dans tous les sens par des galeries étroites qui
vont et viennent à droite et à gauche, en formant comme les
mailles d'un filet. Us exploitent de la sorte des couches de vingt
à quarante centimètres ; le réseau des galeries va en se com-
pliquant de plus en plus, les mailles se multiplient, quand le
minerai acquiert plus d'épaisseur et de valeur. Là, si la couche
est plus puissante encore, et si la teneur du minerai est très
riche, non contents de la recouper ainsi par plusieurs galeries,
ils l'attaquent sur un large front et l'abattent tout entière saus
en rien laisser.
On voit donc que, de quelque manière que les gîtes se pré-
sentent, les mineurs du Laurion ont toujours su appliquer les
meilleurs procédés. Us étaient parvenus, dans la pratique de
Tabatage, à une habileté professionnelle qui n'a pas été surpassée
avant que le progrès des sciences modernes soit venu améliorer
l'art d'atteindre et d'attaquer les gisements métallifères. Ils sont
arrivés à la perfection que comportait l'empirisme de leurs
méthodes.
Pour exécuter leur travail, les mineurs du Laurion em-
ployaient, selon la nature du terrain, le pic ou la pointerolle.
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48 LES MINES DU LAURION DANS L'aNHQUITÉ
Les galèoes bien cristallisées ne laissent pas que d'être dures à
entamer ; les carbonates de plomb ou les minerais mixtes sont
d'une consistance variable. Il est certain que, d'une façon géné-
rale, les ouvriers anciens ne débitaient le minerai qu'en petits
fragments. Les déblais de roches stériles et de gangues impures
qu'ils ont laissés dans leurs mines, ne sont jamais composés de
gros morceaux. D'ailleurs, ils n'ont, je crois, sous ce rapport,
jamais cherché un autre résultat. Le minerai débité en menus
fragments était ainsi mieux préparé, nous le verrons, à subir
les traitements mécaniques auxquels il était soumis au sortir
de la mine. Aussi les outils, dont ils disposaient, convenaient-ils
parfaitement à leurs besoins, et lils n'eurent que bien rai^ement
besoin de recourir à des moyens plus énergiques.
On s'est demandé si le feu n'a jamais servi au Laurion,
comme procédé d'abatage. On sait qu'en chauflant vivement cer-
tains minerais très durs, on arrive à les décomposer partielle-
ment, ce qui facilite le travail du mineur; pu bien on fait arriver
sur la partie brûlante un courant d'eau froide qui produit un
brusque refroidissement et, par suite,la désagrégation des molé-
cules cristallisées. Les anciens n'ignoraient pas l'usage de ce
procédé. Diodore dit qu'il était pratiqué dans les mines d'or
d'Egypte (1) : on brûlait à un feu violent les terrains les plus
durs pour les rendres plus friables. Pline nous apprend aussi
qu'en Espagne les roches de silex étaient attaquées par le feu et
le vinaigre (2). Les mineurs du Laurion en ont-ils fait autant ?
n'est certain qu'en règle générale ils devaient répugner à un
pareil moyen, dont le grand inconvénient était de rendre la mine
impraticable pendant longtemps, par suite du dégagement de
fumée et de vapeurs. Mais quelques indices donnent à penser
qu'en certains cas ils en tentèrent l'essai. On a découvert à
Syntérini,au Nord-Ouest de Camaréza, une galerie inclinée à
marches d'escalier qui présente une intéressante particularité.
Sur toute la longueur de cette galerie, les ouvriers avaient taillé
dans le bas de la paroi droite, une rainure à section triangu-
laire, profonde de vingt à vingt-cinq centimètres environ. A
(1) Diodore de Sicile, III, 12, 4: Tf^ç 8è tôv /puabv kyo6<n\ç Yh^ tYjV [jlev
ffxXTjpcDTaTYiv Tcupt TcoXXw xauffavTEç xal 7conrj<yavTeç yjx^'ir^y, iz^oaÔLfOuai
TYjV 8tà Twv yeipwv xaTepyaafav.
(2) Pline. Histoire nntur elle, XXXIII, 4,71 (Ed. L. Jan) : « Hos (silices) igniet
aceto rumpunt». Voir Léger, Les travaux publics, les mines et la métallurgie
aux temps des Romains, Paris, 1875, p. 698.
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ABATAGE ET EXTRACTION DU MINERAI 49
l'extérieur elle était fermée par de petites dalles de schiste exac-
tement adaptées, et encore en place. Ce caniveau va de la surface
du sol aboutir au bas de la descenderie où il disparait. Quelle en
était Tutilité, sinon d'amener de l'eau dans l'intérieur de la
mine ? Or, on ne comprendrait pas que les mineurs aient pris la
peine d'établir ce canal, uniquement pour alimenter d'eau les
ouvriers occupés dans les chantiers. L'ensemble des travaux en
cet endroit n'est pas assez important pour confirmer cette
hypothèse, et s'il en avait été ainsi, nous devrions retrouver des
vestiges de canaux analogues dans des mines mieux conservées
et plus vastes. On est réduit à supposer que ce canal avait été
creusé pour établir une arrivée d'eau brusque et violente sur un
front de taille particulièrement résistant, que Ton avait préala-
blement chauffé. On ne peut donc pas affirmer que le procédé
du feu n'a jamais été connu et pratiqué au Laurion (1). Il est
d'ailleurs possible qu'on y retrouve encore des traces ana-
logues de la même méthode.
Ces travaux de recherche et d'abatage supposaient la solution
de deux difficultés, sous peine d'être promptement arrêtés : il
fallait pourvoir à l'aérage des puits, des galeries et des chantiers
et prévenir, s'il y avait lieu, Téboulement des roches par des
ouvrages de soutènement.
B. Aérage, — Il était particulièrement important au Laurion
d'établir dans les mines un aérage aussi parfait que possible.
Qu'on se représente ces puits de plus de 100 mètres, ces kilo-
mètres de galeries étroites et sinueuses que suffisaient presque
à obstruer les corps des hommes qui y circulaient ; la respiration
des ouvriers, la fumée et la chaleur des lampes, les poussières de
minerai,auraient bien vite vicié le peu d'air qui y pénétrait natu-
rellement (2), si quelques précautions n'avaient été prises pour
en assurer le renouvellement artificiel.
Lorsque les mineurs fonçaient un puits, ils avaient recours à
deux moyens pour en faire la ventilation. « Quand on creuse un
puits, dit Pline (3), l'air devient malsain par la seule profon-
(1) Cordella, laurion, p. 87; Cambrésy, Laufion, p. 49.
(2) On a calculé qu*U fallait à un mineur au repos 7^ litres d'air par heure,
et au mineur qui travaille 2340 litres. Une lampe brûle un peu moins. Perrotet,
Manuel du Mineur, p. 120.
(3) Pline, Histoire naturelle, XXXI, 3,49 : « Fit et sine liis vitiis altitudine ipsa
gravior aer, quem emendant assidue linteorum jactatu eventilando. »
A
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50 LES MINES DU LAURION DANS L* ANTIQUITÉ
deur du puits; on y remédie par uoe ventilation qu'on pra-
tique en agitant continuellement des linges. » Le procédé,
décrit ici à propos des puits à eau, était vraisemblablement le
même dans les puits de mine. Il devait ressembler, je le suppose
à celui qu'on emploie aujourd'hui pour aérer les appartements
dans les pays chauds. Mais nous ignorons les dispositions de
détails qu'ont pu adopter les anciens. Il est encore possible qu'ils
aient imaginé d'installer des manches à air. Mais la méthode la
plus généralement suivie était toute dilSérente et était fondée sur
la circulation naturelle de l'air. Ils établissaient dans les puits
une cloison qui les coupait en deux parties égales de haut en
bas. Cette cloison était faite en planches dont les joints étaient
soigneusement calfatés avec de Targile, et n'était percée qu'à
son extrémité inférieure : elle constituait un siphon, dont il
était facile de rendre une branche plus longue que l'autre, au
moyen d'une cheminée supplémentaire. Une fois que le puits
était creusé et Taérage assuré d'une autre manière, on démo-
lissait cheminée et cloison. Que ce système ait été mis en
œuvre au Laurion, c'est ce que me semble prouver la présence
de deux rainures verticales que Ton voit encore dans certains
puits très profonds ; de haut en bas, les deux parois qui se font
face, sont légèrement entaillées en leur milieu : c*est là sans
doute que Ton encastrait les planches de la cloison. Parfois les
Athéniens opéraient différemment, et creusaient à côté l'un de
l'autre deux puits jumeaux, dont la paroi mitoyenne était percée
de trous de communication. Il suffisait d'allumer un feu dans
l'un des puits, pour déterminer dans celui-ci une ascension
d'air chaud, et un appel d'air frais dans le puits voisin. Cette
méthode, dont on retrouve plus d'une fois l'application dans les
grandes exploitations du troisième contact, était, sans contredit,
assez coûteuse et je ne doute pas que le plus souvent les anciens
lui aient préféré la première disposition, plus économique et
plus rapide.
Les puits verticaux et les galeries inclinées sont les prises d'air
de la mine proprement dite : le nombre, l'emplacement, la
longueur doivent donc en être judicieusement déterminés pour
produire le meilleur aérage possible. Tout ensemble de travaux
souterrains au Laurion a, au moins, deux ouvertures à l'air
libre, et souvent plus. Cette disposition est utile pour assurer la
sortie des ouvriers et l'extraction du minerai, si l'une des ouver-
tures vient à être bouchée ; elle est surtout indispensable à
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ABATAGE ET EXTRACTION DU MINERAI 51
la ventilatioD dHiiie mine quelque peu profonde et développée.
Dans bien des cas, elle suffit à assurer Taérage naturel des
galeries et des chantiers : en effet, si les deux orifices, qui jouent
le rôle de prise d*air, sont situés à des niveaux sensiblement diffé-
rents.il s'établira un courant d'air froid descendant dans la petite
branche du siphon, et un courant d'air chaud ascendant dans la
grande branche : il suffit pour cela que dans la mine s'établisse
une température plus élevée que la température extérieure, ce
qui arrive pendant' tout l'hiver, et même l'été, dans les mines
les plus profondes (l).Tel est le système le plus simple en usage
au Laurion, lorsque le réseau souterrain des galeries n'est pas
trop compliqué. A Démoliaki, par exemple, les Puits ti^ 2 et
N<» 3 touchent le fond de la mine à 155 mètres au dessus du niveau
de la mer, tandis que le Puits N"" 1 n'atteint que la cote de 218
mètres : il y a donc entre eux une dénivellation de 63 mètres, et
il est manifeste qu'une cheminée de cette longueur est capable
de créer un fort appel d'air.
Si pour une raison quelconque, les mineurs ne pouvaient pas
obtenir un aérage naturel suffisant ils avaient alors recours à
d'ingénieuses dispositions pour établir un véritable tirage forcé.
Ils allumaient un feu au fond du puits, qui se trouvait le plus
élevé de la mine. Le puits était-il nécessaire à la circulation
des ouvriers? on creusait alors une galerie inclinée (fig. 15) qui
venait recouper le puits à une distance suffisante de l'orifice.
Au point d'intersection, on ménageait un palier sur lequel
était établi le foyer. Le feu allumé, on bouchait l'orifice du puits
vertical par une porte mobile (2) et le tirage s'établissait dans
la cheminée inclinée. De la sorte, la circulation était possible
dans le puits tout entier, et la ventilation très active, grâce à
ce foyer d'appel. Tel est le système le plus fréquemment employé
au Laurion, dès que l'ensemble des travaux de mines a un
développement considérable. Les Athéniens ont donc pratiqué
des procédés assez savants de ventilation, et plus d'un est resté
en usage jusqu'à nos jours.
Dans l'intérieur de la mine, il fallait enfin prendre les mesures
nécessaires pour diriger aux points voulus le courant d'aîr établi
(1) L'élévaUon de température égale à peu près 1 degré par 30 mètres de
profondeur.
(2) Ànecdota graeca de Bekker, I, p. 317 ; Etymol. Magnum : W\jy(jxy(ii*(ioi,
al OupfSeç toîv (jlctqLXXcdv al Tcpbç rb àva^u/etv Yiv6(jievai.
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52 LES MINES DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
par les puits, et spécialement daus les chantiers d'abatage les
plus éloignés de la surface. A cette fin les mineurs prenaient
soin de relier toutes leurs galeries entre elles aussi souvent
qu'il était possible. En effet, une galerie ne va jamais seule de
l'avant : elle est toujours accompagnée à droite ou à gauche
d'une seconde galerie, avec laquelle elle communique de dis-
tance en distance. C'était là une condition indispensable pour
assurer aux ouvriers qui travaillaient à l'avancement, l'air dont
ils avaient besoin» et ainsi s'explique en partie l'extrême com-
plication des mines antiques. On a peine à se retrouver dans
ces galeries sans cesse recoupées les unes par les autres : à cha-
u
__ Ql__^
/
,/■ X
F
Fig. 15.
s> Orifice du puits Yertical.
0' =9 Orifice de la cheminée de tirage .
P =3 Palier de chaafle.
que pas, de nouveaux rameaux se greffent sur la branche prin-
cipale. Grâce à ces multiples conduits, il était facile aux mineurs
de diriger à leur gré l'air pur qui leur arrivait du dehors. Ils
bouchaient avec des déblais les galeries inutiles, et le courant
était alors obligé de suivre les circuits qu'ils laissaient ouverts,
et qu'ils' reliaient de leur mieux aux descenderles et aux puits.
C'est pour cette raison que nous retrouvons de si nombreuses
galeries entièrement comblées par les anciens eux-mêmes, au
cours de leur exploitation : ils ne conservaient évidemment
que celles qui leur étaient nécessaires, soit pour l'aérage, soit
pour le service des chantiers.
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ABATAGE ET EXTRACTION DU MINERAI K3
Cependant, malgré Thabileté de leurs procédés d'aératioQ, nos
mineurs ne sont pas toujours parvenus à établir une ventilation
parfaite, et au Laurion, comme dans les autres mines de l'anti-
quité, l'air était trop souvent irrespirable et malsain. Les
auteurs anciens Taffirment à plusieurs reprises (1). La Qhaleur
s'élevait très rapidement, en particulier devant les fronts de
taille» qui étaient toujours quelque peu éloignés des galeries où
l'air circulait librement : dans ces culs-de-sac surchauflés, les
mêmes ouvriers, bien que totalement dévêtus, ne pouvaient cer-
tainement pas travailler longtemps : il fallait les remplacer à
des intervalles de temps assez rapprochés, ce qui nécessitait
un nombreux personnel.
C. Soutènement. — Pour éviter les éboulements à peu près
inévitables dans toute exploitation de mines, les Athéniens ont
employé les moyens les plus simples et les plus économiques.
Tout d'abord, les galeries taillées dans le schiste ou le calcaire
se passaient aisément, grâce à des dimensions très réduites, de
tout ouvrage de soutènement. Avec une portée de 60 ou de 90
centimètres, les voûtes taillées dans une roche compacte ne
couraient aucun risque d'écrasement. Il en était de même pour les
puits, qui, foncés dans les mêmes terrains, n'ont jamais eu besoin
de boisage, et se sont conservés intacts jusqu'à nos jours. Cette
solidité naturelle des couches calcaires et schisteuses du Laurion
a évité beaucoup de frais et d'ennuis aux mineurs antiques.
Il n'en était plus de même lorsqu'ils pénétraient dans les
amas métallifères. Là, à mesure qu'ils enlevaient du minerai,
les excavations et les vides devenaient plus considérables. Or,
c'est précisément dans le voisinage du contact, là même où se
cachent les gîtes, que les éboulements sont le plus à craindre : on
y rencontre des bancs de roches, parfois très volumineux, qui se
sont détachés de leurs couches respectives et reposent sur un
lit de minerai : ce soutien vient-il à faire défaut, ils menacent
de crouler. Enfin les minerais eux-mêmes n'ont pas toujours
une cohésion parfaite. Les transformations chimiques, qu'ils
ont subies depuis le dépôt de minéralisation, les désagrègent
souvent et les rendent moins compacts. Il est de toute nécessité
de veiller au soutènement de toutes ces masses instables ; les
(1) Xénopbon, Entretiens de Sacrale^ JII, 6, 12: AéyeTat ^apù to /o>ptov ;
Plntarque, Comparaison de Nicias et de Crassus, 1.
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54 LES MINES DU LAUR10N DANS l'ANTIQUITÉ
risques croissent avec retendue des excavations. Dans les
grands gisements, dont la puissance dépassait plusieurs mè-
tres, les mineurs du Laurion avaient adopté une méthode de
soutènement, dont on retrouve encore de nombreux exemples.
Que l'abatage se fit de haut en bas ou en sens inverse, ils
se gardaient bien d'extraire indistinctement tout le minerai :
au contraire ils laissaient en place, de distance en distance, de
gros piliers de minerai (fig. 16), qui vont du toit au mur de la
cavité. C'est ce qu'ils appelaient les ^pfiioiou [jL€<Toxpiveïç(l). Ce sont,
dit un lexicographe (2), les colonnes intérieures que l'on trouve
dans les mines d'argent à la place des bois de soutènement. La
définition convient très exactement à ces énormes piliers que
l'on rencontre en si grand nombre dans les chantiers impor-
tants. Ils sont toujours massifs et trapus, affectent parfois la
Fig. 16.
Piliers de soutènement.
forme de deux troncs de cônes reposant l'un sur l'autre par
leurs petites bases. Parfois aussi ils sont tout à fait irréguliers.
La hauteur en varie suivant l'écartement naturel du toit et du mur
de la cavité, et atteint souvent huit et dix mètres. Ce mode de sou-
tènement s'adaptait parfaitement à la méthode d'abatage suivie
par les anciens, et celle-ci correspondait très exactement à ce
que l'on appelle aujourd'hui « la méthode par piliers et galeries ».
(1) Pollux, III, 87: Oô; Se xatéXiTcov (JLeaouç xiovaç ot [leTaXXeTç àvé/eiv
TT^v YT|v. Cf. VII, 98; Anecdota graeca de Bekker, I, p. 205 ; Vies des dix ora-
teurs, Lycurgue, 34 ; Vitruve, Vil, 7, 8, 9.
(2) PhoUus: MedoxptveTç ol àvrl ffT7ipiY{AolT(ov èv toi; epyoïç àpyopetoiç
07coxe({Â.svoi.
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ABATAGB BT EXTRACHON DU MINBRAl 55
C'est de toutes la plus simple lorsqu'on exploite des miDe-
rais pauvres; Les Athéniens, en effet, prennent soin de ménager
leurs piliers dans les masses les moins riches, autant du moins
que le permettent les nécessités du soutènement. Si le minerai
est de belle teneur, ils se bornent au nombre de colonnes stricte-
ment indispensables ; parfois même, et cela arrive dans les
excavations les plus étendues, ils poussent l'audace jusqu'à s'en
passer complètement. En général les piliers qui subsistent sont
taillés dans les parties les plus pauvres du gisement : les minerais
qui les composent ne contiennent guère plus de 8 à 12Vode
galène argentifère. Par suite la masse abandonnée ne repré-
sentait qu'une perte assez faible, au moins pour les anciens qui
ne pouvaient utiliser que des minerais riches. D'ailleurs nous
savons que, même dans ces conditions, la cupidité des mineurs
les poussait parfois à abattre les piliers de soutènement, et la
loi dut intervenir pour arrêter ces tentatives imprudentes (1). .
A côté de ce procédé très fréquent, nous en trouvons d'autres
plus rarement mis en pratique. Si l'amas exploité n'avait pas
une grande épaisseur, mais une teneur élevée de plomb, les
Athéniens avaient recours pour soutenir le toit des chantiers à
des muraillements en pierre sèche. A mesure qu'ils faisaient un
vide suffisant dans le gîte, ils élevaient rapidement, avec les
fragments les plus gros de leurs débiais, de grossiers piliers
qui supportaient le toit du gîte. Parfois aussi ce sont des rem-
parts qui soutiennent les parements des filons qui menacent
de crouler. L'appareil de ces massifs ou de ces murs est toujours
petit et très irrégulier, puisqu'il se compose uniquement des
déblais stériles fournis par l'abatage. Il ne semble pas que les
mineurs aient jamais employé des niatériaux spéciaux et venus
du dehors pour construire ces ouvrages : ils se servaient de ceux
qu'ils avaient sous la main.
Enfin, les ouvriers du Laurion n'ont pas ignoré la méthode
de soutènement par boisage. Le fait ne saurait être contesté.
D'abord, nous savons par les auteurs que les mineurs anciens
connaissaient l'emploi des colonnes de bois (2). Ensuite on a
retrouvé dans des galeries antiques du Laurion des fragments
(1) Vies des dix orateurs, Lycurgue^ 34.
(2) PUne, Histoire naturelle, XXXIII, 4,6S : u Tellus ligneis columnis suspen-
dltnr ». Cordella, Laurion, p. 82. Boeckh, Laur. Silb., p. 101.
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56 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
de bois (fig. 17) qui ont manifestement servi à boiser des pas-
sages dangereux. Ce soDt des montants qui s'ajustaient en
queue d'aronde à leur extrémité supérieure avec le chapeau ou
linteau du cadre. Les pièces ainsi assemblées étaient calées
dans des entailles du mur et soutenaient à la fois le toit et
le parement des grandes galeries. Les fragments découverts jus-
qu'ici dans les travaux de Camaréza étaient en bois d'olivier.
Je ne crois pas cependant que le boisage, non plus que les
muraillements en pierre sèche, aient été constamment et par-
tout employés dans les mines du Laurion : les anciens ne se
résignaient à les exécuter que dans les cas de nécessité, lorsqu'il
leur était impossible de procéder autrement. Il n'y a point à s'en
étonner, puisque le boisage ne peut être utilisé que dans les
galeries, et nous savons que dans la plupart d'entre elles, il n'eût
été qu'un luxe inutile. Il ne faut donc pas croire que les Athé-
niens aient jamais mis en œuvre, pour le boisage des galeries
ou des puits, une grande quantité de bois : ils n'en consom-
maient beaucoup que pour le traitement
fo-^-r^^^^ métallurgique des minerais.
,^ C'est ainsi qu'ils arrivaient, par des
moyens très simples et très économiques,
à assurer la sécurité de leurs exploitations,
même les plus considérables. Après seize
ou dix-huit siècles d'abandon total, il est
curieux de constater qu'elles n'ont presque
^'^ *^* pas souffert des éboulements. Puits, galeries,
chantiers, tout est encore debout et solide, en dépit du temps et
des tremblements de terre : c'est là la meilleure preuve de
l'habileté des mineurs Athéniens.
D. Triage et extraction. — Le minerai abattu dans le3 chan-
tiers était recueilli par les ouvriers. Mais avant d'être trans-
porté hors de la mine, il était soumis à un premier triage.
Il eût été en eflet fort inutile d'extraire le bon comme le mauvais.
On procédait donc dans la mine à un premier choix. Tous les
morceaux dont la teneur était manifestement pauvre, étaient
jetés de côté, et c'est ce que l'on appelait les exSoXaSeç (1). Les
gangues et les fragments de calcaire ou de schiste étaient écar-
(1) Strabon, IX, 1, 23.
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ABATAGE ET EXTRACTION DU MINERAI 57
tés de même ; ces matériaux toujours abondants servaient, tantôt
à remblayer les chantiers où Ton avait besoin d'exhausser le sol
pour atteindre le minerai en place, tantôt à combler les galeries
inutiles ou nuisibles à Taérage, tantôt à construire les piliers
artificiels de soutènement. S'il en restait encore, on les entassait
dans les parties abandonnées de la mine.
Quant au minerai riche, il était ramassé dans des paniers et
amené audehors par les galeries de sortie et par les puits. Le
transport se faisait soit à dos d'hommes, soit par de légères
machines élévatoires. Les deux procédés ont été en usage au Lau-
rion. Le premier était très répandu, et les auteurs anciens y font
souvent allusion (1). Le second est plus rare et nous n'avonsaucun
texte écrit qui en fasse mention. J'imagine que les machines
consistaient en un simple treuiU sur lequel s'enroulait une corde
qui allait chercher au fond du puits les paniers chargés ; nous
voyons un appareil de cette espèce figuré sur un bas-relief
romain, qui représente les fameux travaux de dessèchement
du lac Fucin (2). Deux hommes font tourner un cabestan sur
lequel on a enroulé en sens inverse deux câbles d'égale lon-
gueur. Lorsque le premier monte, le second descend, et de la
sorte, le travail d'extraction ne subit aucun retard. Chaque
câble porte une benne ou un panier, vide ou plein, qui va et
vient de bas en haut et de haut en bas. Je ne doute pas que
les Athéniens n'aient connu ce système, ou quelque chose d'ana-
logue. Une première preuve, c'est qu'ils donnaient à leurs puits
des dimensions beaucoup plus grandes qu'il n'eût été nécessaire
de le faire, si ces puits avaient dû servir uniquement à la montée
et à la descente des ouvriers. Au contraire, on comprend que les
puits aient eu une section de deux mètres carrés et' plus, s'il
fallait y ménager à la fois la place d'une échelle ou d'un escalier
tournant, et celle d'un panier volumineux. D'autre part on relève
à l'orifice de beaucoup de puits des entailles qui pouvaient
retenir le cadre du treuil (3). Nous ignorons quelles étaient la
(1) Pline, XXXIII, 4,71 : « Egeruotqae bumeris noctlbus ac diebus per tene-
bras proximis tradf^ntes. » Voir les textes cités, p. 9i.
(2) Geflroy, V Archéologie du lac Fucin, Revue Archéologique, 1878, 2,
pi. XIII, p. 4.
(3) Gorceix, Les Mines du Laurion, Bulletin de l'Ecole Française d* Athènes
1870, p. 173 : « A roriflce de certains puits verticaux, quelques vestiges indi-
quent l'emploi d'un treuil ou de machines analogues pour le service de la mine ».
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58 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
forme et la capacité des bennes qui complétaient ces machines
élémentaires.
Telles sont les méthodes d'abatage et d'extraction mises en
pratique dans les mines du Laurion. On ne saurait douter que les
Athéniens n'y aient apporté, de même que dans la recherche des
gisements, une intelligence et une habileté remarquables. Si
Ton remarque dans leur exploitation trois ou quatre particula-
rités, qui semblent d'abord dues à l'ignorance ou à la mala*
dresse, on s'aperçoit à la réflexion qu'elles s'expliquent aisément
par d'excellentes raisons. Si les galeries sont exiguës, si elles
s'obstinent à suivre toutes les irrégularités des contacts, par
suite si le transport nous paraît incommode et mal compris,
c'est que les entrepreneurs avaient sans doute à leur disposition
une main-d'œuvre,dont le bon marché et l'abondance leur permet-
taient d'employer un nombreux personnel. De même s'ils aban-
donnaient, pour soutenir leurs chantiers, des masses impor-
tantes de minerai, c'est que le minerai de faible teneur ne con-
venait pas à leurs travaux métallurgiques. Ce qui serait aujour-
d'hui regardé comme une erreur ou un inconvénient dans les
exploitations modernes, n'était en réalité qu'un avantage et
qu'une preuve de réflexion dans les exploitations antiques.
La mine au Laurion forme donc un ensemble parfaitement
organisé; puits^ galeries, chantiers, tout y est combiné et mesuré
pour concourir à une fin déterminée. C'est comme un édifice
immense, caché sous la terre, dont les rues, les puits, les places,
les carrefours, les ateliers sont tracés et installés selon un plan
logique et rationnel.
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CHAPITRE IV
TRAITEMENT MÉTALLURGIQUE DU MINERAI
Le minerai de plomb, extrait de la mine, était transporté dans
les usines (èp-fatm^pia) où il était soumis d'abord à une prépa-
ration mécanique, ensuite à un traitement métallurgique.
L'usine se divisait donc en deux parties distinctes : i^ ïatelier
de broyage et de lavage ; 2° Vatelier de fusion.
Broyage et lavage du minerai
Il était très rare que le minerai du Laurion, au sortir de la
mine, fût dans un état physique tel qu'il pût immédiatement subir
un traitement métallurgique.
La galène est toujours accompagnée de blende ou de pyrite
qui se mélangent plus ou moins intimement avec elle ; de plus,
elle est souvent revêtue d'une couche de gangue, qui varie de
nature suivant les régions. Ces substances étrangères, souvent
en forte proportion dans une masse de minerai, en baissent la
teneur de plomb, ou, comme l'on dit, l'appauvrissent. Pour
l'enrichir, il faut les éliminer. L'opération ne peut pas se faire
à la main : le moyen serait infiniment trop lent et trop coûteux ; il
ne peut convenir qu'à des corps très précieux comme le diamant.
Pour les minerais ordinaires, on a de bonne heure inventé des
méthodes plus économiques et plus rapides. Si on brise le
minerai en très petites parcelles, on arrivera à le diviser en
grains contenant presque uniquement du minerai utile et en
grains contenant presque uniquement de la gangue. Tantôt il
sera suffisant, pour atteindre ce résultat, de le réduire en gravier -,
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60 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
tantôt il faudra le pulvériser. Telle sera l'œuvre du broyage. Il
coDvieot ensuite de séparer exactement les grains métalliques
des grains de gangue, et on y parviendra par un lavage. Ce der-
nier procédé est fondé sur la résistance inégale qu'opposent les
roches de densité différente à un courant d'eau qui les arrose,
et sur la vitesse inégale de leur dépôt dans un liquide quelconque.
On conçoit par exemple que les grains de galène, d'un poids
spécifique très lourd, ne seront pas entraînés par un courant
qui emportera des grains de blende ou de pyrite, de quartz
ou de spath fluor qui auront même grosseur (1). On peut
donc, au moyen d'un appareil bien combiné, séparer mécanique-
ment et avec une exactitude suffisante, les parcelles lourdes des
parcelles légères : les unes seront celles du plomb ; les autres
seront celles des gangues à rejeter.
Au Laurion, on soumettait tout d'abord le minerai extrait de
la mine à un second triage, qui complétait le premier choix fait
dans la mine même. On éliminait alors tous les morceaux qui
n'avalent pas une teneur suffisante, c'est-à-dire inférieure à 10
ou 12 Vo, et Ton classait le reste en deux catégories : d'une part,
les fragments, peu nombreux, assez riches et assez purs pour
pouvoir passer directement au four ; d'autre part, les fragments
pauvres, qu'il était nécessaire de préparer avant de les fondre.
Les résidus sans valeur de ce second triage étaient rejetés aux
alentours des puits et des galeries d'extraction : ils formaient
ces monceaux de déblais, les exêeêXTjfx^voi copot, dont parle Xéno-
phon (2). Entraînés par les pluies, ils se sont depuis étalés en
nappes épaisses sur de vastes étendues. Cubée et mesurée approxi-
mativement en 1869, la quantité de ces minerais de rebut fut
évaluée à près de sept millions de tonnes (3), et depuis cette
époque, on en a retrouvé des amas nouveaux qui doublent à peu
(1)
Plomb : Galène, poids i
spécifique :
7.4 à 7 6
Carbonate,
»
6.5
Plomb mélalliq
ue,
»
11. "37
Zinc : Blende,
»
3.9 à 4.2
Calamine,
»
4.» à 4.5
Fer : Pyrite,
V
6.0 à 6.5
Fer carbonate,
»
3.85
Spath Fluor.
»
3.18
QuarU,
)»
2.18
Calcaire,
»
2 73
(2) Xénophon, Revenus, IV, 2.
(3) Rapport de la Commission d'enquête : Journal du Gouvernement Hellé-
nique^ du 3 février 1871.
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BROYAGE ET LAVAGE DU MINERAI 61
près la première estimation. Or, il est remarquable de constater
que la teneur moyenne de ces rejets ne dépasse jamais 12 ^/o,
et se tient plus souvent entre 8 et 10 %• Les Athéniens ne rete-
naient donc des minerais extraits que tout ce qui avait une
valeur supérieure.
A. Mortiers et Meules. — Les Athéniens se servaient, pour le
broyage des minerais, de mortiers et de meules.
Les mortiers (àfyeia Xtôtva, oX[xot Xiôtvoi) (1) qu'ils employaient
nous sont connus par plusieurs spé-
cimens (fig. 18) retrouvés sur l'em-
placement des usines antiques. Ils
sont taillés dans un trachyte extrê-
mement dur, provenant sans doute
de l'île de Milo : la forme en est
celle d'un dé à coudre aux parois
épaisses, au fond arrondi et profond
ESSS BL Tg- J^ ?^ de 40 à 60 centimètres, avec une
^^SaSŒSMSSaEMS^y largeur un peu plus grande. Ils
Fig. 18. étaient munis parfois d'un cou -
vercle en pierre de même nature, percé au centre d'un trou
destiné à laisser pas- _^
ser le pilon. Celui - ci ^^
(uTrepoç) (2) était en fer. j" ""i
Les ouvriers écrasaient ' • ^ '"'
à coups de pilon le mi-
nerai qu'on leur appor-
tait de la mine, réduit
déjà par l'abatage à
l'état de fragments assez
menus, et ils s'arrê -
talent lorsqu'ils leur
avaient donné la gros-
seur voulue.
On le passait ensuite
à la meule (|xuXoi) (3). Fig*»-
Celle-ci (fig. 19) ressemble aux meules à farine retrouvées à
(1) Théophraste, Pierres, VIII, 58; Diodore, III, 13.
(2) Diodore, III, 13.
(3) Théophraste, loc, cil, ; Diodore, loc. cit.
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62 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITi
Pompéi. Elle se compose d'un noyau central, dont la forme est
celle d'un tronc de cône. II reposait à terre sur sa grande base
scellée daos le sol et restait immobile. Au-dessus venait s'em-
botter un anneau circulaire, mobile, dont la forme intérieure
épouse dans le bas le noyau fixe, et s'évase vers le haut en
cuvette. Le noyau fixe portait, scellé sur sa petite base, un
axe en fer, vertical, muni à la hauteur convenable d'un man-
chon sur lequel est suspendu et peut tourner l'anneau mobile.
Celui-ci est en effet saisi par deux crampons scellés dans son
rebord inférieur, qui viennent s'adapter à un arbre de soutène-
ment, lequel repose en son milieu sur le manchon. En outre,
l'anneau porte à l'extérieur quatre mortaises où l'on fixait un
cadre en bois, muni de barres (xoJTrai) (1) que Ton saisissait pour
faire tourner Tanneau autour du noyau central. Anneau et noyau
sont faits l'un et l'autre d'un trachyte granitoïde extrêmement
dur, à grain fin, qui provient aussi de l'Ile de Milo.
On versait le minerai à broyer dans la cuvette de réception,
et saisi entre le noyau et l'anneau, il s'écrasait sous l'effort de
rotation imprimé à la machine. A sa sortie, le minerai est réduit
en fragments, doot la grosseur est déterminée par l'espace qu'on
aura laissé subsister entre le noyau- et les parois de l'anneau. Il
est à supposer que le manchon pouvait être levé ou baissé à
volonté, et par cette simple manœuvre, la même meule donnait
des grosseurs variées. 11 est encore possible que l'on ait fait
passer le minerai par des meules de calibre différent. L'appareil
était mû à la main par les esclaves, dont le nombre variait
suivant la dureté du minerai ou les besoins de la production. Je
suppose que d'ordinaire quatre ou six hommes suffisaient à la
manœuvre. On estime à quatre tonnes environ la quantité de
minerai que pouvait broyer une meule de ce modèle en vingt-
quatre heures.
Par ces deux opérations, le minerai était réduit à la grosseur
d'un grain de millet (xsY^rpoç) et de là était venu l'habitude
de désigner sous le nom de xeYypewv (2), l'endroit où l'on
manœuvrait les pilons et les meules, et par suite l'atelier
tout entier. En réalité, les résidus de lavage que l'on recueille
aujourd'hui sur l'emplacement des usines anciennes, sont
(1) Ibid.
(2) Démosthène, XXXVII, 28. Harpocration, au mot Key^'pecov ; Aneedota
graeca de Bekker. p. 271 ; PuUux, Vil, 90.
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BR0YA6R ET LAVAGE DU MINERAI 63
extrémemeDt ténus, et forment un sable ou une terre dont le
poids seul dénote la nature métallique. De même» dans les
mines ^*or d'Egypte, on commençait par piler les quartz
aurifères d*abord à la grosseur d'une graine de vesce, pour
les pulvériser ensuite à la meule à la grosseur de la fleur
de froment (1). Le minerai ainsi préparé passait alors à la
laverie.
Fig. iO.
B. Laveries. — Les laveries (xey/psojv, xaôapi(rTY)piov) (2) bien
conservées sont assez nombreuses au Laurion (fig. 20), pour
(1) Diodore, III, 13 : *Ev oÀaoïç Xiôivoiç tutctoikti (TiSTjpoTç uTtépotç, a^pi àv
opoêou TO {A^yedoç xaTepyàffCDVTat, Ilapà Se toutcdv tov opoêiTT^v X^ôov al
Yuvaïxe; xal oe TrpeaêuTepoi twv àvôpwv IvSej^ovTat, xal [jluXojv 6$t\ç
TcXet^vtov ovTwv k-ki toutouç i:tiêàXXoii<Ttv, xal ^tapaoràvreç àvà tpeîç 'r^ Suo
Tcpoç T7JV xaiTCT^v àXrj6ou(Tiv, £(oç av elç (xetxiSàXewç rpo^tov to Soôev (xeTpov
xaTepyàaiavTai. » CeUe description s'applique de point en point à Topération
analogue que Ton exécutait au Laurion.
(2) Harpocration, au mot Key^^peaiv.
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64 LES MINES DÛ LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
qu'on puisse en étudier les dispositions et reconstituer la
méthode de lavage. Un appareil de ce genre (1) est essentiel-
lement composé d'un réservoir, d'une aire inclinée, d'un circuit
de canaux et de bassins de décantation. Le réservoir surélevé
au-dessus de tout le reste, laisse échapper Teau par de petits
orifices, de forme conique (coupe suivant g A), et les jets vien-
nent arroser Taire inclinée en table de lavage. L'eau s'y étale
et se jette dans un canal qui se prolonge tout autour d'une
grande aire en passant par trois bassins. La pente est ménagée de
telle façon que le courant s'établisse dans un sens continu, et
que l'eau vienne, au bout du circuit, s'amasser dans le dernier
bassin, d'où elle sera puisée et rejetée dans le réservoir.
Ces constructions varient de l'une à l'autre dans le détail,
suivant les effets que les métallurgistes veulent produire. On en
trouve de très grandes comme de très petites : les unes auront
quinze mètres et plus de côté, les autres auront à peine quatre
mètres, et toutes les tailles intermédiaires se rencontreront. De
même les dispositions de détail changent à l'infini. Le réservoir
et les orifices d'écoulement seront placés plus ou moins haut
au-dessus de l'aire inclinée ; le nombre et les dimensions des
robinets varient aussi ; le circuit du canal peut être modifié,
rendu plus long ou plus court. La pente sera ici plus forte, là
plus douce; des barrages, de hauteur et de dimensions varia-
bles, arrêteront le courant en un certain nombre de points.
Les bassins auront aussi selon les cas une profondeur diffé-
rente ; l'arrivée ou la sortie de l'eau courante sera aménagée
de mille manières. L'aire de lavage, enfin, aura des inclinaisons
variées. Mais quelles que soient ces multiples modifications de
détail, le principe de toutes les laveries reste le même.
Elles sont généralement construites en maçonnerie : l'appareil
est composé de petites dalles de calcaire ou de schiste, reliées
par du mortier, et rappelle, par sa disposition tout au moins,
celui des édifices privés de Délos. Parfois aussi les bassins et
les canaux sont creusés dans le schiste, plus rarement dans le
calcaire. Mais toujours et partout, les laveries sont revêtues d'un
mortier imperméable, qui recouvre uniformément canaux, aires
et bassins, voire môme les murs d'enceinte. La couche de mortier
(i) Cest M. Negris, ancien élève de FEcoIe des Mines de Paris, et aujour-
d'hui directeur de la Société Hellénique des Mines du Laurion, qui a expliqué
le premier la aiarcbe des laveries antiques {Annales des Mines, 1881, pp. S-7).
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Rini. DES Éc. Fr. d'Atiiknes et de Romr.
F ASC. LXXVII.
A. Fontemoing, Edileur-Pnris.
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BROYAGE ET LAVAGE DU MINERAI 65
a une épaisseur de deux à dix centimètres. La pâte est composée
de chaux dans laquelle on a noyé une forte proportion de gra-
vier fin, dont la nature varie suivant les lieux. Dans la vallée
Botzaris, par exemple, on se servait du spath fluor, qui forme la
gangue principale des galènes dans les gisements voisins de
Souréza et d'Agriléza. Ailleurs on employait le schiste micacé,
ou le marbre, ou le quartz (1). Pour appliquer cet enduit, les
ouvriers préparaient d'abord les parois de la laverie, en y ména-
geant les rugosités et les creux nécessaires pour bien le soutenir.
Deux couches successives étaient d'ordinaire déposées Tune sur
l'autre, et l'adhérence était assurée entre les deux par des stries
profondes et tracées daos la première. Enfin, on appliquait
encore une couche très mince de ciment, dont l'épaisseur ne
dépasse presque jamais trois millimètres, et se réduit souvent
à une simple pellicule. De couleur brun foncé, et taché de points
rouges, cet enduit a une dureté remarquable. Il a été partout
appliqué avec un soin minutieux. Sur de vastes surfaces, on
n'observe pas la moindre inégalité ni la plus petite boursouflure. .
De là, la conservation presque parfaite d'un très grand nombre
de laveries du Laurion, que l'on retrouve intactes et prêtes
encore à servir.
Pour fournir à ces appareils l'eau nécessaire à leur fonction-
nement, les Athéniens avaient eu à vaincre une grosse difli-
culté. Le pays est, de par les conditions mêmes du sol et du
climat, sans nappes phréatiques, sans sources et sans ruis-
seaux. Il a donc fallu lutter contre la nature, et de grands
travaux font foi des efiorts accomplis par les Athéniens. Ils
recueillaient avec soin les eaux de pluie qui tombent pendant la
saison d'hiver, d'octobre en avril. A cet effet, ils installaient de
vastes citernes (lv8o/eTov, uizohoyr^) en des points judicieusement
choisis, sur les pentes de ruissellement déterminées par la
(1) Analyse d'un mortier à grainâ quarizeux, donnée par M. Négris, loc. cit. :
Eau 1.52
Acide carbonique 25.00
Acide silicique 24.70
Alumine 6.16
Oxyde de fer 2.75
Ciiaux 26.40
Oxyde de manganèse .... 5 . 10
Fluor non dosé
b
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66 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
nature elle-même, c'est-à-dire sur les versants des ravins et des
vallées. Ces citernes jalonnent le flanc des ravins à des inter-
valles calculés de telle manière que la surface de ruissellement
attribuée à chacune en assure le remplissage. Au besoin, des
caniveaux et des ruisselets artificiels étaient chargés de conduire
à la citerne les eaux qui pouvaient s'égarer. Nous en avons
retrouvés à Syntérini comme dans la vallée Botzaris.
De ces citernes, les unes sont établies dans un creux naturel
de la roche (généralement du calcaire), les autres sont cons-
truites en maçonnerie, en totalité ou en partie. Les premières
sont rares, et, comme on peut s'y attendre, n'ont pas de
Fig. 21.
forme régulière ; la capacité en est généralement assez petite.
Les secondes témoignent d'une habileté professionnelle, dont
les Grecs n'ont pas été assez loués (1).
Voici la description d'un certain nombre de citernes types :
1. Vallée Botzaris. Citerne à parois polygonales (fig. 21). Forme
de trapèze. Grande base : 7^,35; petite base: 5™; côtés : 7^,65 et
9«»,10. Les murs sont épais de 2™,50 environ. Les murs sont en
(1) Voir Heuzey» Le Mont Olympe et l'Aciirnanie, p. 329. Daremberg-
Saglio, Dict. des Antiquités, art. Cisterna.
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BROYAGE ET LAVAGE DD MINERAI 67
gros appareil polygonal, irrégulier, dont les blocs en calcaire du
pays ont de grandes dimensions : l'un d'eux mesure 2^,80 de lon-
gueur sur 2"^. de largeur, et 88 c. de hauteur. Ce travail est certai-
nement d'une date beaucoup plus reculée que toutes les autres
citernes du Laurion. La capacité du réservoir est de 160 mètres
cubes environ. A 130 mètres dans le Sud de cette citerne, on en
trouve une autre inachevée; mais l'appareil encore polygonal
en est beaucoup plus soigné. Les assises sont horizontales. Ce
travail rappelle de tous points le mur de soutènement de la
Pnyx à Athènes.
2. Vallée de Mégala Pevka. Citerne dont une moitié est taillée
dans le schiste, l'autre formée par un mur polygonal, épais de
2®,10. Forme rectangulaire. Dimensions: 10^90 et 8™, 30. Profon-
deur : 5™,40. Capacité : 579 mètres cubes.
3. Syntérini. Citerne à escalier droit de 18 marches taillées
dans le roc. Epaisseur des parois : 1™40. Forme circulaire. Dia-
mètre : 6™,95. Profondeur : 6™, 75. Capacité : 239 mètres cubes.
4. Syntérini. Citerne à escalier circulaire, marches taillées
dans le roc. Forme circulaire. Diamètre : 9%25. Profondeur :
6™,50. Capacité : 421 mètres cubes.
Dans ces deux dernières citernes, les parois sont construites
en bloc irréguliers noyés dans du mortier ; c'est le système
généralement suivi au Laurion. D'un autre côté, tous ces
réservoirs, de quelque dimension ou de quelque forme qu'ils
soient, sont uniformément accompagnés d'un petit bassin de
décanta tion»(l) d'une contenance de deux à cinq mètres cubes,
où les eaux de pluie déposent les terres et les graviers qu'elles
ont entraînés : un caniveau, placé à la partie supérieure du
bassin, conduit dans la citerne principale les eaux clarifiées.
Tous ces appareils étaient recouverts d'un toit en planche, sup-
porté tantôt par une colonne centrale, tantôt par un bandeau qui
court autour de la paroi supérieure. Cette précaution était néces-
saire pour éviter la forte évaporation des eaux pendant l'été. Les
soins les plus minutieux étaient apportés à la construction de ces
réservoirs pour les rendre absolument imperméables. Les parois
intérieures sont revêtues d'un mortier, tout à fait analogue à
celui qui recouvre les laveries, mais l'épaisseur de la couche
(I) Pline, XXXVI, 23, 173 : « UtUius geminas cisternas esse, ut priore vitia
considant, atque per colum in proximam transeat pura aqua. »
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68 LES MINES DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
imperméable est plus forte pour mieux résister à la pression
des masses d'eau retenues. Dans les angles des côtés ou du
fond, ce revêtement forme toujours une courbe arrondie, qui
cache et recouvre les plans de Assure où Teau pourrait s'infiltrer.
Ces citernes étaient parfois remplacées parde simples barrages,
qui arrêtaient les eaux de pluie d'un ravin. Nous remarquons
enfin, dans les grandes agglomérations de laveries et de citernes
qui couvrent des vallées entières, deux murs puissants, qui,
parallèlement l'un à l'autre, enferment le thalweg. Ils sont
construits, dans la vallée de Mégala Pevka, par exemple (pi. I),
en appareil polygonal à assises horizontales ; les blocs soigneu-
sement assemblés sont en calcaire du pays. Ce sont à la fois des
murs de soutènement et de véritables digues, qui dirigent, par
les grandes pluies d'orage, les torrents qui se répandraient sur
les laveries ou les citernes. En temps ordinaire, le lit du ruis-
seau ainsi encadré constitue une véritable voie qui remonte
à travers les ateliers. On voit des portes et des entrées ménagées
de loin en loin le long de ces couloirs.
C. Marche des laveries. — Le lavage (icXuveiv, 7cXu<r[xa) (1} des
minerais dans les appareils que nous venons de décrire est aisé
à comprendre. Il s'agit de faire passer sur du minerai broyé à
la même grosseur, un courant d'eau assez fort pour entraîner
les particules légères, assez faible pour laisser sur Taire inclinée
les matières lourdes. L'effet du lavage sera de séparer les uns
des autres les grains de poids inégal. Faites varier la force et la
rapidité du jet d'eau, vous enlèverez à votre gré, d'abord les
grains de quartz et de calcaire, puis ceux de pyrite ou de
blende, et enfin ceux de galène.
La condition essentielle de ce classement par densité, c'est
de ne présenter au courant d'eau que des parcelles d'un
volume sensiblement égal ; il nécessite donc un classement
préalable par grosseur. Pour l'obtenir, nos métallurgistes,
non contents d'avoir passé leurs minerais dans des moulins,
les tamisaient dans des cribles (fig. 22) qu'ils appelaient (ràXaxsç
ou xô(Txtva (2). Ces instruments ne ressemblent pas à ceux dont
(1) Théophrasle, Pierres, VIII, 58.
(2) PoUux, VII, 97 ; 1, 149 : SaXaxa Se tô twv jXÊTaXXéwv xdaxivov.
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BROTAGB ET LAVAGE DU MINERAI
69
-**'^ ^
on 8e sert aujourd'hui : ils sont composés d'une dalle rectan-
gulaire et plate, de même nature que la pierre des meules.
On y a ménagé une cuvette, dont le fond étroit est percé d'une
fente de largeur variable. Dans le grand axe central de la dalle,
sur les petits côtés, on scellait deux anneaux de fer, qui ser-
vaient à suspendre l'appareil à deux piquets verticaux, de telle
Rorte qu'il était facile de lui imprimer un mouvement d'oscil-
lation. Versant le minerai pilé et moulu dans la cuvette, on
balançait le tout, et la rainure ne laissait passer que les frag-
ments de taille inférieure. On remettait à la meule tout ce qui
dépassait la grosseur voulue.
Le minerai tamisé est étalé en couches peu épaisses sur l'aire
inclinée de la laverie, qui sert de
table de lavage. On débouche les
orifices du réservoir et Topération
commence. Que se passe t-il? Les
parcelles de minerai qui sont trop
légères pour résister à l'eau qui
coule, sont entraînées et vont se
jeter dans le canal. Au contraire
les parcelles lourdes restent sur la
table, et il suffit qu'un ouvrier
muni d'un râteau les remue et les
fasse repasser sous les jets d'eau,
pour qu'elles soient bientôt isolées
de toutes celles qui n'ont pas le
même poids. Or, quels seront ces
fragments les plus pesants ? Ceux
du minerai de plomb, dont le poids
spécifique dépasse de beaucoup celui des matières qui l'accom-
pagnent. Ainsi, la plus grande partie du minerai de plomb
restera sur la table de lavage. Quant aux matières entraî-
nées de la table de lavage dans le premier^anal, les plus lourdes
tomberont au fond, les plus légères flotteront à la surface, et
emmenées par le courant dans les divers bassins, elles se dépo-
seront au fur et à mesure, selon leur poids respectif, dans les
parties du circuit où elles trouveront la tranquillité convenable.
Les diverses parties du canal, surtout s'il est muni de barrages
qui ne laissent échapper que l'eau superficielle, et les divers
bassins forment une série de caisses de débourbage, où se
déposent, suivant leur éloignement du point de départ, des
Fig. 22.
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70 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITB
matières de plus en plus légères et de moins en moins riches.
Od trouvera, à la fin d'un lavage, plus de plomb dans le premier
canal que dans le second et ainsi de suite, et enfin si la pente
est bien ménagée, si les barrages sont judicieusement placés,
l'eau qui arrivera dans le dernier bassin sera débarrassée en
grande partie de toutes les impuretés qui la souillaient. Sur
ce bassin, on a disposé une planche, qui repose sur deux
mortaises ménagées à cet effet. Un esclave placé sur cette plan-
che puise Teau du bassin, mais au lieu de la verser directement
dans le réservoir, Pétale sur une table en maçonnerie (coupe
suivant a b) placée à Textrémité et presque toujours à droite
du réservoir. Cette table, par une courbe très douce, ramène
Teau dans le réservoir, sans agiter les matières ténues qui
peuvent s'y être déposées. De la sorte, Teau qui sort du réser-
voir, par les trous d'échappement, sera toujours suffisamment
claire.
Le lavage une lois terminé, il fallait recueillir le minerai qui se
trouvait naturellement classé par densité. On mettait d*abord de
côté tout ce qui était resté sur l'aire inclinée (1), et qui constituait
la partie la plus riche du minerai. 11 fallait eusuite épuiser l'eau
des canaux et des bassins, pour y prendre les dépôts qui s'y
étaient formés au cours de Topération, La laverie mise à sec, on
procédait avec soin à Tenlèvement de ces couches, dont les plus
riches en plomb étaient au fond de chaque canal, et les plus
épaisses dans le canal de réception. On faisait de ces divers
résidus des tas distincts que l'on mettait à sécher sur Taire qui
occupait le milieu de la laverie. De la sorte, l'eau qui en découlait,
revenait vers les canaux et n'était pas perdue pour la laverie.
C'est pourquoi les aires de séchage, qui sout à proprement
parler les xe^/oeoivsç (2), sont toujours soigneusement inclinées,
de préférence vers le quatrième canal. Si les laveries sont
petites, on disposera à côté des aires de séchage supplémen-
taires, mais tout autour règuera un caniveau qui ramènera
les eaux à la laverie.
Telle est la marche suivie dans l'opération du lavage, telle
(1) Dans les mines d'or de la Haute-Egypte, ce plan incliné en maçonnerie
était remplacé par une espèce de table dormante : Diodore, 111, 14 : ^EtzX TrXa-
T6ia; (javt'Boç [xixpbv eYXSxXiuLÉvrj; TOiêo'jfftv, uotop eTrtyéovTs;.
(2) Harpocration : KeY/petoV to xaOa&i(mrjptov, ottou ty,v ex twv |i.ÊTàXX(i>v
xéY;(pov SiÊ'l'u^^ov, toç 67ro<TT,|i.a(vei (ï)60(pûa<TT0ç ev roi Tiepl (jLexàXXwv.
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BROYAGE ET LAVAGE DU MINERAI 71
Fig. 24.
Vue des ateliers de Méjrnln-Pevkn.
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72 LES MINES DU lAÛHrOK t)ANS L'âNTIQUITÉ
qu'on peut la reconstituer par l'étude d'une laverie, et c'est pré-
cisément celle que décrit trop brièvement Strabon, à propos des
mines d'Espagne. « Après avoir pilé le minerai argentifère, on
» le passait au crible au-dessus de l'eau ; les résidus étaient
» piles de nouveau et lavés encore à grande eau après un
» second tamisage ; puis J 'on recommençait à piler les résidus
)) de la seconde opération et ainsi de suite. Enfin, à la cin-
» quième, on faisait fondre le dernier résidu (1). » Ce que ce
texte ajoute à notre explication, c'est qu'en Espagne on recom-
mençait cinq fois l'opération, et que Ton procédait à cinq
broyages suivis de cinq lavages successifs. On arrivait ainsi à
obtenir une poudre, ou plutôt un gravier très fin dont on
avait éliminé à peu près complètement les matières impures.
On procédait de même au Laurion, car les laveries, par la
différence même de leurs dimensions et de leurs dispositions,
prouvent qu'elles servaient à traiter des minerais de grosseur
diverse. La hauteur de la chute d eau au-dessus de la table
inclinée, la forme des trous d'échappement, la pente des
canaux, la hauteur des barrages, la profondeur des bassins,
ce sont là autant de conditions à combiner pour produire
un certain effet sur un minerai d'une grosseur donnée, et
qui doivent varier dans des proportions déterminées si la
grosseur du minerai varie. Une laverie de minerai fin, comme
l'une des mieux conservées de Berzéko, sera munie de trois
barrages dans le premier canal, ce qui le divisera en trois
compartiments de débourbage. Un barrage amortira encore le
courant à l'entrée de chaque bassin. Dans le quatrième canal,
un barrage supplémentaire, à ouverture plus étroite, à niveau
plus élevé, arrêtera toutes les matières en suspension, et ne
laissera arriver au dernier bassin qu'une eau débarrassée de
tous ses dépôts. Dans une laverie de gros, au contraire, on
(1) Strabon, III, 2, 10 : Ttjv àpyopiTiv ^7)<rt x^Tcrecôai xal xoaxivoiç el; u8a>p
BiaxTacôai' xorfTeaOai §6 iràXiv xàç OTroorà^ieiç xai iraXiv SiTQÔoujxevaç aTio-
5^eop.évto)V Toiv OSctTwv xoTrTCTÔai'TTiv 8è TcéjXTTTTrjv u7:6TTaffiv ^'coveuÔeiffav. »
M.Tardieu traduit avec raisoo et; liScop par sur l'eau. Mais je traduis Oir^oraffiç,
par résidu et non par sédiment. Sédiment veut dire matière déposée dans
Veau. Ce serait donc, stolon M. Tardieu, les matières déposéeK dans les canaux
qu*on pilait et lavait à nouveau, ce qui n'est pas vraisemblable. Nous venons
de voir que les matières entraînées par l'eau étaient forcément les plus légères
et les plus pauvres. Le mot OTrôcrracti; désigne le résidu qui reste sur la table
de lavage.
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BROYAGE BT LAVAGE DU MINERAI 73
verra le diamètre des robinets d'écoulement s'agrandir, et la
peote des canaux sans obstacle devenir plus forte. De plus une
laverie ne va jamais seule : il y en a toujours deux ou trois
ensemble qui appartiennent au même groupe, et où Ton peut
observer des difTéreoces qui manifestent que la matière traitée
dans chacune d'elles n'était pas identique aux autres : la pre-
mière lave le gros minerai, la seconde le menu, et la troisième
le fin. Cette adaptation de l'appareil à un certain résultat déter-
miné d'avance n'est pas sans exiger une habileté pratique, qui
témoigne de l'intelligence des métallurgistes.
Un groupe de laveries est toujours accompagné d'une ou de
plusieurs citernes ; le nombre et la capacité des réservoirs
varient selon l'importance de l'atelier. Il fallait avoir de l'eau
sous la main et en abondance, pour mettre en marche les appa-
reils. Chacun d'eux exige une masse d'eau asssez considérable :
uoe laverie de dimensions ordinaires, à Mégala Pevka, demande
par exemple seize mètre cubes et demi d'eau pour fonction-
ner. Dès lors on comprend la nécessité qui poussait les anciens
à construire des citernes de vaste capacité, contenant dix et
vingt fois ce qu'il fallait à une laverie. A ce prix seulement
le travail était possible toute l'année; encore fallait-il prendre
des précautions pour parer au manque d'eau, dans les années de
sécheresse. Qu*on songe en effet que l'on puisait encore dans
les citernes l'eau nécessaire aux nombreux ouvriers de la mine
et des ateliers ; on ne saurait donc s'étonner du nombre et de
la grandeur des citernes lauriotiques : c'était la condition pre-
mière et essentielle de l'industrie du pays. Aussi bien, la
laverie du Laurion est la mieux adaptée que l'on puisse imagi-
ner, aux conditions naturelles du pays: elle n'use en eflet qu'un
minimum d'eau, puisque c'est le même liquide qui travaille et
tourne dans le circuit fermé des canaux. L'évaporation seule
en fait perdre une partie ; on essayait de la réduire autant que
possible, car la plupart des laveries étaient recouvertes d'un
toit qui les garantissait des rayons solaires ; les murs assez
élevés qui les entourent en sont la preuve. De même, l'imper-
méabilité parfaite des surfaces mouillées s'oppose à l'infiltration
de l'eau, si chichement fournie par la nature.
Les groupes de laveries et de citernes sont, en règle générale,
réunis en nombre considérable dans les vallées et les ravins du
Laurion (pi. lU). Le choix de ces emplacements était imposé aux
métallurgistes par la nécessité d'établir les citernes sur les points
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74 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
OÙ les eaux de pluie se rassemblent naturellement. De là, de lon-
gues files d'ateliers, qui ont plusieurs centaines de mètres de
développement. Cette disposition est particulièrement remar-
quable dans le val Botzaris et dans le val Agriléza. Dans le pre-
mier, les laveries elles citernes sont toutes installées dans le fond
du thalweg, depuis la naissance du ravin jusqu'à son débouché
dans la vallée Noria : on n'y compte pas moins de vingt-deux
groupes distincts. J'en ai relevé vingt-huit dans levai Agriléza,
douze à Mégala Pevka, et un nombre à peu près égal à Synté-
rini. Ce n'est certainement pas tout, car il est hors de doute
que nous ne connaissons encore qu'une petite partie de ces
établissements. En efiet, les résidus stériles de lavage que les
anciens déposaient sur les flancs des vallées, sont redescendus,
sous l'effet des pluies, dans les thalwegs, et, mêlés à mille débris,
ont recouvert tous les ateliers antiques d'une nappe épaisse
d'alluvions. On enlève aujourd'hui, pour les laver à nouveau et
les fondre, toutes ces terres meubles,et l'on a mis ainsi à décou-
vert un certain nombre d'usines. Mais bien d'autres encore
sont cachées aux yeux, que l'on mettra au jour les unes après
les autres.
Le groupe-type le plus répandu dans tout le Laurion com-
prend une citerne et deux laveries. J'imagine que telle était la
composition d'un atelier ordinaire, de l'epyadT/ipiov (1) de chaque
concessionnaire. Les groupes sont d'ailleurs d'importance iné-
gale. Quelques-uns comportent jusqu'à six et sept laveries,
avec trois citernes. On observe parfois les vestiges des murs de
clôture qui les séparaient les uns des autres. Mais en général
l'examen de ces grands établissements laisse l'impression très
nette qu'ils étaient formés par la réunion d'un grand nombre de
petits ateliers, ayant chacun leur indépendance et leurs moyens
propres, appartenant chacun à un propriétaire distinct ; il n*y
a pas de vastes ensembles organisés, sous une môme direction
et par un seul maître, pour traiter en grand des masses énor-
mes de minerais : on sent que l'industriel antique restait pres-
que toujours un petit induslriel.
(1) Démoslhène, XXXVIII, 4 et 25; Eschine, T, 101.
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PRODUCTION DU PLOMB d'GEUYRB 75
n
Fours de fusion et de coupellation.
A. Production du plomb d'œuvre. — Le minerai enrichi par
le lavage, venait rejoindre aux fours le minerai brut, que le
second triage avait jugé bon pour la fusion, sans préparation
préliminaire. L'un et l'autre devaient être foodus pour produire
le plomb d*ceuwe^ et celui-ci à son tour, par une nouvelle opé-
rition,dite(( coupellation », abandonnait l'argent qu'il contenait.
La première fusion est simple : elle a pour but d'éliminer des
minerais plombifères le soufre qui entre dans la composition
des galènes (sulfure de plomb), l'acide carbonique des carbo-
nates de plomb, le fer, le zinc, le cuivre, la silice, le carbonate de
chaux, le spath fluor, qui se mêlent plus ou moins intimemeut
au minerai,et que le lavage n'a pas pu en séparer complètement.
La chimie nous enseigne que pour extraire le plomb de la galène,
on peut suivre deux méthodes. L'une d'elles consiste à fondre la
galène avec du fer. Il se forme du sulfure de fer et du plomb, qui
entrent en fusion l'un et l'autre, et qui se séparent par suite de
la différence de leurs densités, le plomb étant plus lourd. C'est
la (( méthode par réduction » ; on l'emploie pour le traitement des
minerais impurs, à gangue siliceuse. L'autre méthode, qu'on
nomme « méthode par réaction >>, consiste à griller préalablement
la galène, de manière à la transformer partiellement en oxyde et
en sulfate : on donne ensuite un coup de feu, après avoir bouché
les ouvertures du fourneau. Le sulfure en excès réagit alors sur
l'oxyde et le sulfate, il se dégage du gaz sulfureux et il se forme
du plomb métallique, qu'on nomme plomb d'œuvre (i).
Telle est la théorie : comment les anciens la mettaient-ils en
pratique? Il nous est difficile de répondre autrement que par des
hypothèses, puisque les fours antiques au Laurion n'ont p^s laissé
de ruines assez complètes pour nous permettre de les recons-
tituer d'une manière certaine. C'est à peine si, çà et là, nous
retrouvons dans les amas de scories anciennes quelques maté-
riaux qui ont pu appartenir à ces appareils. Cependant, l'examen
des scories antiques, dont on a retrouvé des amas considérables,
(1) Joly, Cours de chimie, Métaux^ p. 144-145.
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76 LES MINES DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
et la oature des minerais du Laurioa peuvent nous fournir
quelques indices sur le mode de traitement qu'ils subissaient
dans les ateliers de fusion. Tout d'abord, la présence de gru-
meaux de quartz et même de globules de galène que l'on retrouve
empâtés dans les scories antiques, nous donne à penser que la
température des fours n'était pas très élevée. En second lieu, la
gangue des minerais se compose de matières très variées : ici,
elle est siliceuse, là ferrugineuse ou manganésifère. Par suite,
il est à croire que les métallurgistes anciens employaient
concurremment l'une et l'autre méthode, sans se rendre compte
exactement des différences chimiques de leurs opérations.
Aussi quelques auteurs ont-ils conclu pour la méthode de
réaction, d'autres pour celle de réduction. M. Gorceix, par
exemple, décrit ainsi les détails delà fusion : « Sur la sole
d'un four ordinaire étaient entassés, d'un côté le bois qui ser-
vait de combustible, de l'autre le minerai. Des outres pleines
d'air, analogues à celles employées de nos jours par les forge-
rons de campagne, rangées autour du four et comprimées
alternativement, servaient de machines soufflantes. Les Turcs,
dans leur exploitation de galène en Caramanie, ont conservé la
même disposition et le même procédé. Le fondeur réglait le
vent de manière à griller le minerai ; puis en donnant un coup
de feu, il amenait la réaction des sulfates formés sur les sul-
fures, réaction qui donnait du plomb métallique » (1). M. Gor-
della n'est plus du même avis (2). Enfin, M. Cambrésy, moins
affirmatif, nous dit que le traitement métallurgique des minerais
du Laurion est complètement resté dans l'obscurité (3).
On peut se faire quelque idée de la disposition des fours du
Laurion, bien qu'ils aient, à l'heure qu'il est, totalement dis-
paru, si l'on rapproche des données de M. Cordella, qui a vu, à
l'époque où la région minière était inhabitée, des restes de fours
antiques, les ruines analogues trouvées en divers pays. L'ingé-
nieur grec nous apprend que les fours employés étaient des fours
à manche très peu élevés, de forme ronde et d'environ un mètre
de diamètre : ils étaient construits avec le micaschiste du Lau-
rion et avec des trachyles réfractaires importés de Milo. Divers
(1) Bulletin de l'Ecole française (T Athènes, 1870, p. 173-174.
(2) Cordella, Laurion, p. 98.
(3> Cambrésy, Laurion, p. 50.
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PRODUCTION DU PLOMB D*OEUVRE 77
fourneaux ont été trouvés sous les amas de scories anciennes ;
mais d'autres, au contraire, se trouvaient élevés sur l'amas môme :
ce qui semblerait prouver que la fusion a été interrompue, puis
reprise après un certain temps (i). S'il en est ainsi, ils devaient
donc ressembler aux fours romains qu'on a retrouvés en France
et en Angleterre, et qui étaient aussi destinés à fondre les mine-
raisde plomb(2). L'un aété découverte ArIes-sur-Tech( Pyrénées-
Orientales), l'autre à Wandsford (Northamptonshire). Le premier
a la forme d'un grand creuset de 3'"20 de profondeur sur 2"50
de largeur. Le second n'a qu'un mètre de profondeur sur un mètre
de largeur. Hoffmann, cité par Blùmmer (3), explique l'opération
de la manière suivante : « Le four est tout entier dans la terre.
» On le remplissait successivement d'une couche de bois et d'une
» couche de minerai. Le métal fondu coulait avec les scories par
» une rigole en pente dans le fond du haut fourneau en forme de
» récipient, d'où, lorsque les scories étaient écumées, on le
» transvasait dans un creuset pour la séparation des deux
)) métaux ». De même, en Espagne, à Tharsis et à Carthagène,
on a retrouvé sur l'emplacement des mines antiques des traces
nombreuses de fours. D'après Carranza, qui visita les mines
de Rio-Tinto en 1620, on pouvait y voir les ruines de fours qui
pouvaient contenir de 400 à 500 quintaux de minerai. <( Ils
» étaient assez analogues aux bas-foyers catalans et aux fours
» également employés avant la conquête par les indigènes du
» Pérou (4) ».
Nous savons aussi que les fours étaient munis de cheminées
élevées. C'est ce que Strabon (5) nous dit des fonderies espa-
gnoles, et il n'est pas douteux que celles du Laurion ne fussent
installées de même. « On donne, dit-il, en « général une grande
» élévation aux cheminées des fours à argent, pour que la fumée,
» qui se dégage du minerai et qui de sa nature est lourde et
)) délétère, se dissipe plus aisément en s'échappant plus haut
» dans l'air ». Cette précaution est nécessaire : encore au-
(li Conlella. Lauritm, p. 98.
(2) Blûmner, Technologie der Gewerbe und Kunste, IV, p. 151- 152.
(3) Ibid.
(4) De Launay, Annales des Hines, XVI, p. 434.
|5) StraboD, III, 11, 8 : Tàç Se tou àpyopoi» xa(JLivOL>ç Tcoioudtv u'^TjXxç.
''Û<rr6 T7JV ex tcSv puiXtov Xiyvùv [leTéwpov êçaipei^af ^apeta yàp l<m xal
oXéOpioç.
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78 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
jourd'hui,et malgré rélévation très considérable des cheminées,
les fumées de plomb font le désert sur un vaste périmètre;
ni oiseaux, ni insectes, ni plantes même ne peuvent vivre dans
cet air infecté. Telle était la cause qui faisait considérer par les
anciens Tair du Laurion comme des plus malsains. Xénophon
y voit même une raison de la décadence de l'activité des
mines (1).
Les matériaux employés pour la construction des fours à
plomb étaient le schiste et le trachyte, qui sont également des
roches réfractaires. Le trachyte ne se trouve pas au Laurion ;
il était apporté de Milo, du cap Vani (2). Le schiste inférieur du
pays était aussi très employé, soit à l'état naturel sous forme
de dalles, soit à l'état d'argile sous forme de briques (3). On
retrouve sur l'emplacement des ateliers antiques bon nombre
de moellons de l'une ou l'autre espèce, régulièrement taillés.
Les dimensions en sont petites (O'^Sô de largeur sur O'nlO
d'épaisseur), ce qui nous explique sans doute la ruine complète
des fours. La chute des cheminées a dû démolir les voûtes, et
les débris ont depuis servi, comme dans tous les sites antiques,
à l'édification des villages qui se sont élevés dans le pays.
Chaque four était muni d'une soufflerie, nécessaire à la venti-
lation du foyer. C'est à l'un de ces appareils, dont nous ignorons
d'ailleurs les dispositions (4), qu'appartenait une tuyère qui a été
retrouvée dans un amas de scories. Enfin le fond des creusets, où
s'opérait la fusion du minerai, était muni de trous (5), que l'on
débouchait à volonté pour recueillir le métal fondu.
Dans ces fours, on disposait alternativement une couche de
minerai et une couche de combustible, bois ou charbon de pin,
si commun en Orient. 11 en fallait une très grande quantité pour
alimenter ces fourneaux, qui n'avaient pas les dispositions très
économiques des appareils modernes. Il est par suite hors de
(1| Xénophon, Entretiens de Socrate, III, 6, 12. Pline, histoire naturelle,
XXXIV, 18,167 : v Alioqui plumbi fornacium balltus noxius senUtur et pesti-
lens et canibus ocissime. »
(2) Cordella. Laurion, p. 98.
(3) Cambrésy, Laurion^ p. 50-51.
(4) Blûmner, ^Technologie, IV, p. 140, pi. II, fig. 5 et 6. ReprésentaUon
d*appareUs de soufflerie égyptiens.
(5) Hésychius, au mot Tappoc XiOoç ô xxto) xiôéjjLevoç ev t<o ittvo) Iv toTç
jxeTaXXeuŒiv.
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TRAITEMENT MÉTALLURGIQUE DU MINERAI 79
doute que les forêts de pins du Laurioo ne purent suffire
longtemps aux besoins des travaux métallurgiques, et Ton fut
dans la nécessité de demander le bois de chauffage à d'autres
contrées : c'était là une des principales marchandises d'impor-
tation dans la région minière (1).
Avec le minerai et le bois, les anciens mélangeaient enfln, selon
la nature des minerais à fondre, des matières minérales qui ont
pour objet de faciliter la fusion. Celle-ci est en effet plus ou moins
difficile à obtenir, si les gangues qui accompagnent forcément le
minerai, même après la meilleure des préparations mécaniques,
sont rebelles à l'action du feu. Si l'on ajoute alors des corps dits
fondants^ la fusion est beaucoup plus prompte et plus com-
plète. Si les quartz, les argiles, les silicates lui font obstacle,
le carbonate de chaux et le spath fluor, au contraire, l'activent
très fortement. Ce caractère physique de certaines substances
minérales n'avait pas échappé aux anciens. Diodore, d'après
Agatharchide. nous donne la formule des fondants employés en
Egypte pour le traitement des minerais d'or (2). En bien des
passages, Pline l'Ancien mentionne aussi l'emploi des fon-
dants. Au Laurion, le minerai de plomb argentifère varie
singulièrement de composition. La gangue dans les minerais
des districts septentrionaux est ferrugineuse ; au centre, elle est
calcaire ; au Sud, elle est le plus souvent composée de spath
fluor ; elle est beaucoup plus rarement siliceuse. C'était un
avantage pour les métallurgistes : fer, carbonate de chaux,
spath fluor sont, en proportions modérées, d'excellents fondants.
Si le minerai était siliceux, il était toujours possible d'en faci-
liter la fusion par l'addition de minerais ferrugineux abondants
dans le pays. Les métallurgistes du Laurion durent arriver
par empirisme à une connaissance assez précise des quali-
tés et des défauts de leurs minerais, et ils savaient sans doute
s'en servir ou les corriger.
Lorsque les lits de fusion étaient ainsi préparés, on y mettait
le feu, et, au moyen de la ventilation artificielle, on activait la
combustion du bois et du charbon. Sous l'action de la chaleur.
(1) Pllae, Hiit. nat, XXXIII, 5, 94 : « Pineis opUrue lignis aes ferrumque fun-
ditor. » Cf. Cordella, Laurion, p. 98. Oq esUme à 41 kil. de bois et 113 kil. de char-
bon la qaaoUté de combustible nécessaire pour le traitemnot d'une tonne de
minerai : Wurtz. Dictionnaire de Chimie, Métallurgie du Plomb, p. 1093.
(2) Diodore, III, 14.
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80
LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
les fondants entraient en fusion, entraînaient celle des galènes,
et le plomb métallique se dégageait. En vertu de son poids
spécifique, celui-ci descendait dans le fond du fourneau, et les
corps étrangers plus légers surnageaient au dessus. Lorsque
les fondeurs jugeaient que l'opération était assez avancée, ils
ouvraient les trous de coulée et le plomb s*écoulait dans les
récipients prêts à le recevoir. On pouvait alors ajouter du minerai
et du combustible ; l'opération se poursuivait ainsi à volonté, si
Ton avait soin de retirer de temps en temps les scories qui se
formaient en abondance à la surface du bain de fusion. Ce
procédé, si Ton eu juge par les résultats obtenus de nos jours
par la méthode du bas-foyer, permettait aux ouvriers de passer
de trois à quatre tonnes de minerai par vingt-quatre heures, ce
qui correspond assez bien au rendement des laveries.
Les résultats de ce traitement métallurgique sont faciles à
apprécier. Il est certain que les anciens devaient perdre, en
procédant avec le bas-foyer, une notable quantité de métal utile;
les fumées, les scories en entraînaient ou en retenaient une
bonue part; Ton peut sans crainte estimer la perte subie à 12
ou 15 pour Vo, puisqu'aujourd'hui elle n*est pas moindre de
10 pour o/o pour des minerais dont la teneur s*élève à 74
pour V* (!)• L'analyse des scories montre en tous cas très clai-
rement que les fondeurs du Laurion se souciaient peu ou
n'étaient pas capables d'obtenir un meilleur rendement. Voici
par exemple l'analyse do deux scories antiques (2) :
Silice 30.50
Oxyde de plomb . ... 12
Oxyde de fer 23.43
Oxyde de zinc 8
Chaux 15.21
Alumine Traces
Sulfure d*antimoine . . 0.05
Magnésie Traces
Acide phospborique . . 2.40
91.59
Oxyde de fer 27.40
Alumine 29
Chaux 4.60
Oxyde de plomb .... 20
Acide arsénique .... 3.30
Acide carbonique ... 14.60
98.90
On voit donc que l'oxyde de plomb abandonné dans ces deux
fragments varie entre 12 et 20 pour o/o. La teneur moyenne en
plomb métallique des scories antiques est estimée en gros à 10
ou 10,67 pour o/o« Ainsi le premier traitement des minerais de
(1) Wurtz, Dielionnaire de Chimie, Métallwrgie du plomb,, p. 1093.
(2) La première analyse est empruntée à Cambrésy , Lav/rion, p. 136 ; la
seconde à Rangabé, Laurion, p. 48, note 2.
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PRODUCTION DE L'ARGENT 81
plomb argentifère n'était pas effectué avec beaucoup de soin ;
cela tenait à des procédés imparfaits, à une fusion incomplète,
à un écumage trop hâtif des scories. Mais Ton est tenté de croire
que ces imperfections n'avaient pas pour les Athéniens Timpor-
tance que nous y attacherions aujourd'hui. Leur unique préoccu-
pation était en effet d'extraire des minerais, non pas tout le
plomb qu'ils contenaient, mais seulement le plomb le plus pur
et le plus riche, et ils arrivaient à leurs Ans en ne recueillant
que les meilleurs produits de la fusion. Telle fut du moins,
selon nous, la méthode suivie à l'époque la plus prospère du
Laurion, lorsque les mines fournissaient en abondance des
galènes de première qualité. Ce n'est que plus tard, lorsque les
minerais devinrent plus rares, que l'on s'ingénia à recueillir le
plus possible du métal utile, et Strabon nous dit que de son
temps les industriels du Laurion avaient eu l'idée de remettre
à la fonte les déblais et les scories des premières exploitations
et réussissaient ainsi à en extraire encore une certaine quantité
d'argent (2). Cette fusion postérieure a été faite avec habileté, et
c'est à cette opération, qui date des derniers temps du' Laurion
antique, qu'il faut attribuer des amas de scories beaucoup plus
pauvres en plomb que les autres : la teneur en descend parfois
jusqu'à 3 et !iS pour Vo de plomb. Le bénéfice consistait donc à
extraire des scories anciennes de 8 à 10 Vo du plomb qu'elles
contenaient (3).
Cependant, même pour la fusion du plomb d'Œuvre,il semble
que les ouvriers du Laurion soient arrivés à une perfection
relativement plus grande que partout ailleurs. Les scories
d'Espagne et de Sardaigne sont encore plus riches en plomb
que celles de l'Âttique : (4) elles ont une teneur qui va jusqu'à
25 et 30 pour % de plomb.
B. Prodtiction de l'argent. — Le plomb d'œuvre, obtenu par
la fusion des minerais bruts, devait subir une seconde opéra-
tion, par laquelle il se séparait de l'argent qui l'accompagnait.
On arrive à ce résultat par le procédé dit coupellation.
(1) Curdella, Laurion, p. 100.
(2} Strabon, IX, 1, 23.
(3) Le tra^aU des scories a été repris en 1864, et depuis lors on n'a encore
épuisé les stocks de scories et de déblais antiques.
(4) De Launay, Annales des Mines, 1892, p. 520.
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82 LES MINES DU LAURION DANS L^ANTIQUITÉ
(( Dans toute sa simplicité, la coupellation n'est autre chose
» qu*une simple flltration de l'argent sur le fond poreux d'une
» coupelle. La coupelle est une sorte de capsule faite d'une
» matière poreuse, généralement cendres d'os ou certaines mar-
» nés ; on y charge le plomb argentifère que l'on chauffe à une
» température supérieure à celle de sa fusion et en présence
» d'une dose considérable d'oxygène, fournie ordinairement par
)) un courant d'air amené par des tuyères Sous cette double
» influence d'une température éleyée et d'un excès d'oxygène, le
)) plomb fondu s'oxyde et se transforme en litharge, tandis que
» l'argent reste comme résidu. Mais, et c'est en cela que consiste
)) le caractère particulier de ce mode de traitement, à une tem-
» pérature assez élevée, comprise entre 800 et 900 degrés, les
)) litharges sont fondues et possèdent la propriété d'être absor-
» bées par les pores de la coupelle ; la séparation des litharges
» et de l'argent s'effectue donc d'elle-méme,et le globule d'argent
>) ne retient que des traces de plomb... Quand il s'agit de la
)) coupellation iodustrielle, la coupelle, faite en cendres d'os ou
» de fougères, ou en marnes, a des dimensions considérables.
» Une partie seulement des litharges, celle dans laquelle baigne
» le globule d'argent, est absorbée dans la coupelle poreuse ; le
» reste gagne la partie supérieure et s*écoule au dehors, par une
» rigole ménagée dans le bord de la coupelle (1). )>
Il est incontestable que c'est par un procédé semblable que
les fondeurs du Laurion arrivèrent à extraire l'argent du
plomb. Les preuves positives de ce fait ne font pas défaut: tout
d'abord, on a retrouvé sur l'emplacement des usines antiques
de nombreuses plaques de litharges ou oxydes de plomb, qui ne
sauraient provenir d'une autre opération (2) ; en second lieu on a
découvert dans des amas de scories une véritable coupelle (3)
en terre, analogue à celles que l'on emploie de nos jours
dans les laboratoires. Quoique les dimensions fort petites de
cet objet donnent à penser qu'il ne servait qu'à des essais
préliminaires, nous pouvons conclure que la coupellation s'effec-
tuait comme de nos jours et par les mêmes procédés.
Mais quelles étaient les dispositions de détail adoptées par
(1) Frémy, Encyclopédie chimique, t III, Argent et composés^ p. lSS-189.
(2) GordeUa, Lawrion, p. 108.
(3) Ibid.
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PRODUCTION DE L'ARGENT 83
nos fondeurs pour extraire en fortes quantités l'argent du plomb?
Les coupelles étaient sans doute en marne, de cette espèce
d'argile blanche très réfractaire que les Romains appelaient
tasconium (1), et qui servaient à la construction des fours.
D'autre part, il semble, d'après le témoignage des auteurs, que
les fours de fusion et de coupeliation étaient installés l'un au
dessous de l'autre. En effet, Strabon. pariant des mines d'argent
d'Espagne, dit d'après Posidonius a qu'on faisait fondre le
)) résidu du lavage et que sous l'action de la chaleur, le plomb
» se séparait et dégageait en même temps l'argent complètement
» purifié (2) ». Pline l'Ancien nous apprend de même que « par
» une seule et même action du feu, une partie du minerai se
)) précipitait en argent et que le plomb surnageait comme l'huile
» sur l'eau (3) ».
Ces deux textes ne sauraient signifier que la séparation du
plomb et de l'argent se faisaient simultanément dans Ja fusion
du minerai brut. H n'est guère admissible qu'au moment où le
plomb métallique se dégageait des scories, la coupeliation
commençât aussitôt et dans le même récipient. Si par impos-
sible, l'opération avait été conduite de cette manière, on
retrouverait aujourd'hui les scories chargées de litharge, et il
n'en est rien. Je suppose donc qu'il faut entendre autrement
l'expression « eodem opère ignium » de Pline. Précisément le
même auteur, expliquant la fabrication des litharges, s'exprime
en ces termes : « Les litharges se forment alors que le métal
fondu coule du creuset supérieur dans le creuset inférieur ; on
les retire au moyen de ringards en fer et on les brûle ensuite
(1) Pline^ Hist. nat.,XXXIII,4,69: «Catini flunt ex tasconio.Hoc est terra alba
similis argillae. Neque enim alia flatum igDemqueetardentem materiam tolérât.»
(2) Strabon, HI, 2, 10 : Tt|V Be TcéfiTUTiriv 67r<i(rra<Jtv ywveuôeïdav, aTuoj^uôevToS
Tou (jLoXùêBou, xaôapbv tov àpyupov k^iytiy,
(3) Pline, Hùt. >iat., XXXI II, 6, 98 : « Eodem opère ignium descendit pars in
plumbum, argentum autem superne innatal, ut oleum aquis. >>
Tel est exactement le texte de Pline :on remarquera que nous renvcrsons,dans
notre traduction, Tordre des mots plumbum et argentum. En effet, le passage,
sans cette correction, ne signifie rien. Dans aucune des phases de la coupella-
Uon, le gâteaa d'argent ne surnage sur le plomb. Au contraire, ce sont les
litharges en formaUon qui flottent au-dessus du bain de plomb argentifère, et à
mesure que ropération se poursuit et que le plomb s'oxyde, Targeut reste tou-
jours dans le fond de la coupelle sous la nappe de litharge. Je crois donc que si
Ton veut donner à la phrase de Pline un sens exact et satisfaisant, il faut lire :
«r Descendit pars In argentum, plumbum autem. . . », etc.
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84 LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
dans les flammes du four (1). » Nous pouvons, grâce à ce
renseignemeot, imaginer un four composé de deux creusets,
placés l'un au-dessus de l'autre. Le creuset supérieur est
celui où Ton entassera le minerai et le combustible pour obtenir
le plomb métallique; le creuset inférieur servira à la coupella-
tion. Le premier portera à sa base un ou plusieurs orifices, par
où le plomb métallique, au fur et à mesure de sa formation,
découlera dans le second. C'est dans celui-ci que le métal en fusion,
fortement chauffé et soumis à un courant d'air, s'oxydera en
litharge, en laissant dans la coupelle l'argent qu'il contenait. De
la sorte, ce sera bien dans le même four et par l'action du
môme foyer que les deux opérations seront exécutées (2).
Cette méthode ofirait évidemment un avantage, à savoir d'éco-
nomiser le combustible, et pour les métallurgistes du Laurion
obligés d'acheter le bois à l'étranger, la question n'était pas
sans importance. Aussi ne serait-il pas surprenant qu'ils aient
employé le four à deux étages, dont on se servait en Espagne,
au second siècle avant J. C. Cette hypothèse permettrait en
outre de comprendre plus aisément le terme d'àpY^pTriç (3) qui
désigne toujours, dans les auteurs attiques, le minerai de plomb
argentifère du Laurion. 11 est tout à fait invraisemblable qu'ils
se soient trompés au point de considérer ce minerai comme
un rainerai d'argent natif. S'ils l'appellent àpyupîTiç, c'est que
d'abord le métal précieux renfermé dans le' plomb avait seul
une très grande valeur pour les Athéniens ; mais de plus, si
l'opération était conduite comme nous venons de la décrire, il
est clair que pour le vulgaire, qui ne se rendait pas compte de la
double transformation du minerai, ce minerai mis dans le four
ne produisait que de l'argent. Il y avait là une sorte de transmu-
tation, qui avait beaucoup frappé les profanes, ignorant le
secret de la véritable manipulation. L'apparence leur donnait
(1) Pline, XXXIIL 6, 107 : « Omnis autem fit excoctasua materia ex superiorl
catino deduens in inferiorem, et ex eo sublala verucalis ferreis atque in Ipsa
flamma convoluta... »
(2) De nos jours la coupellatlon de 10 tonnés de plomb demande environ
72 heures de travail, et Ton procède par charge de 10 tonnes. II est certain que
les fondeurs du Laurion n'opéraient que sur des quanUtés beaucoup moindres.
Ils devaient être arrêtés par la difficulté de construire des coupelles de grande
dimension, travail qui, auJourd*hui encore, ne laisse pas d^étre très délicat.
(3) Voyez en particulier Xénopbon, Revenus ^ I, 5; IV, 2; Démosthène,
XXXVII, 28.
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PRODUCTION DE L* ARGENT 85
doDC raison, quaDd ils désignaient le minerai sous le nom de
terre d'argent.
De celte coupellation résultaient deux produits : l'argent et
la litharge.
On n'a pas encore retrouvé au Laurion de gâteaux d'argent
provenant directement de la coupellation, et nous ne pouvons
pas estimer exactement dans quel état de pureté était obtenu le
métal précieux. De nos jours on évalue à 10 pour % la quan-
tité de métaux étrangers, or, plomb, cuivre, etc., que retient
l'argent brut (1). Or, l'analyse des pièces d'argent d'Athènes dé-
montre que le titre en fia en était beaucoup plus riche : on cite
un tétradrachme qui donna 983 millièmes de fin (2) et la
moyenne des pièces de bonne époque est d'environ 978 milliè-
mes (3). Il faut donc admettre que les Athéniens raffinaient,
après la première coupellation, l'argent destiné au monnayage.
L'opération s'appelait xaXXuv£iv to k^yùç,iow, et était exécutée par
les fondeurs de la monnaie d'Athènes (àpyu^ioxoTccïov) (4). Elle
consistait à faire fondre le métal, en petites quantités, dans des
coupelles faites de cendres ou de poudre d'os ; sous l'action d'une
ventilation active, les derniers vestiges de plomb, qui subsistaient
après la première coupellation, s'oxydaient et s'absorbaient com-
plètement dans les parois des coupelles. Cet affinage était fait
avec un soin minutieux, puisque le métal des monnaies athé-
niennes ne porte pas trace de plomb. Il était alors IxxexaOapfiévov,
àxparov, cL\ufiç (5).
Certaines observations des anciens prouvent l'attention extrême
qu'on apportait à cette seconde coupellation. Les fondeurs
avaient par exemple observé avec précision un phénomène qui
n'a été signalé depuis qu'en 1819 par un essayeur de la Monnaie
de Londres : c'est le phénomène connu sous le nom de rochage.
(( Lorsqu'on laisse refroidir lentement l'argent fondu, on cons-
» tate presque toujours qu'au moment où le bouton se solidifie
» complètement, il se produit à la surface une sorte d'ébullition
» accompagnée d'un dégagement d'oxygène, et, après refroi-
(1) Fréray, Encyclopédie chimique, t. III, Argent et composée, p. 195 et 227.
|2) Hultsch, Oriechisehe und Romisehe Métrologie, p. 223 (2« édil.) .
(3) T. Reinacb, Revue des Etudes grecques, 1888, p. 173.
(4) Aristote. Problèmes, p. 936 b, 23 et suiv.
(5) PoUux, m, 87.
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86 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
» dissement, on trouve que celte surface est couverte de petites
» végétations d'argent. Le métal, à Tinstant où le gaz s'est
» dégagé, a été projeté violemment et quelques gouttelettes
» peuvent même se répandre au dehors. Les essayeurs disent
» alors que le bouton d'argent roche, végète ou s'écarte (1) ».
Cette propriété physique du métal en fusion avait été remar-
quée à Athènes, a Pourquoi », lisons-nous dans un problème
d*Aristote(2), « Teau bouillante ne produit- elle pas de boursou-
» flures en projetant des gouttelettes ? C'est ce que fait l'argent,
» quand il est purifié. Aussi les ouvriers de l'àpYupoxoTcerov trou-
:) vent-ils profit à recueillir les gouttelettes d'argent projetées
» quand ils raffinent le métal précieux ». Il va sans dire que le
phénomène n'a pas été expliqué par les anciens, mais l'ob-
servation n'en est pas moins précise et exacte.
De môme Strabon (3) dit à propos des mines du Lauriou que
l'argent le meilleur est celui de TAttique, parce qu'il est produit
sans fumée, et qu'on l'appelle ixà7rvi<xTo;. Ce terme dénote que
les fondeurs s'étaient rendu compte que dans la coupelle il fallait
faire attention à ne pas trop élever la température du métal :
celui-ci ne doit pas fumer, mais présenter seulement les irisa-
tions caractéristiques. L'oubli de cette précaution, recommandée
encore aujourd'hui aux ouvriers qui dirigent une coupellation,
amène une volatilisation du plomb (4)^ qui entraîne avec lui de
(1) Fréray, Encyclopédie chimique, t. IIT, Argent et composés, p. 243.
(2) Problèmes, p. 936 &, 23 : Atà ti to (xev uBcop Çéov oùx exwacpXctÇei ;
TuoieT Se xal tô àpyopiov Taùtb, xoà touto xa6aipô[xevov Siô ol ev tw
ipYupoxoTreio) xaXXuvovxeç xepSatvouffiv to yàp SiappiTCTOujjiEvov (Tufxoik'-
XuvovTEç Xa(xêàvo'j(Ti rà Xei^ava.
(3) Slraboa, IX, I, 23 : Tou Se àpyopiou àp((TTOu twv TràvTtov ovtoç toîÎ
'Attixou, -KoXij péXtio-Tov (jpadi to ev toTç àpyopeioiç, o xai àxaTcviorov
xaXou(Tiv oLTzo TOU Tp^TTOu TT^ç (Txeuatxiaç. Le texte de Straboo porte au lieu de
àpYupiou àpterrou, {xéXtTOç àp(ffTou. Mais si les manuscrits portent [xéXiTOç,
le sens est bien peu satisfaisant, et la suite du paragraphe 23 peu rigoureuse.
L'argument le plus sérieux contre cette lecture, c'est qu'il n*y a jamais eu et
qu*il ne saurait y avoir de ruches d*abeilles dans les mines d'argent du Laurion.
Les fumées de plomb qui sortent des fourneaux sont éminemment toxiques
pour tous les insectes. D'autre part le mot ^xeuavia appliqué à la cueillette
du miel me semble aussi déplacé. Enfin la correction proposée me semble
donner un sens beaucoup plus plein au passage de Strabon. Boeckh, Laur, Silb.,
p. 100, avait déjà avancé la conjecture.
(4) Wurtz, Dictionnaire de Chimie, article Chalumeau, p. 841.
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PRODUCnON DE L^ARGENT 87
raient. En même temps l'oxydation s'arrête et par suite
le métal précieux contient une plus grande quantité d'impuretés.
Ces remarques des auteurs anciens, si rares qu'elles soient,
nous démontrent que ces opérations délicates de la coupellation
et de l'affinage étaient conduites avec une attention et une
habileté remarquables.
Les fondeurs du Laurion ne produisaient pas seulement un
argent extrêmement pur, mais ils savaient aussi n'en perdre
dans la coupellation qu'une très petite proportion. L'analyse
<ies litharges antiques en fournit la preuve. M. Cordella affirme
qu'elles ne contiennent en général que neuf grammes d'argent
pour 100 kilogrammes de plomb, soit 9/100 000 (1). Mais un
saumon de plomb antique, retrouvé dans les scories de Cama-
réza, et qui provient de la revivification des litharges, possède
19 grammes d'argent sur 100 kilogrammes de plomb, soit
19/100.000(2). Admettons comme moyenoe ce dernier chiffre. Si
nous supposons que la tonne de plomb d'œuvre du Laurion ne
contient que deux kilogrammes d'argent, ce qui n'est pas
exagéré, on voit que les fondeurs ne perdaient qu'un dixième
environ du métal précieux. Us arrivaient à tirer de cette tonne
de plomb près d'un kilogramme et 900 grammes. Ce résultat
remarquable de la coupellation est très supérieur à celui de la
fusion des minerais, puisque dans celle-ci les métallurgistes du
Laurion ne perdaient pas loin d'un tiers du plomb métallique.
Cette différence très sensible prouve, je crois, qu'il ne faut pas
attribuer l'imperfection de la première fusion à l'ignorance ou
à l'incapacité des ouvriers; c'est plutôt la conséquence d'un
laisser-aller voulu et réfléchi. Il leur suffisait d'obtenir ïp»
meilleur et le plus pur du plomb contenu dans le minerai : la
qualité du métal leur importait beaucoup plus que la quantité.
Les litharges qui découlaient des creusets pendant la coupel-
lation n'étaient point perdues : on les « revivifiait » en les
repassant au four avec du charbon. L'oxygène s'échappait; le
plomb redevenu métallique coulait dans des moules de marbre
ou de terre; c'était le plomb marchand {plumbum nigrum,
|iLoXu68o<;). Cette opération faisait dire aux anciens que le plomb
provenait de l'épuration de l'argent, et le mot XiôâpYupoç ne veut
(1) Cordella, Laurion, p. 116.
ii) Rangabé, Laurion, p. 84.
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88 LES BflNES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
pas dire : pierre qui fournit de l'argent, mais au contraire
« pierre qui provient de l'argent (1). »
Outre ces deux produits principaux, les fondeurs du Laurion
recueillaient encore dans leurs fours divers corps secondaires.
En particulier les suies qui se déposaient au cours de la fusion
et de la coupellation, soit sur la voûte du fourneau, soit sur les
parois des cheminées, n'étaient pas rejetées au hasard. On en
ramassait de trois espèces, qui s'appelaient : cadmie, spodos
et molybdène (2). La cadmie était sans doute un oxyde de
zinc, et la spodos un acide antimooique ; l'un et l'autre se
produisent toujours dans les parties supérieures des fours : ils
proviennent de la présence du zinc et de l'antimoine, que la
plus habile des préparations mécaniques ne saurait séparer
complètement de la galène. Le molybdène était probablement
un sulfate ou un carbonate de plomb. Ces substances sont gé-
néralement entraînées dans un état de division extrême et tel
qu'il est très difficile de les faire déposer. Aujourd'hui on ins-
talle, entre les fours et les cheminées, des chambres de conden-
sation où on essaie par divers moyens de les arrêter. Je ne sais
si les anciens sont allés jusque-là. Toujours est-il qu'ils
raclaient avec soin les parois et les voûtes des cheminées et des
fours (3); on distinguait les dépôts d'après la place qu'ils occu-
paient, et selon leurs couleurs.
Telles étaient les diverses manipulations par lesquelles pas-
saient les minerais de plomb argentifère, extraits des mines du
Laurion. Nous connaissons assez exactement, grâce aux ruines
des ateliers antiques, celles qui constituent la préparation méca-
nique de la matière première ; nous sommes beaucoup moins
renseignés sur les procédés métallurgiques proprement dits.
Aussi est-il permis de regretter la perte de ces traités spéciaux
que certains auteurs avaient écrits sur l'art des mines. Théo-
phraste, entre autres, avait composé un livre intitulé Ilepl
(1) CjrUle d'Alexandrie, Comm. sur le prophète Zaeharias, V. p. 696 (Pafro-
logie grecque de Migne, t. LXXII, p. 85) : napaXafxêàveTat 6 fi.<JXu68o<; irapà
TÛv àpYi»po)^06Ïv elcoôÔTcov, elç àiroxxÔapvtv tûv ^(oveuofxévcov.
(2) Dioscorlde, V, 84. 85 (éd. Kuhn) : Pline, XXXIV, 22, 34. 53.
(3) Pline, XXXIV. 13. 128 ; « Spodon derasam parietibusfornacium».XXXlV,
10. 101 : « Fit autem egesta flammis atque flatu tenuissima parte materias et
cameris lateribusve fornacium pro quantitate levitatis applicata. »
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PRODUCTION DK L' ARGENT 89
[xeTOAXwv (1), qui aurait sans doute comblé plus d'une lacune
regrettable. Cependant nous en savons assez pour constater que
la métallurgie n'a pas été inférieure à l'exploitation de la
mine. En particulier la méthode de lavage et celle de la cou-
pellation dénotent un esprit de sagacité et d'observation réelle-
ment digne d'éloges. Enfin, il convient de remarquer que le
traitement métallurgique dans son ensemble exigeait pour
l'exécution des divers travaux un personnel très nombreux.
Par suite, on peut se demander si la production industrielle
du Laurion n'était pas grevée de irais excessifs de main-d'œuvre.
(1) Théophraste, Pierres, h 1 ; Diogèoe Laerce, V,2, 44; HarpocraUon, hq
mol Key^pecov ; PoUux, Vil, 99, X, 149. — Diogène Laerce, V, 3, 59, dit que
Straton avait composé un traité « Ilepl tcov {i.£TaXXixo)v {i.7iyav7j{i.àT(i>v ».
— Athéoée, vil, p. 322 a, rapporte que Philon avait écrit « Tb MeTaXXix<iv ».
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CHAPITRE V
ORGANISATION DU TRAVAIL £T MAIN-D'ŒUVRE
Les travaux de mine et de métallurgie au Laurion étaient
exécutés par des esclaves. Les hommes libres, citoyens ou étran-
gers, se bornaient à les diriger ; souvent même ils remettaient ce
soin à des intendants. Cependant, il arrivait que des Athéniens,
peu fortunés, travaillaient de leurs propres mains dans leurs
concessions. Un client de Démosthëne déclare qu'il a gagné
beaucoup d'argent, eu payant de sa personne dans l'exploitation
des mines (1). Un autre Athénien, nommé Callias, inventa lui-
même un procédé pour fabriquer du cinabre avec un sable
qu'il extrayait de sa mine (2). 11 semble que ces exemples
ne soient pas des exceptions. Xénopbon nous apprend qu'il y
avait 4 Athènes une foule de gens qui avaient vieilli dans le
métier (3). Il est en effet probable que les petits industriels, qui
louaient des parts de mine à 150 ou 160 drachmes par an (4), ne
se contentaient pas de surveiller leurs ouvriers, mais maniaient
eux-mêmes le pic et le marteau. Il en était de même pour les
(1) Démosthène, XLII, 20.
(t) Théophraste. Pierres, 58 (édlt. Wimmer). Les termes de Théophraste,
KaXXiav Tivà 'AÔTjvaTov, ne noas permeUeat pas de croire qu'il s'agisse ici
de Callias, fils d'Hipponicos, qal possédait des mines au Laurion. Ce personoage
était de famille assez illustre pour être connu au siècle suivant, et Théophraste
n*eût pas manqué de désigner plus clairement le Dadouchos, s'il avait été l'au-
teur de la découverte. — CL Pline, XXXIIJ, 7, 113, qui a copié Théophraste.
(3) Xénophon, Revenus, IV, 22 : *'AXXoi 'AÔYivaïot xe xal Sévoi oî t(3
(ToijiLaTi (iLev oïÎTe pbuXoivT'otv outc Suvaivr' av epYaÇecrôai.
(4) Voir plus loin. ch. VIII.
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ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'GEUVRE 91
étrangers : l'un se glorifie d'avoir été un véritable artiste en
métallurgie (1) ; un autre se donne le titre de maître fondeur (2).
Mais il faut remarquer que ces hommes libres étaient toujours
les concessionnaires de leurs mines ou propriétaires de leurs
usines : ils travaillaient donc à leur propre compte. Nous
n'avons en tous cas aucun indice qui nous laisse supposer qu'on
trouvât au Laurion des ouvriers libres embauchés et salariés
par autrui. Il n'y avait guère place, à côté des maîtres, que
pour des esclaves (3).
Les uns et les autres portaient le nom de [xeTaXXeic (4), qui
s'appliquait indifféremment à tous ceux qui étaient employés
dans les mines, quelle que fût l'occupation spéciale à laquelle
ils se livraient. Ainsi le mineur et le fondeur peuvent égale-
ment s'appeler aeTaXXeuç. A côté de cette désignation, on
en trouve d'autres, qui ont uu sens plus limité. Ainsi le
(lETaXXeun^ç et le SiopuTTa)v(5) sont essentiellement des mineurs; le
xi68a)X(Jç (6) est plus spécialement un fondeur.
Dans la mine commo dans l'usine, on peut distinguer diverses
catégories d'ouvriers. Dans le {isTaXXov, chaque chantier com-
portait un certain nombre d'hommes qui avaient chacun leurs
fonctions. Tout d'abord venaient les mineurs proprement dits,
ceux qui maniaient la pointerolle et le pic; derrière eux, les por-
teurs, que les auteurs comiques désignaient sous le sobriquet
de ôuXaxocpdpot (7), parce qu'ils portaient sur leurs épaules les
sacs (ôùXaxov) remplis de minerais ou de déblais. Enfin, il y
avait des trieurs, chargés de séparer les minerais riches des
gangues stériles. On choisissait pour le premier métier les
hommes adultes les plus robustes; les jeunes gens et les enfants
étaient employés au transport; je suppose que les femmes et les
vieillards étaient occupés au triage (8).
(1) Bull. corr. hell., 1888, p. 246 - CIA, II. 3, 3260 b (add.).
(2) mtlheil, Arch. Inst. von Athen, 1894, p. 243.
(3) Mauri, I ciUadini lavoratnri delV Attica (Milan, Hoepli, 1895), p. 34, a
tort, je crois, d'afûrmer que les esclaves seuls prenaient part aux travaux de
mines.
(4) PoUux, lir, 97.
(5)Slrabon,IX, 2, 18.-r ©opixtoir, AtopuTTwv, tel est le titre d'une comédie
d^AnUphane {Comicorum atticorum fragmenta, il, p. 53, édit. Kock).
(6) Pollux, VII, 99.
(7) PoUux, VU, 100; X. 149; Hésychiusau mot OuXaxocpôpoi.
(8) Cf. Diodore de Sicile, III, 13, touchant les mines d'Egypte.
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92 LES MINES DU LAURION DANS L* ANTIQUITÉ
De même dans repYacm^ptov, il y avait trois classes d'ouvriers :
les esclaves des mortiers et des meules, les laveurs et les fondeurs.
Selon leur vigueur, leur âge, leur sexe, les esclaves étaient
affectés à des tâches différentes. Ce sont des adultes qui
maniaient le pilon; ce sont des vieillards et des femmes qui
tournaient la meule (1). Il est clair que les mineurs et les fon-
deurs formaient le personnel de choix : tous les autres pouvaient
n'être que de simples manœuvres.
Au-dessus des ouvriers, epyàTai, il y avait des contre-maîtres
et des surveillants. Les premiers, nommés iTzaniTon (2), avaient la
direction des travaux techniques, et ils étaient estimés très haut :
nous savons, par exemple, que le riche Nicias avait dépensé un
talent (5,689 francs) pour l'achat d'un bon e7ri(rràT7|ç(3). L'épistate
était tantôt un maître mineur, tantôt un maître fondeur. C'est
lui qui conduit les recherches, l'abatage, l'extraction ; c'est lui
qui préside aux lavages des minerais, qui véritie les teneurs, qui
indique la composition à donner aux lits de fusion et veille à la
coupellation. Il s'appellera alors Vr^K-*»*^ '^^^ k^yoLf^zr^^iou (4) ou
àpyixajxtveuTTjç (5). Outre les épistates, il y avait des gardiens
(«puXaxe;) (6) qui surveillaient l'exécution des travaux, stimulaient
les ouvriers paresseux et prévenaient émeutes et désertions.
Dans la mine, on travaillait jour et nuit. C'est du moins ce qui
se passait dans les mines d'or de la Haute-Egypte et dans les
mines d*Espagne (7), et nous n'avons pas de raison de supposer
qu'il ^n fût autrement au Laurion. Par suite, pour ne pas inter-
rompre la besogne, il était bon de remplacer les équipes à cer-
taines heures : il y avait des postes qui se succédaient réguliè-
rement. Certains détails de travail, que nous avons relevés dans
les galeries anciennes, nous permettent d'établir quelle était à
(1) Diodore, III, 13.
(2) Xônopbon, Éconamiques, XXI, 9; VII, 183; Hésychlus au mol *Ewi<r-
TCtTTJÇ.
(3) XénophoD, Mémorables^ II, 5, 3.
(4) EschÎDe, I, 37.
(5) MittheiL Àrch. InsL von Àthcn, 1894, p. 243.
(6) Posidonius, cité par Athénée, VI, p. 272 e.
(7) Diodore, V, 38 : MeÔ' Tjjxépav xal vuxTa xaTa^atv6[i.evoi Ta (rwjjLaTa.
Pline, Hist. nat, XXXlïI, 6, 97 : « Diebus noclibusque egerunt aqaas lucer-
narum ooensara. »
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ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'ŒUVRE
peu près la durée de chaque veille. Nous avons reman
pour percer leurs galeries, les ouvriers procédaient par
régulièrement verticales et strictement limitées. Cette r(
et cette précision, qui ne sont pas nécessaires à la raj:
travail, permettent en revanche de constater si le n
accompli sa tâche exactement. Il doit mettre deux heures
à tailler une mortaise : d'un seul coup d'œil, Tépista
gardien peuvent donc vérifier s'il n'a pas perdu son tem
autre côté, je crois que l'on relevait toutes les deux h
mineur du front de taille : si Ton considère l'étroit
galeries et la chaleur considérable qui s'y développa
paraîtra pas surprenant que l'ouvrier le plus vigoureu
avoir, durant ce laps de temps, manié la pointerolle et
teau, ait éprouvé le besoin, sinon de se reposer, du b
changer d'occupation. Il est clair que deux ouvriers, se si
dans ce pénible labeur, devaient produire un résultat si
à celui d'un homme qui serait resté seul à la besogne
quatre heures. Quoi qu'il en soit, chaque front de taille,
centimètres de largeur en moyenne, exigera environ di;
de travail, à raison de cinq mortaises de 12 centimètres;
longueur de temps correspond assez exactement à 1
d'éclairage des lampes ordinaires retrouvées dans les c
anciens. Il est donc probable que les équipes se succéd
dix heures en dix heures. Cette donnée est confirmée
passage de Pline TAncien, qui nous dit que, dans les mil
pagne, c'est la durée des lampes qui sert de mesure aux
« Cuniculis per magna spatia actis, cavantur montes a
narum lumina. Eadem mensura vigiliarum est : m
mensibus non cernitur dies » (1). Ces détails d'orga
devaient être communs à toutes les mines antiques;
d'ailleurs étonnant qu'au Laurion le rapport que noui
vous entre la durée des lampes et celle du travail d'avai
ne soit dû qu'à une coïncidence fortuite. Si tel était 1
ment des équipes de mineurs, deux équipes devaient
desservir un chantier. Dix heures de repos suivaient di:
de fatigues ; il est peu probable que les anciens aieni
accordé à leurs esclaves un régime plus indulgent.
Quelques auteurs anciens déplorent le sort des escla
vivaient dans les mines. Plutarque reproche à Nicias d
(1) Pline, Hisl. Nat., XXXIII, 4,70; Cf. XXXIII, 6,97.
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94 LES MINES DU LAURION DANS L*ANTIQUITÉ
employé des esclaves ordinaires. « Il n'y a personne, dit-il, qui
puisse approuver le travail que Nicias faisait faire dans ses
mioes, où l'on n'emploie ordinairement que des scélérats et des
barbares dont la plupart sont enchaînés et périssent tôt ou tard
dans ces cavernes souterraines où l'air est toujours malsain (1).»
L'historien Diodore fait une peinture pathétique de leurs souf-
frances dans les mines d'Egypte et d'Espagne. « Tout le monde
est saisi de commisération à Taspect de ces malheureux, qui se
livrent à ces travaux pénibles sans avoir autour du corps la
moindre étoffe qui cache leur nudité. On ne fait grâce ni à
l'infirme ni à l'estropié, ni au vieillard débile, ni à la femme
malade. On les iorce tous au travail à coups redoublés, jusqu'à
ce que, épuisés de fatigue, ils expirent à la peine.C'est pourquoi
ces infortunés,ployant sous les maux du présent, sans espérance
de l'avenir, attendent avec joie la mort, qui leur est préférable à
la vie (2). )>
Il convient, je crois, dé faire la part de la vérité et de l'exagé-
ration. Le travail était sans doute fort pénible. L'étroitesse des
galeries est telle par endroits, que la posture de l'esclave qui y
travaillait devait être très fatigante à garder longtemps ; règle
générale, dans toutes les galeries menées à travers la roche stérile,
on doit se tenir à genoux et plus souvent à plat ventre. De plus,
dans ces culs-de-sac si resserrés, où la ventilation est difficile, où
la chaleur du corps et de la lampe élèvent très rapidement la tem-
pérature, l'air devient rapidement irrespirable. Mais il n'y a
rien là que Ton ne retrouve encore de nos jours dans certains
charbonnages du Nord. Remarquons dans le récit de Diodore
un trait d'exagération : il regrette que les malheureux soient si
peu vêtus, mais il est clair que dans les galeries de mines, il
eût été cruel de leur imposer un vêtement quelconque ; il y fait
trop chaud pour que cela soit possible. De plus, nous savons
qu'en Attique les esclaves étaient beaucoup mieux traités
qu'ailleurs (3). Ce n'est pas que les mauvais sujets fussent
ménagés : plus d'un était enchaîné et l'on a retrouvé au Laurion
les anneaux de fer qui servaient à les entraver. Mais il est
naturel de penser que l'intérêt même commandait aux maîtres
d'en user moins rigoureusement avec leurs esclaves que ne le
(1) Plutarque, Comparaison de Nicias et de Crassv^, 1.
(2) Diodore. 111,13; V, 38.
(3) XénophoD, République d* Athènes, I, 10 et suiv.
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ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'ŒUVRE 95
dit Diodore. Toute mort et tout accident de personne se tra-
duisaient par une perte sèche, surtout pour ceux qui prenaient
des esclaves en location. Aussi Xénophon conseille-til de traiter
les esclaves avec bonté si l'on veut se les attacher et en obtenir
un meilleur travail.
Une preuve assez forte que les esclaves ne subissaient peut-
être pas dans les mines du Laurion le sort de leurs semblables
d'Espagne et d'Egypte, c'est la rareté des révoltes dont Thistoire
nous a conservé le souvenir. Curtius remarque qu'il n'y eut
pas la moindre défection parmi les esclaves de l'Attique pendant
toute la durée des Guerres Médiques (1). Le premier mouvement
de ce genre date de 413, et il s'explique tout naturellement, sans
qu*on ait besoin de supposer que les esclaves furent poussés à
fuir par leur condftion intolérable. Lorsque les Spartiates
s'emparèrent de Décélie, près de vingt mille esclaves^ la plupart
ouvriers et sans doute occupés au Laurion, passèrent dans le
camp de l'ennemi (2). Or, on sait qu'il était d'usage en temps de
guerre, d'encourager la défection des esclaves de l'adversaire, en
les alléchant par l'espoir de la liberté ; et nous voyons Archidamos
empressé à favoriser la défection des esclaves,lors de la seconde
invasion de l'Attique (3). 11 est donc naturel que lors de l'occupa-
tion permanente de Décélie par les Lacédémoniens, bon nombre
d'esclaves aient choisi ce moment pour recouvrer la liberté. Les
historiens nous font connaître encore une seconde révolte des
esclaves du Laurion. Athénée (4) rapporte, d'après Posidonius,
que les esclaves des mines, après avoir tué leurs gardiens,
s'emparèrent de l'Acropole du Sounion, et ravagèrent pendant
longtemps les campagnes de l'Attique ; il fallut que le préteur
Heraclitus marchât contre eux pour les soumettre (5). Mais cette
insurrection est contemporaine de la seconde guerre servile de
Sicile, et il est naturel de penser qu'elle ne fut qu'un des épi-
sodes du grand mouvement séditieux qui travailla toutes les
provinces (6). Du reste, au Laurion, le nombre des révoltés ne
(1) Curtias, Histoire Grecque, II, p. 284 (trad. Bouché-Leclercq).
(2) Thucydide, Vil, 27.
(3) Thucydide, 11,55.
(4) AUiéDée, VJ, p. 272 e.
(5)ftiulOro8e,V,9.
(6) Orose, loc» eit.,-, Mommsen, Rômische Geschichte, II, p. 134. Boeckh, Laur.
Silb,, p. 123, veut à tort, selon nous, confondre cette révolte de 104 avec
la défecUon de 413.
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9(> LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
fut pas très grand : Diodore nous dit qu'il était d'environ mille
esclaves (1). On ne peut donc pas voir ici une preuve directe des
mauvais traitements dont les ouvriers du Laurion auraient été les
victimes. Le fait d'une grève ou d'une révolte survenues au temps
où les mines attiques étaient en pleine prospérité et sans l'inter-
vention d'une cause étrangère serait bien plus probant, mais les
écrivains anciens n'ont jamais fait une seule allusion, même
fugitive, à un semblable événement. En somme, la population
ouvrière du Laurion, si nombreuse qu'elle ait été, ne parait pas
avoir secoué son joug trop souvent, soit que les Athéniens aient
su lui faire accepter sans trop de répugnance son malheureux
sort, soit qu'ils aient su en temps ordinaire prendre leurs
précautions. Â la vérité, le contraire serait étonnant. On ne peut
guère, en effet, rêver de cachot plus sûr qu'une mine antique.
Le relèvement d'une échelle, l'obstruction d'une galerie, étaient
des moyens bien faciles pour emprisonner des esclaves révol-
tés et arrêter la propagation d'un mouvement séditieux :
les malheureux auraient été sans peine à la merci de leurs
maîtres.
L'examen détaillé des travaux de mine et de métallurgie
fournit la conviction que le personnel du Laurion était très
nombreux. En effet, si l'on essaie de se rendre compte pratique-
ment de l'exploitation d'une concession, on s'aperçoit qu'elle
nécessite un minimum d'ouvriers qui ne laisse pas d'être assez
élevé. Supposons qu'un Athénien ait dans sa mine cinq chantiers
d'abatage : il lui faut tout d'abord, pour tenir le pic et la pointe-
rolle,cinq mineurs. Si la distance à parcourir entre le chantier et
rentrée de la mine est très courte, quinze porteurs suffiront à
assurer l'extraction du minerai jeté à terre. Il n'est pas exagéré
d'avancer qu'un piocheur habile fournit de la matière à trois
porteurs, dont l'un s'occupe à remplir les paniers avec une sape.
Augmentons la distance à parcourir : immédiatement le nombre
des porteurs croîtra dans une forte proportion. Vingt porteurs
ne seront pas de trop,s'il y a seulement 200 mètres de galeries à
suivre entre les chantiers et la base du puits. Ajoutons mainte*
nant à ces trente ouvriers, cinq trieurs pour séparer le minerai
des fragments stériles : nous obtenons dé suite, sans compter
(l)Dlodore,XXXIV,2,19.
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ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'OEUVRB 97
Tépistate et les gardiens, un minimum de 35 esclaves. Or, il est
certaio que les exploitations de cette espèce n'étaient pas rares
au Laurion, car elles n'exigeaient pas un grand développement
pour en arriver à celte importance. Il faut songer que quelques-
unes étaient bien autrement considérables : un certain Sosias de
Thrace n'occupait pas moins de mille esclaves. Aussi pput-on
admettre, sans invraisemblance, qu'aux grandes époques de
prospérité, les concessions, qui employaient une trentaine
d'ouvriers, dépassaient de beaucoup la centaine.
De même, les ateliers de lavage demandaient un grand nombre
de bras, dont le calcul est assez facile à établir. Sans parler des
porteurs qui transportent le minerai de Toriflce du puits à
l'atelier, et des trieurs qui éliminent les fragments pauvres, il
faut admettre : i"* une équipe pour le travail des meules et des
mortiers ; 2" une équipe pour approvisionner les laveries de
minerai et d'eau ; 3° une équipe pour diriger le lavage. Pour un
groupe de deux laveries, à quatre robinets chacune, c'est-à-dire
de dimensions moyennes, avec trois meules et cinq mortiers,
nous arrivons au tableau suivant :
1* Trois meules à quatre hommes 12
Cinq mortiers à un homme 5
2° Approvisionnement de deux laveries en eau et en minerai . 4
3* Deux laveries à six hommes 12
Total 33
Ainsi, admettons en chiflres ronds une trentaine d'ouvriers
pour un atelier ordinaire. Si nous acceptons ces données, je
trouve que, dans les établissements du val Botzaris (1), qui ne sont
pas les plus importants, il n'y avait pas moins de 840 esclaves
occupés dans 28 groupes de laveries. Pour le travail des fours,
enfin, il est hors de doute qu'il en fallait encore un certain
nombre : mais ici les éléments d'une évaluation , même
approximative, nous manquent absolument. Ces calculs suffisent
cependant à montrer que l'industrie du Laurion avait besoin
d'une main-d'œuvre très abondante.
Peut-on estimer, à différentes époques, le total des esclaves
qu'elle occupait? On a tenté à plusieurs reprises de le déter-
miner, mais les divers résultats des auteurs, qui se sont occupés
(1) Voir le plan du val Botzaris, pi. 111.
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98 LB8 MINBS DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
de la question, me paraissent purement chimériques. Boeckh, le
premier, estima à 60.000 hommes la population ouvrière du
Laurion (1); il ne donne de son avis aucune raison, et c*est de
son plein gré qu'il attribue un peu plus d un dixième des
500.000 âmes qui habitaient TAttique à la région des mines.
Letnonue tente de prouver que les esclaves du Laurion n'ont
pas dépassé le chiffre de 10 à 12.000 (2). Les deux arguments qu'il
emploie me paraissent très insuffisants. Xénophon dit dans
les Revenus (3) qu'en cas de guerre il serait bon d'avoir une for-
teresse intermédiaire entre Thoricos et Anaphlystos pour y ren-
fermer les travailleurs. Letronne conclut de ce passafçe que
le nombre des esclaves devait être assez faible pour qu'il fût
possible de les réunir dans une même forteresse. A cela, il est
aisé de répondre que nous n'en savons rien : il est clair
qu'on pouvait donner au fort des dimensions suffisantes pour en
loger plus de 10.000 s'il était nécessaire. Le second argument
n'est guère plus solide (4). Par un calcul, dont nous discu-
terons plus loin les éléments qui nous paraissent peu exacts,
Letronne établit que chaque esclave devait produire par an
4 marcs 2/3 d'argent. « C'est, dit-il, le minimum de la pro-
duction. Ainsi dix mille esclaves donneront 40.000 marcs.
Supposons, ajoute-t-il, que la production égale 14 marcs 2/7 par
homme, comme à Himmelsfurst en Saxe, on obtiendra avec 10
ou 12.000 esclaves 171.400 marcs, c'est-à-dire les 3/4 de tout ce
qu'on exploite dans les mines entières de l'Europe (en 1822). »
Ce rendement est tout ce que peut accepter Letronne. Qui ne
voit combien est fautif un pareil raisonnement? Acceptons un
instant comme probable la production totale de 171 .400 marcs :
Letronne y arrive en multipliant 10.000 ou 12.000 ouvriers par
14 marcs 2/7. J'y arriverai aussi par la multiplication 20.000 ou
24.000 ouvriers par 7 marcs 1/7; si je prends maintenant sa
première donnée de 4 marcs 2/3 par homme, il nous faudra
37.000 ouvriers environ pour obtenir la production totale. Dans
ces conditions, on ne voit pas pourquoi l'on tiendrait pour un
(1) Boeckb, Staatshaushaltung der Athener, I, p. 52 (éd. Frânkel).
(2) Letroooe, Mémoire sur la population de l'ÀUique. p. 209 (Mémoires de
l'Académie des InscriplionSf t. VI, 1822).
(3) Xénophon, Revenus, IV, 43 et suiv.
(4) Letronne, ifrid., p. 211-214.
<5) Voir le plan du val Botzaris, pi. III.
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ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'CBUVRË 99
chiffre plutôt que pour un autre. Le nombre de 10.000 esclaves'
est donc de pure fantaisie.
M. Wallon l'adopte, mais le confirme par une raison nouvelle.
(( Ce nombre », dit-il, « est attesté selon nous, par Xénophon
lui-même, lorsque substituant l'Etat aux particuliers dans la
possession des esclaves, il semble l'accepter comme suffisant
aux besoins du moment (1) ». C'est interpréter le passage de
Xénophon d'une manière bien inexacte. D'abord l'auteur des Reve-
nus ne dit nulle part que l'Etat doive se substituer complètement
aux particuliers dans la possession des esclaves : il s'agit sim-
plement d'imiter les particuliers et de réaliser, comme ils le
font, de beaux bénéfices. D'autre part, il est manifeste que Xéno-
phon,en prenant le chiffre de 10.000, le considère comme imagi-
naire, aussi bien que celui de 1,200 ou de 6.000 qu'il donne plus
haut. « Si donc, dit-il, on réunit d'abord 1.200 esclaves, on peut
calculer qu'un accroissement successif, au bout de cinq ou six
ans, n'en donnera pas moins de six mille. Or^ ce nombre rappor-
tant, tous frais payés, une obole par jour et par tête d'esclave, le
produit annuel sera de soixante talents. De ces soixante talents,
qu'on en mette vingt à acheter d'autres esclaves. . .: le nombre
de 10.000 une fois complété^ on aura un revenu de cent
talents (2) ». Je ne vois pas que Xénophon veuille arrêter à 10.000
le chiffre des esclaves à louer: il a dit plus haut qu'il fallait en
acheter jusqu'à ce que chaque Âthéuien en ait trois, ce qui, au
bas mot, nous donne un chiffre de 50.000 esclaves (3). Quand
bien même Xénophon aurait fixé à 10.000 le nombre des esclaves
que TEtat devrait louer aux concessionnaires de mines, il y aurait
toujours lieu d'y ajouter le nombre inconnu des esclaves qui
étaient déjà employés par les particuliers.
M. Beloch (4), enfin, accepte les mêmes chiffres en se fondant
sur le même argument ; mais pour lui donner plus de force, il
prétend que les mines du Laurion n'auraient jamais pu occuper
les 40.000 esclaves qui, selon Polybe (5), travaillaient aux mines
de Carthagène. Nous n'en savons rien, et nul ne peut le dire. Il
ajoute qu'au milieu du IV« siècle, il ne pouvait y avoir plus de
(1) WaUoD, Histoire de V Esclavage dans Vantiquité, I, p. 249.
(2) Xénophon, Revenus, IV, ^24.
(3) Ibid., 17.
(4) Belocb, Die Bevolkerung der Griechisch-Rômischen Welt, p. 94.
(5) Cité par Strabon, III, 2, 10.
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l^X) LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
5.000 esclaves au Laurion et que deux siècles plus tard ce chiffre
était réduit à 1.000. De la première de ces données, M. Beloch
ne nous fournit pas les preuves ; de la seconde, celle qu'il nous
apporte est très mauvaise. Diodore de Sicile (1) nous dit qu'au
moment des guerres serviles de Sicile, le mouvement insurrec-
tionnel s'était étendu dans toutes les provinces, et que le nombre
des esclaves des mines qui se révoltèrent en Attique dépassa
mille. Est-ce là une raison pour que le total des esclaves du
Laurion se soit borné à ce chiffre? Il y en eut mille qui prirent
les armes, et voilà tout. Rien ne prouve qu'on ne réussit pas à
en retenir un plus grand nombre dans l'obéissance.
Ainsi tous les chiffres qui nous sont proposés sont aussi peu
certains que possible, et je ne crois pas que dans l'état de nos
connaissances, on puisse avancer un nombre précis. Les textes
nous manquent et rien ne saurait les remplacer. Thucydide nous
dit bien qu'en 414, après l'occupation de Décélie par les Spar-
tiates, plus de vingt mille esclaves, dont la plupart étaient
artisans, passèrent à l'ennemi (2). Il est probable, comme Boeckh
l'a pensé (3), que l'historien fait allusion à des esclaves fugitifs
du Laurion, mais il serait vain d'en tirer une conclusion tou-
chant la population servile des mines. Ce que nous pouvons
affirmer, c'est qu'avant cet événement, les esclaves étaient beau-
coup plus nombreux au Laurion qu'ils ne l'étaient au moment
où Xénophon écrivait, et que leur total dépassait alors 10.000.
Cela ressort de la suite du passage de Xénophon que nous citions
plus haut. (( Le nombre de 10.000 une fois complété, on aura un
revenu de cent talents. Mais, continue-t-il, pour prouver que
l'Etat recevra plusieurs fois autant, je prendrai à témoin, s'il
en existe encore, ceux qui se rappellent quel revenu produi-
saient les esclaves avant l'affaire de Décélie (4). » Telle est la
seule indication positive que nous puissions tirer des textes.
D'autre part, si Ton considère la population qui habite de nos
jours le Laurion et l'importance des travaux en cours, on arri-
vera à une conclusion analogue à celle qui se dégage du texte de
Xénophon. Il y avait en 1889 au Laurion une population totale
(1) Diodore, XXXIV, 2, 19.
(2) Thucydide, VU. 27.
(3) Boeckh, Laur. SUb., p. 123.
(4) Xénophon, Revenus, IV, 26 ; IV, 3.
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ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'ORUVRB 101
de 11.356 âmes (l). A supposer que les travaux, à la fin du
V* siècle, n'aient pas eu plus d*extensioo et d'importance qu'ils
n'en ont aujourd'hui, ce qui est peu probable, nous sommes, je
crois, en droit d'affirmer qu'à l'époque de Périclès, la population
du Laurion dépassait le chiffre de 20.000 âmes ; car ce n'est
pas tomber dans l'exagération que de doubler les chiffres actuels,
si l'on songe que le travail, accompli de nos jours par de nom-
breuses machines à vapeur, était alors exécuté par des hom-
mes (2).
Au IV« siècle, le total des ouvriers avait certainement baissé,
Xénophon le fait entendre clairement (3). Ce n'est point cepen-
dant que les esclaves fussent devenus plus rares de son temps
que soixante ou quatre-vingts ans plus tôt. L'auteur des Revenus
pense, en effet, que les achats d'esclaves qu'il conseille à ses con-
citoyens n'offriraient aucune difficulté. « Il est évident, dit-il, que
le gouvernement est plus en état que les particuliers de se
procurer des hommes à prix d'argent. 11 est facile au Sénat de
faire crier que quiconque veut peut lui amener des esclaves
et d'acheter ceux qu'on lui amène (4) ». Athènes fut de tout
temps un marché important d'esclaves, qu'elle tirait principa-
lement de Thrace et des côtes de la mer Noire (5). Il y en avait
un aussi au Sounion (6). Au V« siècle, en particulier, le marché
(1) Recensement de la population de la Grèce en 1889 (Ministère de Tloté-
rieur, AUiènes, 1890). Je vais, à la rifi^ueur, un peu au-delà de la vérité, en
cono prenant dans la population du Laurion celle de Kératéa. Mais l'écart est
peu considérable et Ton doit d*aiileurs faire rentrer Kératéa dans le district des
mines.
(2) Le théâtre de Tiioricos pouvait contenir 5,000 personnes. Voir Pampers
Amer. School at Atkens, iV, 1885, p. 10; Dôrpfeld-Reisch, Uas Griecfiische
Theater, p. i09-lll.
(3) Voir les textes cités plus haut.
(4) Xénophon. Revenus, IV, 18
(5) Démosthène, XXXIII, 9-11; XXXIV. 10; Strabon, XI, 2,3; VII. .3,12;
Poiybe, IV, 38; Pollux. VII. 14; Suidas, au mot *AXujvr|TOv. Cf. Biicbsen-
schutz, Besitz una Erwerbe im GriecMschen Alterthum, pp. 117-123.
(6) Térence, Phormion, 837. Nous ne possédons malheureusement pas de
noms d^esclaves qui nous éclairent sur la provenance exacte de ceux qu'on
employait aux mines. Les listes, qui nous sont parvenues, sont d'une époque assez
basse, du II* siècle de notre ère (listes d'esclaves voués au culte de Mén Tyrannos),
et les mines étaient alors, sinon abandonnées, du moins sans aucune esfiècc
d'activité. Cependant il est permis de penser que la provenance des esclaves n'a
pas beaucoup changé,et qu'avant l'époque romaine, c'étaient aussi les provinces
d'Asie qui fournissaient aux concessionnaires du Laurion la majorité de leurs
ouvriers. Cf. C/4, ill, 1, 73 et 74; IV, 2, 1328 c; Foucart, Associations reli-
gieuses chez les Grecs, p. 119 et suiv.; hulL Corr. BelL, XX, p. 84-85 (article
de M. Perdrizet sur Mên).
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102 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
était abondamment fourni. D'abord les expéditions militaires pro-
curaient toujours bon nombre de prisonniers. AuV^ siècle, Cimon,
dans sa campagne de TEurymédon. avait mis la main sur plus de
vingt mille captifs (1). Ensuite, la paix, en faisant prospérer
Tagriculture, l'industrie et le commerce d'Athènes, dut remplir
d'esclaves le pays tout entier ; un auteur remarque que c'est là
une des cooséquences ordinaires de la paix (2). A la fin du
IV*' siècle, enfin, l'historien Ctésiclès, cité par Athénée (3), dit
que lors du recensement de la population attique sous Démétrius
de Phalère (309 av. J. C), il n'y avait pas moins de 400.000
esclaves en Attique. On peut donc croire que les coocession-
naires du Laurion trouvèrent toujours à se fournir aisément
d'ouvriers. Si l'industrie des mines périclita, ce ne fut pas par
défaut de main d'œuvre, mais par absence de capitaux ou de
débouchés commerciaux, et aussi par Tarrôt de la vie politique
d'Athènes.
Les esclaves qui travaillaient aux mines étaient soit la pro-
priété des concessionnaires qui exploitaient directement leurs
parts, soit la propriété de particuliers qui les louaient aux
concessionnaires.
Beaucoup d'entrepreneurs avaient des esclaves qui leur appar-
tenaient. Ainsi, Pantainétès, adversaire de Nicoboulos, avait une
mine et un atelier (4), et il y faisait travailler des esclaves qui
ne semblent pas avoir été loués. On le voit veodre les trente
esclaves de son usine et emprunter de l'argent sur leur tête. Plu-
sieurs inscriptions hypothécaires nous apprennent aussi que les
esclaves étaient vendus avec les ateliers (5) : ils étaient donc le
bien du vendeur; par exemple, un certain Pheidon d'Aixoné
(1) Diodore, XI, 62. En 422 et 421, les Athéniens vendent la population de
Torone et de Scione : Thucydide, V, 3 et 32.
(2) Diodore, XI, 72.
(3) Ctésiclès, dans Athénée, Vi, p, 272 B. Ce chifitre a été taxé d'exagération.
Letronne en parUculier s'élève contre un pareil nombre qu'il trouve infiniment
trop considérable : Mém. de l'Académie des inscriptions, VI, 1822, pp. 192 et
suiv.; mais il n*y a pas de raison sérieuse pour le rejeter. Cf. Guiraud, Pro-
priété foncière en Grèce, p. 148.
(4) Démosthène, XXXVII, 4,22,26.
(5) ClAf II, 1122. 1123* ''Opoç £pYa<rr7|piou xoà àv8pa7r(i8(ov Tus^pafiévtov ini
Xucrei 4>6i8a)vi AiÇwvet, T. — Voir Calllemer, Le contrat de louage à Athènes,
p. 26 et suiv.
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ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-d'OBUTRE 103
achète à réméré pour un talent un epyaffTTiptov et des àvBpdiuoBa.
Les esclaves représentaient alors pour les concessionnaires
une partie du capital engagé dans leur entreprise. On 8*est préoc-
cupé de savoir ce que pouvait valoir en moyenne chaque tête
d'esclave. Boeckh est d'avis que le prix courant d'un esclave de
mines, au IV® siècle, était de 150 drachmes (145 francs) (1). Au
dire de M. Wallon, il faudrait hausser légèrement ce chiffre
jusqu'à 200 et 250 drachmes (2). Il est peut-être téméraire d©
vouloir préciser de la sorte, et surtout, il serait imprudent de
généraliser. Rien de plus naturel que la valeur des esclaves ait
varié aux différentes époques, et dans une même année, elle
était sujette à la hausse ou la baisse, selon la loi de l'offre et de
la demande (3). De plus, chaque esclave suivant son âge, son
sexe, sa provenance, ses aptitudes, avait son prix spécial. Dans
les ventes d'esclaves de 415 av. J.-C, les prix les plus souvent
répétés oscillent entre 200 et 300 drachmes (4). Mais un Messe-
nien descend à 130 drachmes, un Eléenen vaut 180, et un Cépha-
loniote 195. Des Syriens sont vendusjusqu'à quatre et cinq mines.
Aussi les chiffres que l'on peut trouver dans les auteurs n'ont-
ils qu'une valeur relative. Quand, selon Démosthène, Pantainétès
emprunte sur son atelier de Maronée et les trente esclaves qui y
sont attachés, 10,500 drachmes, nous savons que les esclaves
représentent en bloc 4,500 drachmes (5). Mais il se pourrait
qu'un autre groupe de même force fût évalué très différemment.
Disons donc que les esclaves de Pantainète valaient Tun dans
l'autre 150 drachmes, et non point que tous les esclaves de mines
coûtaient la même somme. Cependant un passage de Xéno-
phon nous fournit une donnée plus sûre (6). Il dit qu'avec le
revenu de 1,200 esclaves, loués à une obole par jour, l'Etat pour-
rait au bout de cinq ou six ans en acquérir 6,000. Il est aisé de
(1) BoecJch. Laur. Silb,, p. 124 ; Staatshaushaltung der Athener, p. 86 (éd.
Fraenkel).
(2) Wallon. Histoire de VEsclavage^ i, p. JtO'È. Oo ne saurait admettre, avec
M. WalloD, le calcul fondé sur la valeur du revenu des esclaves (àirocpopà).
Un esclave rapporte 60 drachmes par an ; supposons que Tintérêl soit de 24 p.
iOO : nous concluerons alors que Tesclave coûtait 250 drachmes. Mais qu'est-ce
qui nous prouve que l'intérêt était de 24 p. 100 plutôt que de 10 ou de 30 p. 100 ?
(3) Xénophon, Revenus, IV, 36.
(4) CIA, I, 275. 277; IV, 274.
{5) Démosthène, XXXVII, 4 et 21.
(6) Xénophon, Revenus, IV, 23. Cf. Boeckh, loc. cit.
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104 LES MINES DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
voir, par un simple calcul, que si l'on peut en réunir 6,000 en
cinq ans, c'est qu'ils auront coûté l'un dans l'autre 122 ou 123
drachmes. S'il faut six ans, le prix de chacun s'élèvera à 194
drachmes environ. La moyenne serait donc de 158 drachmes
(15S francs), ce qui concorderait assez bien avec la valeur des
esclaves de Pantainétès. Mais il faut songer que Xénophon, pour
être plus persuasif, a pu rabaisser quelque peu les prix au-dessous
delà réalité. Quelques esclaves, enfin, étaient payés beaucoup plus
cher.Nicias, fils de Nicératos,avait donné un talent (5,894 f.), pour
un conducteur de travaux (eTrttrràTTjç twv àpYupeiwv) (1). Cepen-
dant et à tout prendre, on voit qu'au IV« siècle, les esclaves
n'atteignaient pas en général un prix très élevé. L'équipe de
trente esclaves de Pantainétès ne représente que 43 «/o du prix
total de l'àpYaaTT^ptov et cependant ils sont dressés et savent
travailler. Il est à croire que desimpies manœuvres, porteurs
ou hommes à la meule, n'étaient pas payés 150 drachmes par
tête. 11 en est qui ne coûtaient guère que le tiers de cette
somme (2).
Les concessionnaires de mines n'avaient pas tous des capitaux
suffisants pour acheter les nombreux esclaves nécessaires à
leurs exploitations : ils avaient alors recours à de riches parti-
culiers qui louaient les leurs à des conditions déterminées.
C'était là une pratique commune à Athènes, non seulement
dans l'industrie, mais aussi dans l'agriculture (3), et elle
s'explique fort bien, surtout dans le travail des mines. En
effet, lorsqu'un entrepreneur ouvrait une mine nouvelle, en
creusant un ou plusieurs puits, un petit nombre d'ouvriers
lui suffisait : ce travail était long. Dès lors, il eût été très
coûteux, dans bien des cas, d'entretenir le grand nombre
d'esclaves, qui ne devaient être utiles qu'une fois l'exploitation
mise en train. La perte aurait été très grave si l'attaque,
mal conduite, avait manqué le gisement métallifère. De
même, la variation dans le rendement des chantiers rendait
avantageux et indispensable l'emploi d'esclaves loués. Si les
amas sont riches, abondants, il y a intérêt à multiplier le
nombre des travailleurs; s'ils s'appauvrissent et diminuent
(1) Xénophon, Mémorables^ il, 5,2.
(2) Xénophon, ibid,.
(3) Guipaud, Propriété foncière en Grèce, p. 454.
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(1) Xénophoa, Revenus, IV. 14-15. Voir Caillemer, Le contrat de louage à
Athèiieê, p. 19.
(â) XénopboD, Revenus, IV, 14; Hypéride, fragm. 165 (éd. Didot).
(3) XénophoD, Revenus, IV, 14 : 'OêoXbv {xèv àreXTi éxà<rrou tt^ç vi(Ji.épaç
àicoStSdvat, Tov S'àptô^jibv Tffouç àel ^apé/£tv.
(4) XénophoD, ibid..
(5) Eschîne, 1, 97.
4
ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'CEUVRE 105 .;J
d'ampleur, Il faut ralentir la marche du chantier. Aujourd'hui -1
encore, on procède de même; selon les besoins de la mine, on
élève ou Ton diminue le nombre des ouvriers à embaucher.
Ainsi, il est très probable que tous les concessionnaires, autour
d'un noyau d'esclaves bien dressés qui leur appartenaient,
groupaient, selon les nécessités du'moment, un nombre variable \>p
de manœuvres qu'ils louaient à des particuliers
Les conditions de la location nous sont bien connues. 11 semble A
d'abord qu'elles restèrent les mêmes pendant longtemps, et "^
qu'il s'était établi un taux fixe de loyer. Ce taux était, au V® et au
IV© siècle, d'une obole par jour et paresclave(16 centimes). C'était
ce qu'on appelait l'àiro^opà. Ainsi Nicias, fils de Nikératos, à la fin
du V® siècle, louait à Sosias de Thrace mille esclaves qui lui
rapportaient 166 drachmes par jour; Hipponicos gagnait 100
drachmes avec 600 esclaves et Philémonidès touchait 50 drachmes
pour 300 esclaves (1). Au IV® siècle, le taux de l'dtTto^opà était resté
le même : cela ressort de plusieurs passages desitei7^nt^.Hypéride
aussi nous dit qu'un certain Théomnestos louait des esclaves de
mines à une obole (2). — Le prix de location était un bénéfice net
pour le maître des esclaves. L'obole était k-ceX-f^ç (3), c'est-à-dire
qu'il n'y avait rien à en défalquer pour la nourriture et l'entretien
des esclaves : ces frais étaient à la charge de la personne qui les
louait. En troisième lieu, l'entrepreneur s'engageait à rendre
toujours le même nombre d'esclaves au propriétaire (tôv 8'àpiOfibv ::^
Iffouç àel irapé/£iv) (4) : par conséquent, les pertes résultant de la 4
mortalité, des maladies, des accidents, ne grevaient que le
budget du premier. L'iTuo^opà de chaque esclave loué aux mines,
représentait donc un gain de 60 drachmes par an. Sans doute,
si l'on compare ce bénéfice à celui que rapportaient certains
esclaves artisans, on le trouvera assez peu considérable. Les
ouvriers corroyeurs de Timarkhos (5), par exemple, représentaient
un gain de 100 drachmes chacun ; le chef d'atelier rapportait à
lui seul 125 drachmes. Mais il est clair que des esclaves loués aux
î*^
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106 LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
mines o'étaieot pas nécessairement d'habiles ouvriers : beaucoup
d'entre eux n'étaient que des manœuvres. De plus, rien
n'empêche de penser qu'à côté d'hommes faits, le propriétaire ne
louait des femmes, des jeunes gens, des vieillards, et le taux
d'une obole représentait ainsi une valeur moyenne : parmi les
mille ouvriers de Nicias, plus d'un aurait pu gagner plus d'une
obole, plus d'un aussi n'aurait peut-être rapporté que la moitié.
A tout prendre, c'était donc pour les capitalistes d'Athènes un
placement avantageux que de louer ainsi leurs serviteurs. Si le
bénéfice n'était pas très élevé, il était du moins très sûr, et l'on
évitait ainsi tous les ennuis et les risques d'une exploitation per-
sonnelle. La seule chance à courir, c'était de garder pendant un
temps plus ou moins long ces nombreuses bandes inoccupées et
improductives : mais il est probable que les contrats prévoyaient
une durée miuima de location et des dates fixes de résiliation ;
les esclaves devaient être loués au mois ou à l'année ou pour
une durée encore plus longue ; malheureusement nous n'avons
aucun renseignement sur ce point. On comprend donc que
Xénophon ait été séduit par les t)eaux côtés d'une vaste opération
de ce genre, et en ait conseillé l'expérience aux Athéniens (1).
Ce système de location parait avoir été en vogue particulièrement
au V« siècle, et il était encore très suivi au milieu du IV siècle.
Nous voyons dans Hypéride (2) deux personnages chercher à se
procurer des esclaves pour les louer dans les mines ; l'un d'eux,
Ariston, extorquait de l'argent à des citoyens, en les terrifiant
par une menace de délation ; l'autre, Théomnestos, avec les
bénéfices du chantage, achetait des esclaves, les louait au Lau-
rion, et les deux complices se partageaient les profits.
Si la location des esclaves était avantageuse pour le maître, le
concessionnaire y trouvait-il aussi son compte? Il avait à sup-
porter les frais de nourriture, d'entretien, à prévoir les pertes
d'esclaves qui pouvaient survenir. Letronne, dans son Mémoire
de la population de t'Attique (3), a dressé un état de dépenses qui
mérite d'être discuté, parce qu'il pourrait en imposer par un
semblant d'exactitude. Il prend l'exemple de Sosias de Thrace,
qui avait loué 1.000 esclaves à Nicias, et voici le tableau de ses
dépenses pour une année :
11) Xénophon, Revenus, IV.
(2) Hypéride, fragm, 165 (édit. Didol.)
(3; Mémoires de l'Académie des Inscriptions, VI, 1822.
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ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'fEUVRE 107
10 Pour 1.000 esclaves à une obole. 360.000 ob. 60.000 dr.
2® Pertes causées par les maladies et
les morts 50.000 8.350
3® Achat des combustibles, des outils.
Entretieu général. Impôt de25 p. ^
des dépenses 200.000 333.50
40 Nourriture d'entretien à une obole
par jour et par esclave. ... 360.000 60.000
970.000 ob. 162.000 dr.
Le deuxième et le troisième chapitre des dépenses reposent
l'un et l'autre sur des calculs chimériques. Letronne évalue à
3 p. % du capital la perte causée par les maladies et les morts dans
des lieux si malsains. Aucun indice ne nous permet d'adopter ce
chiffre : il n'y a pas à en tenir compte. Et, quant à compter
25 p. % de toutes les dépenses, pour faire face à la redevance
annuelle, à l'achat des combustibles, à celui des substances
nécessaires pour l'afTinage et Tentretien des outils et des ate-
liers, il va de soi que ce calcul est purement imaginaire. Il faut
nous résigner à ne pas connaître avec une telle précision le pas-
sif de Sosias de Thrace. Pour ce qui est de la nourriture des
esclaves, nous sommes mieux renseignés, et ne compter de
ce chef qu'une obole par jour et par personne, c'est rester en
dessous de la vérité. Voici, en effet, des données qui ne nous
permettent pas d'hésiter. Les comptes de dépenses du temple de
Délos (1) nous fournissent les chiffres suivants :
En 300. Un esclave reçoit par an pour
sa nourriture . . . . 120 dr. soit 2 ob. par jour.
269 180 » )) 3 » » »
248. (Année intercalaire) . . 130 » » 2 » » »
201 120 » » 2 » » »
179 120 » » 2 » » ))
De plus, en 179, nous savons que l'esclave reçoit de 15 à 25 oboles
pour l'habillement. Mais ce dernier chiffre est trop incertain, et
il vaut mieux ne pas le considérer. Les deux oboles de nourriture
représentent le prix de roj^wvtov et du blé ou de la farine d'orge.
Nous savons que la ration journalière de l'ouvrier et sans doute
aussi de l'esclave était d'un chénice et demi de blé par jour ou
(1) Homolle, BulL Corr. Heli., XIV, pp. 480-483.
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108 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
de trois chénices de farine d'orge (1). L'ofojviov était payé à
raison d'une obole par jour et par tête. Reste donc une obole
(0,16 centimes) pour le blé ou l'orge. Sans doute la valeur du
chénice de blé a varié du V« au 11I« siècle. Mais si l'on prend les
chiffres du cours du blé qui nous sont à peu près connus, à la fin
du V® siècle et au commencement du 111®, on verra que le chénice
1/2 de blé n'a varié que de onze centimes à seize centimes (2). Il
résulte de là qu'il faut majorer les chiffres de Letronne de près
de deux oboles par jour pour se rapprocher de la vérité.
Nous ne devons pas d'ailleurs nous dissimuler que ces chiffres
n'ont qu'une valeur très relative, et l'on ne saurait répondre que
les choses se passaient exactement de même à Athènes au V^ et
au 1V« siècles, et à Délos cent ans plus tard. Cependant, ils nous
permettent tout au moins d'apprécier le bon marché remar-
quable de la main-d'œuvre. Chaque esclave coûte au conces-
sionnaire une obole de location; deux oboles de nourriture; et,
si nous ajoutons deux oboles pour l'entretien et l'amortisse-
ment (nous sommes certes en-dessus de la vérité), nous arrivons
au total de cinq oboles par jour, soit 80 centimes de notre
monnaie. Je suis d'ailleurs convaincu que ia moyenne dans une
grande exploitation était loin d'être aussi élevée, pour cette
raison que la nourriture des enfants, des vieillards, des femmes
coûtait moins cher que celle des adultes. Cependant en conser-
vant ce chiffre, on voit que les concessionnaires de mines et les
chefs d'usines pouvaient aisément avoir quatre ouvriers pour un
que l'on emploierait aujourd'hui.
Le bon marché de la main-d'œuvre laissait donc une grande
liberté aux industriels du Laurion : ils pouvaient occuper
beaucoup d'esclaves sans compromettre leurs bénéfices. Leurs
frais généraux n'étaient pas très élevés, et le revenu net de
leurs travaux était pour eux moins éloigné du revenu brut,
qu'il ne l'est pour les modernes. En même temps la faculté de
disposer d'un chiffre d'hommes presque illimité a exercé une
influence réelle sur les méthodes d'exploitation suivies par les
anciens dans leurs travauxde mines. Quand on veut juger certains
de leurs procédés techniques, il convient de ne pas oublier ce
point important. Lorsque nous voyons, par exemple, les mineurs
s'obstiner à donner à leurs galeries les dimensions les plus
(1) Uomotle, loc. cit.
(2) (luiraud, Propriété foncière en Grèce, pp. 559-560.
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ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'ŒUVRE 109
exiguës, nous sommes tentés de les accuser de maladresse ou
d'inexpérience. Que o'ont-ils creusé, dira-t-on, des galeries à
grandes sections, horizontales, assez larges pour permettre le
transport par roulage? Â la vérité, s'ils n'ont pas agi de la sorte,
c'est qu'ils trouvaient avantage à suivre une autre méthode. En
effet, le concessionnaire, qui n'avait que quelques années devant
lui pour exploiter son lot, avait tout intérêt à atteindre le plus
vite possible les gisements qui devaient l'enrichir. Une galerie
étroite l'y menait en trois mois, alors qu'une galerie plus large
aurait demandé six ou huit mois à ses ouvriers. C'eût été, à son
avis, perdre un temps précieux à un ouvrage inutile ; mieux
valait exploiter trois mois plus tôt un amas de belle galène, et
faire les frais de dix porteurs de plus, que d'y arriver trois mois
plus tard et de faire la maigre économie de dix esclaves. La
main-d'œuvre ne coûtait pas assez, pour qu'on se préoccupât de
l'épargner par des procédés plus parfaits. Telle est, je crois, une
des raisons qui firent adopter par les mineurs du Laurion le
type de la galerie étroite. Pour le même motif, ils ont toujours
manœuvré à bras leurs meules de broyage ; pour le même motif,
ils n'ont commencé qu'assez tarda installer des treuils d'extrac-
tion à l'orifice de leurs puits. C'est ainsi que Tabondance de la
main d'œuvre, fournie à si bon compte par l'esclavage, a nui
dans une certaine mesure, non pas au rendement des mines,
mais aux progrès des méthodes d'exploitation.
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CHAPITRE VI
PRODUITS ET COMMERCE DU LAURION
Les produits fabriqués au Laurioo se divisent en deux classes
distinctes: d'une part, Vargent et le plomb, d'autre part, des
substances diverses employées en médecine et dans les arts
industriels , telles que la cadmie et la spodos , Vocre et le
minhim. Toutes ces marchandises d'inégale valeur constituèrent
le fonds d'un commerce d'exportation, qui n'a pas été sans
influence sur le développement économique d'Athènes.
L'argent, au sortir des fours de coupellation, était coulé dans
des moules de formes variées. Les lingots portaient primiti-
vement le nom d' ôêeXwxoi, ôSeXoi (1). C'étaient alors des barres,
plus étroites d'un bout que de l'autre (2). C'est sous cette forme
que l'argent fut mis, à l'origine, en circulation, et l'on sait que
Pheidon d'Argos, après avoir frappé les premières monnaies
grecques, avait consacré des opeXoù; dans le temple d'Héra. On
(1) \r\s\oie, fragment 481 (Ed. Rose, Leipzig, 1886); Etym. Magnum, au
mot *OêeXi<Txoç : tt^oîto; oè TtàvTOJv <ï>£{8tov 'ApysToç w6\t.i(T\t.0L exo^cv cv
Aly^vT) xal 8ta8oùç to v<^{jLi(r(jLa xal àvaXàptov toùç o^slifTxouç àvéÔYjxe ev
TTi ''Aoyei "Hpa. Voir Pollux, IX, 83. Cf. Hullsch, Griechische und Romisehe
Métrologie, p. 133, (2« édiUon); Brandis, Munz-Massund Getcichlssystem Vor-
derasiens, p. 133, 1.
(2) Scbliemann a retrouvé, à Troie, des barres d'argent en forme de lame de
ciseau, qui pesaient de 171 à 174 grammes. Voir Scbliemann, llios, pp. 591-593.
Trois de ces barres sont représentées dans Touvrage de Scbucbbordt, Schlie-
mann's Ausgrabungen, p. 82, fig. 45-47.
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PRODUITS ET COMMERCE DU LAURION 111
trouve aussi le mot AeXcp(ç (1) employé pour désigner un lingot
qui rappelait sans doute vaguement la forme du dauphin : c'est
l'équivalent de notre expression française « saumon ». Le plus
souvent, les gâteaux d'argent s'appelaient simplement yyxs.oL'^oL (2) :
c'est le morceau de métal obtenu par fusion et sans forme déter- '
minée. Quant aux dimensions et au poids (3) de ces lingots, nous
n'en pouvons rien dire. Il est probable que les moules de terre
cuite ou de marbre, où ils étaient coulés, avaient une capacité
déterminée et contenaient un poids de métal connu d'avance. On
essayait les lingots provenant d'une môme fusion pour en déter-
miner le titre, et chaque série était accompagnée d'un échantillon
d'essai (BoxtjjLstov) (4). Cet essai se faisait soit au feu, soit à la
pierre de touche : au feu, les couleurs du métal en fusion déce-
laient les alliages; au frottement, la nuance de l'empreinte révé-
lait aussi la présence des corps étrangers. Théophraste prétend
même que, par cette dernière méthode, un orfèvre habile pouvait
apprécier la quantité d'alliage contenue dans une pièce de
monnaie (5). Ainsi préparé et éprouvé, le métal était mis en vente
et quittait le Laurion.
L'argent avait un double emploi : il servait au monnayage et à
la fabrication d'objets précieux.
Comme métal monétaire, l'argent du Laurion avait à Athènes
un débit considérable. Il est clair que l'État n'allait pas acheter
à l'étranger le métal que lui fournissaient en abondance les
mines de l'Attique, et l'on peut affirmer que, dès lorigine,
toutes les monnaies d'Athènes furent frappées avec de l'argent du
pays. 11 était d'usage courant de désigner les drachmes d'Athènes
(1) AeX(p(ç, dans une inscripUon de Délos : Bull, Corr. Bell., XIV, 1890,
p. 403. Cf. HomoUe, ibid.^ XV, 1891, p. 128.
(i) HomoUe, BuU, Corr. BelL, VI, 1892. p. 134. C. I. Grœciœ Septen-
trionalis, I, 303. 1. 102.
(3) M. Daubrée (Revue Archéologique, XVII, 1868, p. 299), parle de gâteaux
d'argent trouvés en Espagne dans les mines antiques, mais ne donne aucun
détail à ce sujet. A ma connaissance, on n*en a pas encore découvert au
Laorion.
(4) Tliéophraste, Pierres, VII, 45-47 (éd. Wimmer). Pollux, III, 86. BuU.
Corr. Hell , XIV, 1890, p. 404 ; VI, 1882, p. 134 : pacraviCeiv, Boxifià^eiv,
Soxi{jLa(r(a, àpYupiov Bôxi^iiOv.
(5) Théophraste, loc. cit. : "UcTe tôv xatx^^aXxov ypuorbv xal apvupov
YvwpiÇeiv xal Tidaov eEç xbv ffTarrjpa [i.é[i.txTai.
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112 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
SOUS le nom de a chouettes lauriotiques », ^Xauxeç Xaupicorixat (1),
ce qui oe veut pas dire qu'on les frappait au Laurion, mais
seulement qu'elles étaient faites avec le métal lauriotique (2) 11
suit de là que la prospérité des mines était liée à celle de la
politique et du commerce d'Athènes. Quand la Cité exerçait son
hégémonie sur la Grèce et quand son commerce était florissant,
on peut être sûr que le Laurion jouissait d'une grande activité.
Les mines devaient alors subvenir aux besoins de la frappe
monétaire, qui augmentait en même temps que Tinfluence et les
relations d'Athènes (3). Au contraire, lorsque la République fut
déchue de son rôle politique et commercial, les travaux se ralen-
tirent et finirent par s'arrêter. Outre la clientèle d'Athènes, le
Laurion eut aussi celle de la plupart des villes grecques, qui
venaient s'y approvisionner du métal nécessaire à l'émission de
leur propre monnaie. Lorsque les mines de Thasos et de Siphnos
eurent cessé, au commencement du V* siècle, de faire concur-
rence à celles de l'Attique (4), celles-ci restèrent pendant près de
deux siècles la source principale de tout l'argent qui circulait en
Grèce. 11 fallut de grands changements dans le monde hellénique
pour leur ravir ce monopole.
A Athènes, l'argent destiné à la frappe des monnaies était porté
dans l'atelier public, appelé ipYupoxoTueTov (5), situé près d'une
chapelle dédiée au héros Stéphanophoros, et placé, à la fin de
la République, sous la surveillance du stratège lirl ta 5irXa (6) :
c'était l'hôtel des monnaies. Avant la frappe, le métal précieux
subissait, comme nous l'avons vu, un dernier affinage (7). 11 était
ensuite coulé dans des moules de la grandeur voulue pour
obtenir le flan des différentes pièces. Le poids de chaque flan
(1) Aristophane, Oiseaux, 1106 : FXauxeç 6[iaç outcot' eiriXe^^ouffi Xauptu)-
Ttxa(. Scholies d'Arislophaae, Chevaliers, 1091. Cf. Suidas, au mot EXauÇ
T^TttTai ; Hésychius.
(2) Boeckh, Laur. Silb,, p. 109.
(3) Cf. Th. Reioach. Revue des Études grecques, 188S, p. 176.
(4) V. plus loin, Ch. Vil.
(5) Scholies d'Aristophane, Guêpes^ 1007, to àpYupeîov to Birifiôaiov ; Har-
pocration, au mot 'ApYupoxoTretov : « 'Avti^oSv ev Tui icpbç NixoxXéa OTtou
xoiTTETai TO v(JfjLi(r[i.a. ''Ovuv <T7)[jiavTY5pi(JvTiv£ç xaXoîîffiv. » PoUux, VII, 103;
Aristote, Problèmes, p. 936 b, 23 et suiv.
(6) CIA, 11,476; Ci, BoeclLh, Staatshaushaltung der Àthener, II, p. 324-
325. Th. Relnach, Revue des Étv4es grecques, 1888, p. 172. Lenormant, La
Monnaie dans Vantiquité, III. p. 237 etsulv.
(7) Voir plus haut, p. 85.
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PRODUITS ET COMMERCE DU LAURION il3
était légèrement supérieur à celui de rémission définitive, et
par suite, on était obligé de rogner chaque pièce : les parcelles
recueillies étaient remises à la fonte. Enfin le flan était livré au
marteau du monnoyer qui y frappait les empreintes convenables
(x6irceTai to v6[j(,i<r{jLa) (1). C'est le soin apporté à ces trois manipu-
lations qui donnaient aux pièces de monnaie d'Athènes la
finesse de titre, le poids el les types, qui leur ont valu, dans
l'antiquité, une si belle réputation.
La finesse de titre, en particulier, est très remarquable : les
fondeurs de ràpYupoxoirecov étaient passés maîtres dans leur art.
Un tétradrachme ancien a donné 986 millièmes de fin et un
autre 983 (2). Les monnaies de frappe plus récente ne con-
tiennent que 966 millièmes d'argent (3). Celles enfin qui datent
des derniers temps du monnayage autonome d'Athènes n'ont
plus que 919 millièmes (4) d'argent. Il semble donc que les
Athéniens aient augmenté de plus en plus la proportion de
l'alliage, à partir du V^ siècle. Je crois pourtant qu'il n'y a rien
là qui soit le fait d'une volonté bien arrêtée. En efiet, il est à
remarquer que les alliages, de quelque époque que soient les
pièces analysées, ne se composent jamais que de cuivre et d*or.
L'absence complète de plomb dans les monnaies des dernières
séries, prouve donc que, même au premier siècle, on procédait
avec soin à la seconde coupellation. Le cuivre et Torse retrouvent
partout, mais n'ont pas été ajoutés à l'argent par la main des fon-
deurs : ils s'y trouvent naturellement, car telle est la composi-
tion du minerai d'argent au Laurion (5). Ces deux métaux n'ont
pas pu disparaître totalement, même des meilleures monnaies,
parce que l'opération à la coupelle ne peut rien contre eux. Une
(1) HarpocraUon, au mot 'ApYupoxemetov. Hérodote, III, 56 ; Aristophane,
Guêpes, 723 ; Aristole, Economiques, p. 1349 a, 2, 20.
(2) Hullscb, Grieckische und Rbmxsche Métrologie, p. 233 (2« éd.).
(3) ma., p. 234.
(4) Ihid., p. 233. Ce chiffre est exceptionnel. Les tétradracbmes d'ArisUon-
Philon frappés vers 88 av. J.-C. ont U24 millièmes de fin alors que les bonnes
séries en comportent 978. Mais j'ai choisi le Utre le plus bas que J'ai pu
trouver, comme le moins favorable à mon hypothèse. Cf. Th. Reinach, Revue
des Études grecques^ 1888, p. 173; Barclay V. Head. Catalogue of Greek
Coins, Attica, p. XLVII.
(5) C'est un fait constaté partout que l'argent contient toujours une petite
quantité d*or. Il en est de même au Laurium. Voir De Launay, Traité des
gisements métallifères, II, p. 729. Cambrésy, Laurion, p. 74; Blûmner,
Technologie der Gewerbe und Kiinste, IV, p. 151, note 3.
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114 LES MINES DU LAURION DANS L* ANTIQUITÉ
preuve de ce fait, c'est que Tor reste toujours dans une propor-
tion constante, de 2 millièmes environ; et ce n'est qu'un hasard
qui fait que cette valeur d'or compense dans les monnaies de la
2^ série les 32 millièmes d'alliage pauvre qui l'accompagnent.
Quant au cuivre, de 32 millièmes dans les tétradrachmes de la
t série, il passe dans ceux de la troisième, à 78 millièmes. Faut-il
croire que les fondeurs, à cette époque, aient ajouté du cuivre ?
C'est peu probable, et le fait peut s'expliquer sans cela. Il est
fort possible, en effet, qu'après plusieurs siècles d'exploitation,
les mineurs du Laurion aient été obligés de recourir à des
minerais moins purs que ceux qu'on trouvait précédemment ; ou
bien, par la décadence même de l'industrie minière, le premier
traitement métallurgique des minerais n'était plus exécuté avec
le même soin qu'auparavant ; dès lors, le plomb d'œuvre conte-
nait une plus forte proportion de cuivre qui, à la coupellation,
demeurait avec l'argent. On ne voit pas, en effet, pourquoi les
Athéniens, pour abaisser le titre de leur monnaie, auraient
commencé par éliminer complètement le plomb pour ajouter
ensuite le cuivre : il eût été plus simple et plus économique de
laisser l'argent dans l'état imparfait de la première coupellation.
Il est donc naturel de penser que la présence en quantité crois-
sante d'un alliage dans Tangent monnayé d'Athènes, à mesure
qu'on se rapproche de l'ère chrétienne, est due plutôt à la déca-
dence des travaux métallurgiques du Laurion, qu'au désir de
réaliser un bénéfice sur le métal précieux (1). Aux pires raomeots
de leur histoire, dans les embarras financiers les plus graves,
les Athéniens ont battu monnaie avec de Tor, avec du cui-
vre (2). On ne nous dit jamais qu'ils aient altéré leur monnaie
d'argent.
Aussi de tout temps dans le monde grec, les monnaies
d'Athènes ont-elles fait prime sur les marchés. Aristophane
déclare qu'elles sont considérées comme les meilleures de
toutes (3). Xéoophon indique clairement qu'elles ont cours à
l'étranger : a Au Pirée, dit-il, on peut faire tous les échanges
(1) Huitsch, Griechische und Romische Métrologie, p. 234, est du même
avis, mais sans donner de raison.
(t) ScboUes d'Arlstoptiane, Grenouiites, vers 720 (éd. Didot, p. 296) Cf.
Babelon, La Monnaie d'or d'Athènes, Revue des Etudes grecques, 1889,
p. 124-148 Barclay V. Head, Catalogue of (ireek Coins, Attica, p. XXVI-XXX.
(3) Aristophane, Grenouilles, 720-726 : KaAX{9T0iç à^xvT<i>v, ok Soxeî,
vop.i(r[jLâTu>v.
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PRODUITS ET COMMERCE DU LAURION 115
» possibles d'objets utiles, et si Ton ne veut pas de cargaison,
» on peut emporter de l'argent, excellente marchandise : car où
» qu'on le vende, les bénéfices dépassent les avances (1). » Plus
tard encore, quand les Romains exigèrent des contributions de
guerre des cités helléniques, ils eurent bien soin de spécifier
qu'elles seront payées en argent attique et du ''meilleur (2).
Lorsque, à l'époque macédonienne, Athènes cessa pendant un
temps de battre monnaie, des peuples étrangers, qui étaient
habitués aux chouettes du Laurion, ne crurent pouvoir mieux
faire, pour subvenir à leurs besoins, que d'imiter la monnaie
d'Athènes (3).
Si tel a été le succès universel et constant de cette fameuse
monnaie, Athènes a dû mettre en circulation une masse
considérable d'argent. Nous ne pouvons pas l'évaluer exac-
tement, mais certains renseignements nous permettent d'en
estimer l'importance. Thucydide (4) rapporte qu'avant la
guerre du Péloponèse il n'y avait pas moins de 9,700 talents
(58 millions de francs) d'argent monnayé en réserve à l'Acropole;
quelque temps auparavant, il y en avait eu jusqu'à 10,000. Il est
tout naturel de penser qu'il y en avait autant en circulation
dans le commerce, jsinon plus, après l'ère de grandeur politique
et de prospérité commerciale qu'Athènes venait de traverser.
D'ailleurs, la constitution des fonds de réserve favorise toujours
la vente du métal, puisqu'il faut, par de nouvelles émissions
d'espèces, compenser les sommes immobilisées, sous peine de
gêner le commerce. Il appartenait au Laurion de satisfaire à
toutes ces demandes ; et c'est ainsi que la prospérité du com-
merce et celle des mines étaient étroitement liées entre elles.
L'argent produit au Laurion n'était pas uniquement destiné au
monnayage. Une bonne part en était vendu à l'industrie privée,
qui l'employait de mille manières. Ce débouché avait son impor-
tance, et était même la seule ressource des métallurgistes, quand
(1) Xéoophon, Revenus, III, 2: 'AXXà ultiv xaî toïç ejjL7c6pot; ev p-èv xaïç
xXeiaTŒiç TÛv TtoXewv àvTtcpooTiÇeffôa^ ti avdtYXTj, vouL^dfiLaffi yàp où ;^07j<ri(ioiç
IÇo) ;^p(ÔvTaf Iv 8e tatç 'AÔYjvatç 7cXeT<rra [i.£v lort avTeSàvciv aiv av SecuvTai
àv6pa)^oi, T^v Se (iTi poùXcovxai àvTi©opT(Çe(yôai, xaî ol apyùpiov l^aYOVTeç
xaXïiv ejJLiroptav eÇàyouaiv. ''Oirou yap av TrwXwctv aùro, iravTaj^ou TcXeïov
Tou oL^yaiou Xa^Jiêctvoudiv.
(2) Polybe, XXI, 32, 8 ; 45. 19.
(3) Barclay V. Head, Catalogue of Greek Coins, Àttica, p. XXXI-XXXIII.
(4) Thucydide. II. 13.
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116 LES MINES DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
les ateliers monétaires d'Athènes venaient à chômer, comme il
arriva à la fin du IV* siècle. Le monde grec consomma, sous forme
d'objets d'art, statues, vases, bijoux, armes, meubles, une
quantité considérable d'argent, et l'on est particulièrement
frappé de ce fait quand on parcourt les inventaires des trésors
sacrés qui nous sont parvenus. Thucydide dit que l'argent et
l'or, non monnayés, employés pour les offrandes publiques et
particulières, avec les vases sacrés, servant dans les pompes et
jeux publics, qui étaient à l'Acropole, ne valaient pas moins de
50 talents (1), et que les autres temples renfermaient aussi des
richesses considérables. Dans un inventaire du trésor d'Athèna,
de 418-417, je relève 163 phiales d'argent d'un poids total de
16653 drachmes, sans compter d'autres objets en argent d'un
poids total de 13 228 drachmes (2). Vers 180 avant J.-C, dans le
seul temple d'Apollon à Délos, il n'y avait pas moins de 1600
phiales, la plupart d'argent,d'un poids moyen de 100 drachmes (3).
Sans doute, rien ne prouve que cette quantité d'argent pro-
venait uniquement des mines de l'Attique, mais il y en avait
certainement une partie, et sans doute la plus forte, puisque le
Laurion resta pendant deux siècles la source presque unique
de tout l'argent qui circulait dans le monde grec, et nous pou-
vons juger par ces chiffres de l'importante somme de métal
qui était ainsi absorbée par les trésors sacrés.
Les particuliers en consommaient aussi d'assez fortes quan-
tités pour la fabrication des vaisselles et des meubles. Les
àpYupa>[jt.aTa sont fréquemment mentionnés dans les auteurs (4).
Démosthène reproche à Midias d'avoir une selle d'argent (5). Lui-
même avait reçu en héritage des vases de même métal (6). Lysias
se plaint d'avoir été dépouillé, entre autres objets précieux, de
quatre coupes d'argent (7). Le riche Anitos a sa table garnie de
(1) Thucydide, II, 13.
(2) CIA, l 125.
(3) Bull, Corr. Bell. y XV, p. 166; M. Homolle esUnoe que les offraodes
et le matériel du culte, en argent, avaient en 279 une valeur de 127000 drachmes :
Bull. Corr. HelL VI, p. 109 et suiv.
(4) Strabon. XIII, 1, 67. Athénée, V, p. 202 F. ; p. 210 E; VI, p. 230 F. ; XII,
p. 540, B, ... etc.
(5) Démosthène, XX I, i::3.
(6) Démosthène, XXVll, 10 et 13.
(7) Lysias, contre Eratoêthène, 11 .
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PRODUITS ET COMMERCE DD LAURION il7
vaisselle d'argeDt (1). Quand les AthénieDs mettent à la voile pour
l'expédition de Sicile, c'est dans des vases d'argent qu'ils font
leurs libations (2). A partir de l'époque macédonienne, le goût
des objets précieux alla en se développant. Les auteurs de la
moyenne et de la nouvelle comédie y font des allusions très fré-
quentes (3). On peut donc penser que les producteurs du Laurion
trouvèrent de ce côté des débouchés pour le métal qu'ils fabri-
quaient, même lorsque, à la suite des conquêtes d'Alexandre, il
devint plus abondant en Grèce. Il ne semble pas d'ailleurs que,
même à la fin du IV* siècle, il ait rien perdu de sa valeur. Si vers
438, la valeur de l'argent en regard de celle de l'or est dans le
rapport de 14 à 1 (4), elle s'est au contraire relevée, entre 320
et 298, et se trouvait dans le rapport de 10 à i (5). Comme le
remarque déjà Xénophon, vers 355, l'or devenant commun (6)
perd de sa valeur et fait hausser le prix de l'argent. Il faut donc
croire que si l'industrie du Laurion périclita, comme nous le
verrons, à partir du III* siècle, cette décadence tint beaucoup
plutôt à des événements politiques qu'à des raisons purement
commerciales.
L'importance capitale de l'argent a fait oublier que les mines
du Laurion produisaient aussi du plomb. Le nom n'en est cité
qu'une seule fois dans les auteurs. Il est cependant hors de
doute que la valeur marchande n'en était pas méprisable et
qu'Athènes était le principal marché de ce métal dans le monde
grec. Elle en avait à sa disposition des masses considérables,
300 fois plus que d'argent, puisque 3 kilogrammes d'argent sup-
(1) Plutarque, Vie d'Àlcibiade, 4.
{t) Thucydide, VI, 32. Cf. Daremberg et Saglio, Dict. des Antiquitéf, I,
p. 409.
(3) Alexis, fragm. 2 et 59 ; Diphilos, fr. 45, 19, 66; Ménaadre, fr. U, 141, 475 ;
ÂpoUodoros Gelous, fr. 3 ; Philippidès, fr. 9, 27. 3 ', dans les Comicnrnm
ÀUicorum fragmenta, tomes II et III (édit. Kock).
(4) Bull. Cnrr, BelL, 1889, p. 172.
(5) Th. Reinacb, Revue numismatique, 1893, p. 18. — Vers 250, à Délos,
l'argent se maintient à 10 pour 1 : Bull. Corr, Heli, XV, p. 165.
(6) Xénophon, Revenus, IV, 10. Je crois que ce texte à lui seul suffirait à
enlever toute valeur à Thistoriette contée par Douris de Samos, et qui nous est
rapportée par Athénée, VI, p. 231 B. PhUippe de Macédoine avait l'habitude de
placer sous son oreiller une coupe d'or de 50 drachmes. Douris tire de là la
conclusion que Tor et l'argent étaient très rares à cette époque. Or, dès le temps
d'Alexandre I"*, flis d*Amyntas, les mines de Macédoine rapportaient déjà un
talent par Jour : Hérodote, V, 17.
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118 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
posent la coupellation d'environ 1000 kilogrammes de plomb.
Les litharges provenant de cette opération étaient, nous l'avons
vu (1), transformées en plomb marchand, et celui-ci entrait dans
le commerce sous forme de saumons (fig. 25), où chaque fabricant
58 ^ imprimait sa mar-
que particulière. Ces
saumons pesaient
environ 15 kilo-
grammes.
Le prix du plomb
à Athènes nous est
connu au V« et au
^-•'* "^ IVe siècles. D'après
^''«- ^' les comptes de cons
truction du temple d'Athèna Poliade (2), en 408, le plomb se
vendait 5 drachmes le talent de commerce (36.150 gr.). soit
environ 13 centimes le kilogramme. Suivant une inscription
de 359, il ne valait plus que 2 drachmes 4 oboles le talent, soit
un peu plus de 7 centimes le kilogramme (3). Cette dernière
donnée s'accorde assez exactement avec celle d'un texte des
Economiques d'Aristote (4), où il est dit qu'un Athénien,
nommé Pythoclès, et il s'agit sans doute ici du personnage
contemporain de Démosthène, conseilla à ses concitoyens
d'acheter tout le plomb qu'ils pourraient trouver à 2 drachmes
pour le revendre ensuite au prix de 6 dracimes (5). D'après cette
évaluation, le plomb serait tombé au prix de 5 centimes le
kilogramme. La différence entre les prix de 408 et les prix du
temps de Démosthène s'explique aisément si Ion songe qu'en
408 le Laurion était certainement dans une période de crise.
(1) V. plus haut, p. 87
(t) eu, I, 324, fragm. C. col- II, /. 38,-41 : 2 talents à 10 drachmes.
(3) eu. Il, 834 b, coMI, /40.
(4) Aristote, Economiques, p. 1353 a, 15 : IIuôoxXtiç 'AÔTivaioç 'AÔTjvatoiç
auveêouXeuae tov [i<iXu68ov tov ix twv Aaup(wv 7capaXa[Jt.ëàv6iv ^apà twv
l8ta)To>v T7JV 7c6Xtv, oî(r7cep eTroiXouv, Biopa^jxov, eîra Tx^avTaç auToùç
TifXTjV éïa8pày[xou outo) TccoXeîv. Susemihl acce ite la correctioo tov èx twv
Aauptwv, proposée par Boeckh,au lieu de ex toîv Tupiu)v. Cf. Boeckh, Laur.
Silb., p. d5 tt suiv.
(5) Boeckh, Staalthamhallung, I, p. 4i (éd. Fraenkel) est d'avis qu*il est
question de Pythoclès, contemporain de Démosthène. Cf. Démosthène^ XVIII,
285; XIX, 225, 314. On trouve aussi à la même époque mentionné dans les
inscriptions un nuôoxX-fjç Souvteuç : CU, II, 172 ; 808 c, /. 94 ; 809 d, L 232.
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PRODUITS BT COMMERCE DU LAURlOll 119
après la défection des esclaves en 413 et les désastres de la
guerre du Péloponèse (1). Les Spartiates occupaient toujours
Décélie, et les mines étaient sans doute obligées de chômer. Je
crois donc que les prix du IV* siècle représentent assez exacte-
ment le cours normal du plomb à Athèoes : il est clair qu'il
fallait que le métal fût très abondant pour être à si bon marché.
D'autre part, le projet de Pythoclès nous montre qu'Athènes
était le grand marché du plomb et qu'elle aurait pu, si telles
avaient été ses habitudes en matière de commerce» établir à
son profit le monopole de ce métal. Rien n'indique que la pro-
position ait été acceptée.
Le plomb était travaillé par des ouvriers spéciaux ((ioXu68o-
/oeTv) (2) et servant à mille usages divers, a dû être consommé
en grande quantité. La plus importante de ces applications
était sans contredit le scellement des pierres d'édifices. Le fait
que les Grecs ne se servaient pas de ciment et de mortier rendait
nécessaire remploi de crampons de fer scellés au plomb ((i.oXu68ov
Tceptycat) (3), qui reliaient entre eux les dalles de pavage, les tam-
bours de colonne et, en général, toutes les pierres à grand appa-
reil des édifices publics (4). Toutes les constructions de l'Acropole
ont demandé une grande quantité de plomb. Les remparts du
Pirée étaient ajustés de la même manière (5). Les tuyaux de con-
duite deaux étaient aussi faits en plomb (6). On en retrouve
à Délos par exemple, des fragments considérables encore en
place, qui, dans les maisons de l'Ile, amenaient les eaux des
toits dans les citernes ou dans les égouts des rues. En
résumé, les Grecs, grands constructeurs, ont été amenés à
dépenser des masses considérables de ce métal, et le Laurion
pouvait satisfaire à toutes leurs demandes. Il faut ajouter
que mille objets divers étaient faits aussi du même métal, que
l'on a découvert dans les fouilles ou que l'on trouve mentionnés
(1) La remarque est de M. Fraenkel (Boeckb, Staatshaush. d, Àth. Il, p. S.
Anm., no66).
(2) Pollux, VII, 108 : MoXuêBoxofiïv tov [lôXuêSov k^yil^ec^on. Cf. CIA II.
834 b,col. Il, 1. 40.
(3) CIA. IV. 1064, h, 1. 21, 29, 43, 106 ; 1054, c, l. 13.
(4) CIA, 1. 319, 1. 4 . MôXuSSoç T(jj àvôé[xa> x.<x\ TOtç ôecrfiotç twv X(ô(t)v tou
(5) Thucydide, I. 93. Cf. Hérodote, I. 186. Ai6oi (n5T,p(i> xal [ioXû6ûa>
Scoefiévoi.
(6) CordeUa, Laurion, p. 106.
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120 LES MINÉS DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
dans les textes : vases, boites à onguents, lampes, poids, haltères,
jetons d'entrée dans les théâtres, ancres de bateaux, crayons
pour tracer des lignes (1), tout cela en absorbait encore de
grandes quantités. Les fouets et les lanières, dont on battait
les esclaves, avaient des grains de plomb à leur extrémité.
Les machines de guerre et les balles des frondeurs en usaient
également (2). On remployait aussi à des usages moins hon-
nêtes : les pièces fourrées en plomb n'ont pas été rares dans
l'antiquité (3), et nous savons qu'on vendait souvent comme
argent ou comme or des objets de plomb recouverts d'une
feuille mince de métal précieux. Cependant, quel que soit le
nombre des usages auxquels le plomb pouvait servir, j'ima-
gine que le Laurion en produisait encore plus qu'il n'était
nécessaire. On a souvent retrouvé sur l'emplacement des ateliers
antiques des masses abondantes de litharge, et c'est la preuve
que les anciens n'étaient pas obligés, pour subvenir aux besoins
du commerce, d'eu revivifier la totalité. Il y avait surabondance
de métal et c'est ce qui nous explique le vil prix du plomb dans
l'antiquité.
Tels étaient les deux métaux essentiels que les Athéniens
retiraient de leurs mines. On s'est posé la question de savoir
s'il n'était pas possible, maintenant que les exploitations antiques
du Laurion sont explorées et bien connues, d'évaluer la somme
totale de plomb et d'argent que les Athéniens en avaient retirée
au cours de leurs travaux. Il semble que si l'on connaissait par
exemple la teneur moyenne des minerais traités par eux et la
masse des scories qu'ils ont laissées sur le sol, « on pourrait
» arriver par là à un calcul approximatif de la quantité d'argent
» que les mines ont produite dans l'antiquité (4) )). C'est par une
semblable méthode que M. Cordella, ancien directeur delà Com-
pagnie Hellénique du Laurion, a cru pouvoir fixer à 100 francs
(1) Théophraste, Odeurs, iX, 41 (édlt. W^lmmer); Aristophane, Nuées, 1065 et
Schoiies: Cratinos, fr. 180. 181. dans Fragm. corn, Gr. (éd. Didot); Diodore,
V. 36, 3; Catulle, XXII, 9. Cf. Dumont, De plumbeis apudGraecos Tes»eris\
CordeUa, Laurion, p. 105-107; Blûmner, Technologie dei' Gewerbe und Kûnste,
IV, p. 374 et sq. Pernice, Griechische Gewichte, p. 5 et sq. (Berlin, 18W).
(2) Xénophon, Anabase, III, 3, 17.
(3) Hérodote, UU 56.
(4) Rangabé, Laurion, p. 47.
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PRODUITS ET COMMERCE DU LAURION 121
près les bénéfices réalisés par les Athéniens (1). « En trois siècles,
)) dit-il, avec 15,000 esclaves, les anciens ont extrait environ
» 2.100.084 tonnes de plomb argentifère, d'une valeur de
» 4.171.378.600 drachmes ». Je me hâte de dire que je n'accorde
aucune confiance à de pareils calculs qui n'ont qu'une fausse
précision. Tout d'abord, nous ne connaissons pas la masse totale
des scories abandonnées par les anciens. J'en vois fixer le poids
à un million et demi de tonnes : qui peut dire qu'on ne fera pas
encore de nouvelles découvertes, et qu'il ne faudra pas aug-
menter ce nombre? On a retrouvé en mer, au sud du cap Sounion.,
des amas de litharge et de scories antiques ; rien ne prouve que
les anciens ne se soient pas ainsi débarrassés d'une bonne part
des scories qui encombraient leurs ateliers. En second lieu,
comment savoir la teneur des minerais que les métallurgistes
passaient au four? Il est clair qu'un minerai à 75 p. Vo de plomb
laissera, après fusion, moins de résidus qu'un minerai à 30 p. Vo.
Or, nous ignorons complètement si le minerai, enrichi par la
préparation mécanique, avait 30, 35 ou 40 Vo de métal utile. De
plus, un autre élément nous échappe : nous ne sommes pas
suffisamment renseignés sur la nature et la disposition des
fours dont on se servait, pour apprécier les pertes de métal dues
aux fumées (2) : une opération plus ou moins bien conduite peut
faire varier ces pertes dans des proportions sensiblement diffé-
rentes. Enfin, à supposer que l'on arrive jamais à fixer la somme
de plomb d'œuvre obtenu par les anciens, il serait bien témé-
raire d'en déterminer la valeur. Quelle était la teneur de ce
plomb d'œuvre en argent? C'est ici surtout qu'il faut se méfier
des moyennes. On ne saurait en conséquence admettre des
calculs de cette espèce. Nous nous rendons parfaitement compte,
en constatant l'immensité des travaux anciens, de la masse
énorme de minerais qu'ils ont extraits, mais il est chimérique
de vouloir la fixer en chiffres. Au surplus, supposons que nous
arrivions à un résultat quelconque : on ne pourrait jamais que le
considérer en bloc, et il serait vain de vouloir estimer le produit
annuel des mines, le seul qui nous intéresserait pour certaines
époques. Il nous serait enfin impossible de dire exactement la
(1) Ces chiffres ont été donnés une première fois dans le livre de M. Cordella :
La Grèce sous le rapport géologique et minéralogique, p. 109 (Paris. 1878).
L'aateur les cite à nouveau comme diOnitivement exacts dans un article sur les
antiquités du Laurion : MiUheiL Arch. Inst. von Àlfierif XIX, 4894, p. 238.
(2) Voir plus haut, p. 80.
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122 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
part qui en revenait à TEtat. Il faut donc se résigner à ne jamais
connaître la valeur des métaux que les Athéniens ont retirés du
Laurion.
En même temps que le plomb et Targent, on fabriquait ou on
recueillait au Laurion un certain nombre de substances, sur
lesquelles nous manquons de renseignements précis. Tout
d'abord, les fours de fusion et de coupellation fournissaient à
la médecine antique des matières employées dans la composition
de certains remèdes. Telle était la litbarge (1), dont une variété
portait le nom de lauriotis ou lauritis et comptait parmi les
meilleures. La cadmie et la spodos étaient également recher-
chées pour la préparation des médicaments, dont Dioscoride
et Pline nous ont laissé les formules (2). Il en est de même pour
le molybdène (3) (sulfate ou carbonate de plomb). Mais il est
probable que ces produits spicondaires des mines d'argent
n'étaient utilisés qu'en petites quantités, et n'avaient par suite
qu'un débit assez restreint.
Il en était autrement de deux matières colorantes, le cinabre
et l'ocre, qui étaient très usitées dans la peinture antique. Le
cinabre, to xiwàêapt des Grecs et de Théophraste (4), n'était point
le sulfure rouge de mercure, mais l'oxyde rouge de plomb, bien
connu sous le nom de minium. On en fabriqua au Laurion, à
partir de la fin du Y^ siècle, selon le procédé découvert par
l'Athénien Callias. sous Tarchontat de Praxiboulos (5). Cet indus
triel avait remarqué dans sa mine un sable dont l'éclat trompeur
rappelait la poudre d'or. Il le recueillit et le traita par une série
de broyages et de lavages. Mais en dépit de ses efforts, il n'obtint
(1) Dioscoride, Matières médicales, V. 102 {Medicorum Graecorum opéra,
t. XXV, édit. Kûhn) » Pline, XXXIII, 6,106. Pline traduit le XM^yu^oç des
Grecs par rexpresslon Spuma argenti qui correspond exactement à l'idée que
les anciens se faisaient de la litbarge. Voir plus haut, p. 88.
(2) Voir la note 2 de la page 88.
(3) Pline, XXXIV, 18,173.
(4) Pline, XXXIII, 7^115 : aGraeci minium vocant cinnabarim. » Cf. Blûmner,
Tech, der Gew. und Kiinste^ IV, p. 98.
(5) Théophraste, Pierres, VIII, 59 : KaTaSet^ai 8é (pacri xal eupeTv tyjV
èoyaciav KaXXiav Ttvà 'AÔTjvaTov ex twv àpYupeicov, Sç otdjjLevoç l;(^etv t-/jv
à[ji.[xov j^puaiov Sià to Xa[X7cuptCeiv e7rpaY[i.aT£u6TO xoà auvéXcYsv. 'Etcsi
8*'/i<jôeT0 ô'xt oùx e/si, to 8è ty|ç à[X[jt.ou xàXXoç I6au[ia(e 8ià ttjv xp<^^»
ouTOiç IttI T7JV ipyaffiav tiXôê TauTirjv. Où TuaXaibv S'ecrrlv iXXà Tcepl 6T7|
[XQcXiffT* 6V£vr|X0VTa eîç àpj^ovTa IXpa^têouXov 'AÔTQVTjcri. Cf. Pline» XXXIII,
7,113. Voir Cambrésy, Laurion, p. 37-38.
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PRODUITS ST OOMMBRGE DU LAURION 123
jamais qu'une terre de très belle couleur, qui n était autre que
le minium ou cinabre des Grocs.
Le sil attique (1) était universellement réputé comme le meil-
leur de tous les produits analogues. C'était de l'ocre. On voit
encore au Laurion les bancs d'ocre ferrugineux qui fournis-
saient aux Athéniens la fameuse couleur, n Dans la mine de
Sakiri, on trouve des travaux très étendus circulant, sans raison
apparente, dans un minerai ocreux, contenant 50 o/o de fer, que
les anciens ne pouvaient utiliser dans leurs fonderies pour en
retirer le peu de plomb qu'il contenait. On ne relève même
pas dans les environs de cette exploitation les traces habituelles
des ateliers de fusion, c'est-à-dire les tas des scories et des débris
des fours. La pauvreté des minerais que l'on y constate a dû être
pour les anciens un obstacle insurmontable à la fusion, de
même que la composition essentiellement ocreuse ou ferrugi-
neuse. Selon nous, ces travaux représentent une mine de sil
attique, qui n'était qu'une ocre mélangée à un peu de céruse » (2).
On s'en servait en peinture pour exprimer les clairs : Poly-
gnote et Micon ont les premiers, au dire de Pline, employé le sil
dans la peinture, mais seulement le sil attique (3). On en tirait
aussi des couleurs jaunes (4).
Enfin, Pline nous cite encore au nombre des douze espèces
d'émeraudes connues des anciens, celles de Thoricos. « Au
soleil, *elles sont claires et limpides, mais elles ne sont pas
vertes. Ces défauts sont sensibles surtout dans les émeraudes de
l'Attique. On les trouve dans les mines d'argent, dans un lieu
nommé Thoricos. Elles sont toujours moins grasses et sont plus
belles de loin que de près; elles ont surtout le plomb, c'est-à-
dire qu'au soleil elles ont une apparence plombée. Une parti-
cularité remarquable, c'est que quelques-unes vieillissent, per-
dent peu à peu leur teinte verte, et s'altèrent au soleil (5) ».
J'imagine que ces prétendues émeraudes n'étaient que des perles
d'adamine, ou bien étaient taillées dans de petits mamelons de
(1) Théophrasle, Pierres, VIII, 51-57; Dio?coride, V, 108; Pline, XXXIII,
12,158: « OpUmum SU ex eo quod vocalar altlcum. » Vitpuve, VU, 7 : a Sil,
quod graece ô>}^pa dicitur, sed quae fueralopUma attica. »
(2) Cambrésy, Laurion, p. 39-40, p. 75.
(3) Pline, loc. cit.\
(4) Pline, XXXV, 7,50.
(5) Pline, XXXVII, 5,70. Cf Théophrasle, Pierres, IV, 25.
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124 LES MINES DU L\URION DANS l'aNTIQDITÉ
malachite (1) ; ces deux espèces minérales sont très fréquentes
au Laurion.
Ces divers produits constituaient les marchandises d'exporta-
tion du Laurion. En retour, la région des mines devait acheter
tout ce qui était nécessaire à Talimentation d'une nombreuse
population ouvrière, et aussi Thuile, le bois et le charbon dont
on avait besoin pour la marche des travaux de mines et de métal-
lurgie. Pour le blé et l'orge, on s'approvisionnait sur le marché
d'Athènes, et on peut estimer qu'au temps de la prospérité du
Laurion, la consommation de blé n'atteignait pas moins de 72.0(X)
hectolitres (2). L'huile était nécessaire pour la nourriture des
esclaves, mais surtout pour l'éclairage de la mine. Chaque homme
avait sa lampe, et comme le travail ne s'arrêtait ni jour ni nuit, on
peut penser qu*on en consommait une assez forte quantité. Quant
au bois, il est incontestable que la région des mines, à supposer
qu'elle ait été jadis plus riche en forêts qu'elle ne l'est aujour-
d'hui, ne pouvait suffire à alimenter tous les fours en activité (3).
Il fallait donc en demander au dehors, et cette importation du
bois au Laurion faisait l'objet d'un commerce lucratif. Démos-
thène reproche à Midias d'avoir manqué à ses devoirs de citoyen
pour aller porter des bois aux mines d'argent (4). Comme le
boisage des galeries de mines ne consommait jamais beaucoup
de matériaux, il est vraisemblable que Midias avait vendu un
chargement de bois de chauffage. On le tirait sans doute des
grandes régions forestières de la Grèce, de TEubée, de la Thes-
salie, de la Macédoine, de la Thrace, et aussi du Péloponèse (5).
Ainsi, l'agglomération populeuse et l'industrie du Laurion
donnèrent lieu à un gros mouvement d'affaires, dont les cen-
tres principaux étaient Thoricos et Sounion, et après eux
Anaphlystos. Ces trois points étaient les meilleurs ports de
la région minière, et il n'est guère douteux que le transport de
toutes les matières lourdes, vendues ou achetées par les négo-
(1) Cf. Berthelot, Origines de l'Alchimie, p. 222.
(2) Je calcule à raison de 20.000 habitants au Laurion. Voir plus haut p. 101.
(3) LMIe de Chypre fut déboisée par suite de Texploitation des mines de cuivre:
Strabon, XIV. 6, 5.
(4) Démosthène, XX!, 167 : SuXa elç xà Êpya Ta àpyupeia èxofxi^Ig.
(5) Guiraud, Propriété foncière en Grèce, p. oOi r>05.
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PRODUITS BT COMMERCE DU LAUHION 125
ciants du Laurion, métaux, blés ou bois, ne se soit toujours fait
par voie de mer.
Les produits des mines étaient une des ressources essentielles
du commerce d'Athènes. On sait que TAttique ne suffisait pas à
nourrir ses habitants : les Athéniens étaient donc tenus d'acheter
à l'étranger une très grande quantité de blé, qu'ils payaient soit
en argent, soit en objets manufacturés. Le Laurion faisait préci-
sément d'Athèoes le plus important marché d'argent et de plomb
du monde grec. Métal monnayé, métal en barres, métal travaillé
sous mille formes, substances pharmaceutiques, matières colo-
rantes, étaient autant de marchandises sûres de trouver preneur.
Avec les poteries et les armes, c'étaient là les principaux pro-
duits de l'industrie nationale et les meilleurs éléments du com-
merce d'exportation. Athènes ne pouvait être un grand pays
agricole ; si elle a été un grand centre d'industrie et de négoce,
elle le doit pour une bonne part aux mines du Laurion.
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SECONDE PARTIE
CHAPITRE VII
HISTOIRE DES MINES DU LAURION
Origines
Les mines du Laurion n'apparaissent dans l'histoire d'Athènes
qu'au commencement du V* siècle, et ce n'est qu'à cette époque,
au dire des historiens de l'antiquité, que les revenus qu'on en tira
firent, pour la première fois, bonne Ogure dans le budget de la
République (1). Il ne faut point croire cependant que la décou-
verte des gisements ne remonte pas au-delà. Sur ce point nous
avons un témoignage formel, celui de Xénophon. » Que ces mines,
dit-il, aient été exploitées dès une haute antiquité, c'est ce que tout
le monde sait, et nul n'essaie même de dire depuis quand on y a
mis la main (2) ». Il est évident que si les richesses minérales
du Laurion n'avaient été mises au jour que dans les premières
années du V® siècle, Xénophon, qui écrivait moin^e 450 ans
après, n*aurait pas ignoré la date d'un événement si important
pour son pays. Au contraire, il s'étonne qu'il n'y ait ni légendes,
ni traditions qui se rapportent aux origines de l'exploitation, et
n'en voit d'autre motif que l'ancienneté même du travail. U
convient, pour d'autres raisons, d'ajouter foi à sa parole, et l'on
peut s'expliquer pourquoi les mines du Laurion, dont la décou-
(!) Héro4lote, Vn, 144; Aristote, Constitution (TAthènest, 47.
(2) Xénophon, Reoenns, IV, 2 : Oùxouv ôrt aev Trdtvu TraXaià cvepY* ^^^
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PREMIÈRES EXPLOITATIONS 127
verte remonte à une époque reculée, n*ont acquis qu'assez
tard une notoriété, que d'autres mines possédaient déjà depuis
longtemps.
La région fut habitée de très bonne heure, comme le reste
de l'Attique et de la Grèce, par cette mystérieuse population
que les anciens désignaient sous le nom de Pélasges, et à
laquelle la science moderne attribue la civilisation dite Mycé-
nienne. Voilà un premier point acquis aujourd'hui par des décou-
vertes récentes. On a trouvé, en 1890, sur le pic de Thoricos, des
édifices et des tombes qui ne laissent aucun doute à ce sujet.
L'une de ces tombes, avec couloir et coupole, rappelle, par
son plan et sa construction, les monuments de la ville haute à
Mycènes. Les vases et les objets divers en or, en plomb, en
ivoire et en pierre, qui y furent recueillis, confirment cette
manière de voir, et nous avons là une preuve matérielle qu'à la
seconde époque de la civilisation Mycénienne, des Pélasges
étaient établis sur le bord de la baie de Thoricos (1). Plus loin
dans le Sud, j'ai retrouvé dans le haut de la vallée Botzaris, un
fragment de mur polygonal, dont l'appareil est le même que celui
du rempart pélasgique de TAcropole (2). J'ajouterai que dans les
environs immédiats de cette ruine, sur une plate forme recouverte
depuis par les alluvions, on peut relever les vestiges de cons-
tructions plus considérables (8g. 26) et à peu près du même âge.
Ce n'est pas qu'il puisse venir à l'esprit de comparer ces restes
modestes aux monuments grandioses de Mycènes et de Tyrinthe.
A coup sûr, les chefs et les tribus, qui occupèrent le Laurion,
n'avaient point la puissance ni le nombre des seigneurs et des
peuples de l'Argolide, mais ils n*en étaient pas moins de la
même race, et vivaient à la môme époque. Or, on se demande,
à la vue de cette contrée aride, de ces pentes ou de ces plateaux
stériles, où une chétive végétation naturelle lutte pour vivre, ce
qui pouvait y attirer cette population. Sans doute, les troupeaux
des bergers primitifs trouvaient là, comme ceux des Vlaques de
nos jours, de maigres pâturages,des ea;^aTta{ qui n'avaient d'autre
valeur que leur étendue. Cela suffit-il à expliquer la présence
(1) Staîs, dans les IIpaxTixx de la Société Archéologique d'Athènes, 1893
(parus en 1S95), p. 12-17. M Staîs affirme (p. 15) même qu'il a retrouvé sur
le sommet de la colline les ruines d'édifices plus anciens encore que les édifices
Mycéniens. Voir aussi du même auteur, dans r'E^7|[jt.eplç 'Ap;^aioXoYix7] de
1^5, pp. 221-234, une beconde étude sur les ruineR de Tborlcon.
(2) Voir ûg. 21.
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128 LES MINES DV LAURION DANS L*ANTIQUITË
de deux groupes au moins de Pélasges dans un pays peu propice
à une occupation permanente?
De même, si Ton ne considère que les ressources agricoles de
la région, il y a quelque difficulté à comprendre que les Phéni-
ciens s*y soient établis, sinon à demeure, du moins passagèrement,
pour y faire le commerce.De cette venue des peuples navigateurs
au Laurion, les preuves, sans doute moins positives que celles
que les Pélasges ont laissées derrière eux, sont encore assez
fortes pour qu'on y puisse ajouter foi. A quelques lieues à peine
Fig. 26.
dans le Nord, se trouve Marathon (1), dont le nom est celui de
tant d'autres établissements phéniciens ; plus près encore, c'est
Brauron, où Ton adorait Artémis Brauronia, culte dont l'ori-
gine phénicienne n'est point contestée (2). Sur le rivage occiden-
tal, à deux kilomètres des collines lauriotiques, à l'entrée du
golfe Saint-Nicolas, se dresse l'île Éléoussa, où l'on place une
Astypalée dont la fondation remonterait aux Phéniciens (3).
Au Sud, le dème de Sounion avait pour héros patronymique
Sounios, père de Siphnos (4). Or, Siphnos, dont Tétymologie
(1) V. Bérard, De Voriginedes Cultes Arcadiens, p. 18; Annales de Géogra-
phie, 15 luiUet 1895, p. 419.
(2) Bérard, loc, cit., p. 132.
13) Bérard, Annales de Géographie, 15 avril 1895, p. 281-282.
(4) Stéphane de Byzaace : oltzo Sicpvou tou Souvfou. Cf. Bérard, ibid. p. 2S4.
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PREMIÈRES EXPLOITATIONS 129
sémitique est admise, avait vu ses mines d'argent exploitées dès
le début par les Phéniciens (1) ; ce lien de parenté mythologique
entre Siphnos et Sounios ne semble-t-il pas indiquer qu'au
Sounion aussi les mômes hommes s'étaient établis? Enfin, « si la
légende d'Hélène sur les côtes de Laconie rappelle le souvenir
d'un temps où l'île de Cranaé, avec son temple d'Aphrodite, était
un entrepôt où les Phéniciens cachaient les femmes enlevées
avec les autres produits de leurs trafics et de leurs rapines (2), )>
n'en pouvons- nous pas dire autant de l'Ile d'Hélène (aujourd'hui
Makronisi), située à deux milles de la côte orientale du Laurion ?
C'est dans cette lie que les anciens faisaient passer Pâjris et
Hélène dans leur fuite rapide loin de Lacédémone (3). D'après
ces indices, il semble difficile de ne pas admettre que les
Phéniciens, au temps où leurs navires sillonnaient tous les para-
ges de la mer Egée, débarquèrent sur les rivages du Laurion.
Si les Phéniciens s'étaient ainsi établis au Nord et au Sud, à
l'Est et à rOuest du Laurion, ce n'était pas sans doute pour tra-
fiquer d'objets quelconques avec les indigènes. Cette partie de
l'Attique ne saurait défrayer un commerce de quelque importance
avec les rares et médiocres produits de ses champs ou de ses
pâturages. Quelques sacs d'orge, quelques douzaines de chèvres
ou de moutons ne pouvaient suffire à alimenter des marchés
aussi nombreux et aussi rapprochés les uns des autres. Il faut
donc supposer que les Phéniciens avaient quelque raison parti-
culière de multiplier leurs comptoirs sur un si petit espace.
J'aurais quelque peine à imaginer que les hommes qui décou-
vrirent ou connurent toutes les mines du monde méditerranéen,
des rives du Pont au détroit de Gadès (4), aient laissé échapper
celles du Laurion,si voisines du rivage et sur un passage aussi fré-
quenté de tous les marins qui naviguent dans l'Archipel. Pareille
négligence serait incroyable de la part de gens si avisés et si
âpres au gain, qui surent garder si longtemps le monopole
du commerce des métaux. Voyez-les à l'œuvre en Espagne. On
raconte qu'en dépit des masses considérables d'argent natif que
la nature semblait â plaisir étaler sous les yeux des Celtibères,
ceux-ci en ignoraient la valeur. Les Phéniciens, à leur arrivée
(1) H. Lewy, Die semisiiche Fremdwôrter im GriechUchen, p. 147.
(2) Curtius, Histoire Grecque^ 1, p. 17 (traduct. Bouché- Leciercq).
(3) StrtboD, IX, 1, 22.
(4) Meyer, Geschichle des AUerthums, 1, p. 232-235, 339.
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130 LB8 MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
dans le pays, firent leur profit de cette heureuse ignorance, et ils
achetèrent à un prix dérisoire des quantités considérables du pré-
cieux métal. Ce trafic dura longtemps, et Diodore, qui nous rap-
porte cette histoire (1), y voit le point de départ de la richesse et
de la puissance phénicienne. Mais, à si bonne école, les Celtibères
ne manquèrent pas d'apprendre le prix de l'argent, et se mirent
à l'exploiter en forme et régulièrement. Il semble que les faits
viennent confirmer le récit de l'historien. On a retrouvé dans la
région d'Huelva, les traces d'une exploitation très primitive de
l'âge de la pierre polie (2). Dans les lits des scories anciennes,
an dessous de la couche romaine datée par des médailles, on
retrouve la couche carthaginoise, qui repose elle-même sur un
fond plus ancien, où l'on a découvert des outils de pierre polie.
Ailleurs, les Phéniciens travaillent de leurs mains. Dans l'Ile de
Thasos, au dire des anciens, ils furent les premiers qui mirent
en exploitation les mines d'or qu'elle renfermait. « Les mines
phéniciennes sont dans l'île même, entre les lieux qu'on appelle
Ainyros et Koinyras.vis-à-vis Samothrace: c'est une haute mon-
tagne bouleversée par les fouilles (3). » De là, ils passèrent dans le
continent, fondèrent un comptoir à Galepsos, et tirèrent du
Pangée des métaux précieux. Ainsi en Espagne, ils apprennent
aux habitants la valeur des métaux et la méthode pour les trai-
ter ; à Thasos, ils exploitent directement les gisements aurifères.
Pourquoi leLaurion aurait-il échappé à leurs investigations?
De la mer même, la présence des gisements métallifères cachés
dans les flancs des collines devait frapper leur œil expérimenté:
elle se trahit trop visiblement par les tons rougeâtres qui tein-
tent les lignes d'affleurement des contacts, partout où elles appa-
raissent. Il se peut aussi que les Phéniciens aient trouvé entre
les mains des indigènes du pays, des fragments de minerais ou
même de métaux qui attirèrent leur attention sur le voisinage
des mines. Mais à coup sûr, il serait très surprenant qu'ils ne
les eussent point connues.
Maintenant, qu'ils aient, comme à Thasos, découvert eux-
(1) Diodore, V, 35. Le récit de l*historien, bien qu'entaché de détails fantai-
sistes, a un fond de vérité fort intéressant. La méthode commerciale des Phéni-
ciens y est décrite avec précision et beaucoup de vraisemblance.
(2) De Launay, Annales des mines, Vlll* série, t. XVI. p. 428.
(3) Hérodote, II, 44, VI. 46-47 ; Cf. Pausanias, V, 25. Conze, Reise aufd, Ins,
d. Thrakischen ÊÊeeres, p. 29-30.
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PREMIÈRES EXPLOITATIONS 131
mêmes les gisements du Laurion, ou qu'ils aient, comme en
Espagne, profité du labeur des premiers habitants, c'est ce que
l'on ne saurait décider (1). L'examen des travaux de mines nous
a montré les traces d'une exploitation très primitive et très gros-
sière : les fossés, les trous et les cavernes qui sillonnent les col-
lines Lauriotiques sur toute la longueur du versant oriental,
nous apparaissent comme l'œuvre de mineurs très ignorants et
très inhabiles. A n'en pas douter, il y faut reconnaître la main
d'ouvriers qui ne connaissaient ni la nature des minerais, ni
les méthodes d'une exploitation quelque peu savaute. Mais rien
ne nous indique que ces tentatives maladroites de la première
heure soient dues aux Pélasges ou aux Phéniciens. Nous ne
pouvons pas ici, comme on l'a fait en Espagne, étudier les
couches superposées des scories antiques; un pareil examen
n'aurait aucune valeur, puisque nous savons de source certaine
que ces scories ont été reprises et refondues par les anciens eux-
mêmes (2). Je n'ai point entendu dire qu'on ait jamais trouvé
sur un point quelconque du pays des instruments de pierre
analogues à ceux d'Espagne. Enfin, la science des mines
antiques n'est point assez avancée pour qu'on puisse de l'examen
des travaux tirer des conclusions aussi précises. Ce qu'on peut
affirmer, c'est que les travaux de cette première période sont
fort anciens, et que la longue série des travaux ultérieurs oblige
à les reculer très loin dans le passé. Et si l'on admet que les
Phéniciens ont dû passer au Laurion, il n'y a pas de raison pour
nier que cette exploitation primitive ne soit contemporaine de
leur séjour dans le pays. Si chère qu'ait été dans la suite aux
Athéniens la tradition de leur autochtonie et l'originalité de leur
civilisation, il est très probable que leurs ancêtres ont appris
des étrangers l'art des mines et de la métallurgie, comme ils en
avaient reçu des cultes et des divinités.
C'est aux Phéniciens de préférence que j'attribuerais sinon
la découverte, au moins la première utilisation des mines
du Laurion. Il semble, par tout ce que nous savons d'eux, qu'ils
soient désignés pour cette œuvre, beaucoup mieux que les
marins Cretois, Ioniens et Lyciens qui débarquèrent après eux
sur la côte orientale de TAttique (3). Ces étrangers, dont nous
(1; Meyer, Gesch, des Aller thums, II, p. 156.
(2) Slrabon, IX. 1, 22.
(3) MûUer, Dorier, 1, p. 230.
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132 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
ne connaissons guère Thistoire, s'établirent-ils plus ou moins
longtemps dans ces parages, et prirent-ils la succession commer-
ciale et industrielle de leurs devanciers? Nous Tignorons, et
pour de longs siècles, tout ce que l'on peut dire du Laurion,
c'est qu'il ne fut point abandonné. Parmi les douze villes qui se
partageaient l'Âttique avant le <( synoecisme » de Thésée, on
relève le nom de Thoricos (1); cette occupation permanente de
la région des mines permet de supposer que la seule richesse
véritable du pays ne tomba pas dans l'oubli. Après la constitu-
tion de l'Etat Athénien, il en fut sans doute de même, et l'exploi-
tation du Laurion se poursuivit lentement, pauvrement, sans
donner encore les brillants résultats qui devaient plus tard en
établir la renommée parmi les Grecs.
11 n'y a pas à s'étonner que les anciens ne disent rien de ces
obscurs commencements du Laurion, alors qu'ils nous font
connaître ceux des mines de Thasos ou d'Ibérie. Il est clair
qu'ils n'ont conservé de souvenir que des mines qui, par l'abon-
dance de leur production en ces siècles lointains, avaient frappé
leur imagination. Que les poèmes homériques relatent le nom
de la ville d'Halybé, « qui donne naissance à l'argent (2) m et ne
fassent pas mention du Laurion, je ne vois rien là de surprenant,
si, comme le donne à penser une heureuse hypothèse, il s'agit
ici des mines d'Espagne (3). Pendant longtemps, le Laurion ne
pouvait pas non plus lutter de richesse avec les mines de Lydie,
qu'Hérodote considère comme TEldorado de sou temps (4), ni
même avec celles de Thasos ou de Siphnos qui, au VI® siècle,
étaient en plein développement (5).
Il y avait d'ailleurs de cette infériorité momentanée des mines
attiques une raison positive qui nous explique le silence des
anciens à leur sujet. La disposition des gisements est telle que
les plus riches ne sont pas ceux qui pouvaient être atteints les
premiers. La règle au Laurion, à de très rares exceptions près,
(1) StraboD, IX, 1, 20. Cf. Kuhn, Ueberdie Entstehung der StadU der AUen,
p. 1®.
(2) Iliade, II, 857 : Tr,Xô6ev kl 'AXiiê-rj;, oôev 7.^y6^orj 6<rri yevéOXTj.
(3) Sur celte interpréUoD du texte homérique, v. Th. Reioach, Revue celtique^
XV, 1894 p. 209-215.
(4) Hérodote, VII, 28.
(5) Hérodote, II, 44 ; III, 57-58 ; VI, 46.
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PREMIÈRES EXPLOITATIONS 133
est que les gisements du premier contact, c'est-à-dire les plus
apparents et les moins profonds, sont beaucoup plus pauvres
que ceux du troisième. Songeons que les amas les plus abon-
dants gisaient au cœur même de la région minière, sous une
couche de terrain dont Tépaisseur dépasse en certains points
100 mètres, bien plus, qu'ils étaient dissimulés sous une série de
strates dont la succession et le nombre ne pouvaient être déter-
minés qu'à la longue, par des observations multipliées. Il fallut
donc des siècles de recherches et d*efforts pour en soupçonner
l'existence et en atteindre le niveau. Ce que les Phéniciens ou
les Pélasges connurent et exploitèrent de ces mines, et ce qui
après eux défraya le travail des mineurs jusqu'à la fîn du VI®
sièclç, ce sont les minerais du premier contact, minerais très
mélangés, très impurs et à faible teneur d'argent. Les travaux
que nous avons classés d'après leur aspect technique dans
la première et dans la seconde période de Texploitation ,
n'ont certainement pas fourni une masse considérable de métal
précieux, d'autant plus que la métallurgie du plomb et de l'argent
ne devait pas encore avoir atteint une grande perfection. La pro-
duction des mines attiques pendant les premiers siècles ne jeta
donc pas dans la circulation une quantité d'argent qui pût riva-
liser avec les riches revenus des mines d'Asie ou d'Espagne.
Dans ces conditions, on s'explique le silence que les anciens ont
gardé sur le Laurion, peu connu en dehors du cercle étroit des
populations qui Texploitaient. Qui donc aujourd'hui, sinon les
spécialistes, cite comme mines d'argent celles de Chalanche, dans
risère, ou celles de Konsberg en Norwège? Ces noms ont ils la
notoriété du Mexique ou du Nevada?
Il y a plus : non seulement le Laurion n'eut point la renommée
de Thasos ou de Siphnos, mais encore la rivalité de ces mines
gêna le développement des mines attiques. Une infériorité écono-
mique vint s'ajouter à la pauvreté première de ces gisements. A
Thasos, les mines découvertes et exploitées par les Phéniciens,
furent reprises par les Pariens qui vinrent s'établir dans l'île à
la fin du VIIl® siècle (I). On considère comme un témoignage
de la prospérité de l'île aux Vil* et VI« siècles, la foule de
monnaies antiques que l'on retrouve si nombreuses dans toute
la Thrace (2). De même Siphnos, dès le VI« siècle, retirait de ses
(1) Hérodote, II, 44 : VI. 46 ; Strabon. X, 5, 7 ; Pausanias, X, 28. VoirG. Ferrot,
Mém. sur Thasos, p. 12.
(i) Perrot, Ibid., p. 21.
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134 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
mines d'or et d'argent de tels bénéfices, que ses habitants éle-
vèrent à Delphes un magnifique trésor avec la dtme de leurs
revenus. Cette richesse leur attira môme vers 524 une mauvaise
affaire : des flibustiers samiens leur imposèrent une amende de
100 talents (1).
Ces deux tles furent donc, pendant deux siècles environ, les
actives pourvoyeuses du monde grec en argent ; d'autre part,
le commerce très prospère des cités Ioniennes, d'Egine, de
Corinthe, de Chalcis» allaient en chercher dans des parages plus
lointains. C'est ce qui nous explique la préférence que les
villes grecques,presque dès les débuts de leur monnayage,mani-
f estèrent pour l'argent. Mais en môme temps, cette redoutable
concurrence ne pouvait que nuire au Laurion, dont la production
plus lente, plus coûteuse, le mettait vis à-vis de ses rivales dans
une infériorité marquée. De même de nos jours, l'énorme pro-
duction des mines des Etats-Unis déprécie l'argent, et, sans
parler des autres inconvénients de cet afflux de métal précieux,
gène ou arrête la marche des mines moins favorisées. Pour ces
raisons, il est aisé de comprendre que les mines de l'Attique
n'aient livré qu'assez tard les richesses qu'elles recelaient, et
Ton peut dire que ce relard fut heureux pour Athènes, qui y
trouva, à une époque critique, des ressources inespérées.
Je crois cependant qu'en dépit de ces difficultés à la fois maté-
rielles et économiques, le Laurion, vers la fin du VI« siècle,
entra dans une période d'activité jusqu'alors inconnue. Diverses
raisons nous le donnent à penser. D'abord, il est impossible que
l'emploi de plus en plus répandu de la monnaie d'argent n'ait
pas exercé à la fin une heureuse influence sur le développement
de l'industrie minière en Attique. Si, avant les réformes de Solon,
Athènes laissa circuler chez elle les monnaies d'Egine à étalon
d'argent, et, après cette date, des monnaies d'Eubée, d'argent ou
d'électrum, il n'en est pas moins probable que Solon fît frapper
des monnaies nationales (2), et plus tard Hippias, le dernier
(1) Hérodote, IH, 57-58.
(2) Voir sur cette question controversée des premières monnaies à Athènes,
Gilbert, Neue Jarbiicher f. Philologie und Paedagogik^ 1896, pp. 5*^7-544.
Diverses opinions ont été soutenues par Barclay V. Head, Greek coins, Attica^
p. XV etsuiv. — Friize,Zeitsch. Num, von Salût, 1895, p. 142 et suiv.— Hulstch,
GriechiscUe und Rômische Métrologie, p. 220. — Imboof-Blùmer, MonaUb, d.
Berl. Akad., 1881, p. 656. Voir E. Meyer, GescMchtedesAlterlhums^ (I, p. 651.
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PREMIÈRES EXPLOITATIONS 135
des Pisistratides, introduisit de nouveaux types dans le mon-
nayage d'Athènes. Pour ce monnayage ofliciel et national, l'Etat
devait, au VI« siècle, se procurer aux meilleures conditions pos-
sibles le métal nécessaire à la frappe. Si abondant qu'il fût dans
le commerce, si productives qu'aient été pendant le VI* siècle
les mines de Thasos et de Siphnos, Athènes n'en devait pas
moins l'acheter aux prix et cours reçus en Grèce à cette
époque, si elle ne pouvait pas se le procurer autrement. Dans
ces conditions, le Laurion devait acquérir une valeur nouvelle,
et attirer fattention de tous les citoyens. Il y avait désormais un
intérêt tout particulier à pousser l'exploitation des mines avec
ardeur, puisque l'on avait sous la main le métal que l'on était
jusque-là obligé d'acheter à des étrangers, et dont l'importance
augmentait chaque jour avec le développement du commerce et
de l'industrie. L'usage de la monnaie d'Etat ne put manquer de
favoriser la recherche des gisements argentifères.
Il semble qu'on trouve dans les textes anciens la trace de
l'importance nouvelleprise par lesminesdu Laurion. Les anciens
donnent eu eflet à entendre qu'au temps de Pisistrate les revenus
du Laurion constituaient déjà une ressource considérable pour
la tyrannie. Hérodote dit que Pisistrate « assura son autorité
grâce aux mercenaires et aux sommes d'argent qu'il tirait soit
de l'A ttique, soit du Strymon (1) ». Aristote rapporte aussi queie
tyran s'était enrichi au Mont Pangée (2). On a vu dans le premier
de ces passages une allusion aux revenus que le Laurion pouvait
fournir à Pisistrate ; et cette hypothèse serait confirmée par
ce fait que sous le tyran la dîme fut diminuée, au dire de Thu-
cydide, et tomba de 10 % à 5 "/« (3). Les produits des mines,
autant que l'accroissement des revenus du sol par suite de la
protection accordée à l'agriculture, auraient permis ce dégrève-
ment sans porter préjudice au trésor. A Thasos, de même, les
habitants étaient exempts d'impôts, les revenus des mines suffi-
sant à payer toutes les dépenses de l'Etat (4).
11 serait cependant imprudent d'affirmer, sur d'aussi vagues
(1) Hérodote, I, 64 : n6i<Tt<TTpaT0; IppiÇwde t'/jv Ti>pavv(8a eirixoupoKTt re
7:oXXoTot x(xi ypYjjJiaTwv <ruv(58oi<Ti, tcov p.ev àuTÔOev^ twv S'aTrb STpujjLÔvoç
TcorafjLOλ (xuviovraiv.
(2) Aristote, Const. d'Athènes, 15 : nap-rjXOev et; toÙç Trepl riayYa^o^
TOTiouç, 56ev ;^pTr|p.aTi(jà{jt.6vo; xal aTpaTtwTa; [jii(JÔ(D(xà|Aevoç.
(3) Thucydide, VI, U.
(4) Hérodote, VI, 46.
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136 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQDITÉ
indices, que le Laurioa, dans la seconde moitié du VP siècle,
jotia le même rôle à Athènes; nous ne savons rien de tout cela
d'une façon précise, et tout ce que l'on peut avancer avec certi-
tude, c'est que l'exploitation des mines participa aux progrès
généraux de l'industrie et du commerce qui caractérisent à
Athènes la fin du VI« siècle.
II
Grande époque du V et du IV siècles.
II est en effet hors de doute que la prospérité des raines du
Laurion avant les guerres .médiques, ne fut que la récompense
de longs eflorts et le résultat des progrès décisifs précédemment
accomplis. Poursuivant leurs laborieuses investigations, les
mineurs avaient exploité le premier contact sur une grande éten-
due; petit à petit, ils y avaient pénétré en profondeur et trouvé
des gisements de plus en plus abondants. D'un autre côté, leurs
procédés techniques se perfectionnaient ; le puits vertical ajouté
aux galeries, devenait pour la mine un organe essentiel, et faci-
litait les recherches nouvelles. Enfin, la connaissance des lois de
gisements se précisait; le moment vint où l'idée qu'au-dessous du
calcaire moyen pouvaient se rencontrer un autre schiste et ensuite
un autre calcaire se fît jour dans les esprits. Les mineurs décou-
vrirent ainsi les indices d'un contact nouveau, dans les districts
de Mégala Pevka et de Berzéko. Leur curiosité une fois attirée de
ce côté du Laurion, où leurs prédécesseurs, uniquement préoc-
cupés de suivre des affleurements si apparents du versant orien-
tal, n'avaient jamais soupçonné l'existence de richesses miné-
rales, ils s'avancèrent vers le Nord, et chaque jour amena des
trouvailles plus productives.
Si nous croyons que ces progrès décisifs del'exploitation datent
du temps des Pisistratides, c'est qu'à notre avis il faut attribuer
au commencement du V« siècle la découverte des grands gise-
ments du troisième contact, et que, par conséquent, il convient de
placer avant cette date les travaux qui, sans doute, préparèrent
la découverte, a Sous l'archontat de Nicomédès (484-483 av.
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DÉCOUVERTE DES GISEMENTS DE MARONÉE 137
J.-C), nous dit Aristote, on découvrit les mines de Maronée et
l'Etat relira cent talents des travaux (1). » Cet événement impor-
tant est confirmé par le témoignage d*autres auteurs, qui, sans
être aussi précis, nous apprennent qu'avant la guerre d'Egine,
les Athéniens tirèrent de très forts revenus du Laurion, et les
consacrèrent, sur le conseil de Thémistocle, à la construction
d'une flotte (2). C'est la première fois que le nom du Laurion
apparatt dans l'histoire d'Athènes. Il convient donc de détermi-
ner exactement la portée des renseignements qui nous sont
fournis à ce sujet.
Ecartons d'abord une hypothèse qui pourrait se présenter à
l'esprit de quelques-uns et qui ne nous paraît point fondée. Je ne
crois pas que, dans la phrase d'Aristote, le nom de lieu Maptoveta
soit l'équivalent de Aaupiov, et qu'on puisse dire par conséquent
que c'est en 484 que furent découvertes les mines du Laurion.
Pour accepter cette opinion, il faudrait d'abord rejeter le témoi-
gnage de Xénophon sur la haute antiquité de l'exploitation des
mines (3). Est-il admissible que cet historien se soit trompé si
gravement sur un fait de cette importance, et qu'il ait ignoré
un événement auquel ses concitoyens attribuaient l'origine delà
grandeur maritime d'Athènes? Si défavorable que soit le juge-
ment qu'on puisse porter sur la moralité politique de Xénophon,
rien ne nous autorise à lui imputer une si grossière ignorance.
D'un autre côté, à supposer môme que l'histoire des origines du
Laurion, telle que nous venons de l'esquisser, ne soit qu'une
hypothèse dont il n'y ait pas à tenir compte, il est impossible
que les mines aient produit du premier coup la masse de métal
précieux que suppose la somme de cent talents encaissée en 484
par le Trésor public (4). Pour quiconque a visité la contrée,
il est invraisen^lable qu'une telle production soit le fait de
gisements quelconques et spécialement de ceux du premier
contact. La quantité de minerai , dont les anciens avaient
(1) Aristote, Const. d'Athènes, 22 : «"Exei Se rptro) {xcrà xaura NtxofiT^Boi»;
àpyovTOç, o)ç ècpxv7| rà [xÉTaXXa rà ev Mapcoveix xaî TrepieY^vETO rr, ttoXei
TXÂavTa éxarov Ix t(ov Ipytov, TUfjLpouXeuovxwv Ttvûv tw Sv^fJico BiaveiuLadOai
To àpY^piov, BsfjLKTToxXï^ç èxwXudcv. »
(2) Hérodote, VII, 144. Thucydide, 1, 14. Diodore, XI, 41, 43. Polyen, I, 30, 5.
Plutarque, Vie de Thémistocle^ 4. Cornélius Nepos, Vie de Thémistocle, 2.
(3) Xénophon, Revenu.<, IV, 2.
(4) Voir plus loin, p. 190.
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138 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
besoin pour arriver à des recettes aussi fortes dans une seule
année, ne se rencontre pas ailleurs que dans le troisième contact.
On ne peut nier d'autre part, à étudier les travaux sur le terrain,
que ceux qui ont eu pour objet Texploitation de ce troisième
contact, ne soient les derniers en date, et Ton se rend compte
que tous ceux qui les précédèrent ont demandé, pour leur exé-
cution, un laps de temps considérable. Enfin, ce serait accuser
Aristote d'une imprécision de langage dont il n'est pas coutu-
mier, que de croire quMl ait écrit sans raison Maronée à la place
de Laurion. Nous savons, en effet, par ailleurs, qull existait au
Laurion un bourg qui portait ce nom ; par exemple, un Athénien,
nommé Pantainétès, avait au dire de Déraosthène,vers 347, un ate-
lier de 30 esclaves à Maronée ( I ). 11 faudrait admettre qu'Aristote
prend la partie pour le tout, et désigne la région entière par le nom
d'un village particulier : ce serait le seul exemple d'une semblable
anomalie. Pour ces raisons, il faut entendre par « découverte
des mines de Maronée », la découverte d'un groupe spécial de
gisements situés à Maronée et, en conséquence, il est impossible
de fixer à l'année 484 la date de la découverte du Laurion, qui
est certainement d'un âge beaucoup plus reculé.
Pouvons-nous préciser davantage et retrouver sur les lieux
mêmes l'emplacement de Maronée? Remarquons d'abord que
les cent talents (590.000 francs), que l'Etat recueillit sous l'ar-
chontat de Nicomédès, semblent avoir été une aubaine inattendue
et qui dépassait de beaucoup les revenus ordinaires d^ mines ;
telle est du moins l'impression qui se dégage des textes. Le rap-
prochement que fait Aristote de la mise au jour des gisements de
Maronée et de la eomme totale des revenus en est une première
preuve. Le fait que Thémistocle détourna ses cqncitoyens de se
partager ce bénéfice, le donne aussi à penser : si ce n'était pas
là une plus-value exceptionnelle, pourquoi aurait-il choisi cette
année plutôt qu'une autre pour proposer de consacrer les revenus
des mines à la construction des vaisseaux de guerre? Voilà donc
une production abondante et inespérée, qui suppose l'exploi-
tation d'amas très riches et très étendus. Or, on ne voit guère au
Laurion, dans les travaux anciens, de gisements qui aient eu
plus d'importance que ceux de la région de Camaréza. Il y a là,
à la base de puits antiques très nombreux (aujourd'hui Puits
(1) Démosthène. XXXVII, 4.
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LES GISEMENTS DE MARONÉE 139
Serpieri, Puits Francisque, Puits Jean-Baptiste) d'énormes vides
creusés par les mineurs Athéniens. Ces cavités, ménagées dans
le calcaire inférieur du troisième contact, ont des dimensions
considérables : certaines d'entre elles pouvaient contenir, à sup-
poser môme qu'elles n*aientpointété complètement remplies par
la minéralisation, plus de 100.000 mètres cubes de minerai. Elles
ont été parfaitement vidées par les anciens, qui semblent les
avoir attaquées par différents points à la fois. Déplus, au-des-
sus, dans ce qu'on appelle le contact subordonné, les mineurs
ont très soigneusement exploité des veinules de galène argen-
tifère, enclavées dans les feuillets du schiste et du calcaire
schisteux. Encore aujourd'hui, en dépit du travail acharné
de l'antiquité, c'est dans cette région qu'on a trouvé les
masses de galène les plus abondantes et les plus pures. (( Dans
» ce troisième contact, les minerais de plomb sous toutes les
)) formes se rencontrent abondamment et sont riches en argent,
» leur teneur s'abaissaut rarement au-dessous de 2 kilogrammes
» à la tonne de plomb (1) ». S'il y a eu au Laurion des gisements
capables de donner à i'improviste des revenus très considérables,
ce sont à coup sûr ceux-là qui, par leur qualité et leur puissance,
l'emportaient sur tous les autres. Aussi, suis je convaincu que
c'est dans ces amas de premier ordre que débouchèrent les
mineurs en Tan 484. Ainsi s'expliquerait l'accroissement subit
des revenus du Laurion sous l'archontat de Nicomédès.
Pour confirmer cette manière de voir, il n'est pas impossible
de démontrer par les textes, que Maronée devait être située
quelque part dans cette partie centrale de la région minière.
Xénophon, dans les Hevenus, conseille aux Athéniens, pour arrê-
ter en cas de guerre les incursions des ennemis, d'élever entre
Anaphlystos et Thoricos, au milieu de l'espace qui les sépare,
une troisième forteresse (( sur le point le plus élevé de Bésa (2). »
Nous pouvons conclure de là que le dème de Bésa était placé
entre les dèmes d'Anaphlystos et de Thoricos, et que la ville se
trouvait à peu près dans le district désigné aujourd'hui sous le
nom de Syntérini. C'est bien là en effet que se croisaient dans
l'antiquité comme aujourd'hui les diverses routes qui parcou-
raient le Laurion ; c'est là que se dressent les hauteurs culminan-
tes du pays, et le choix de ce point comme forteresse était judi-
(i) fluet, le Laurion^ dans les Mémoires de la Société des Ingénieurs
civils, 1879, p. 745.
(2) Xénophon, Revenus, IV, 44.
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140 LES MINES DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
deux (1). L'aspect des lieux confirme cette identification. Sur le
plateau, au pied du versant occidental du petit Ripari, se cache
un vallon circulaire, qui communique aisément avec Camaréza et
avec la région du Nord, à mi chemin exactement d'Anaphlystos
et de Thoricos; on y relève les traces nombreuses d'édifices an-
tiques, ruines d'ateliers, vestiges de maisons, entrées de mines,
orifices de puits; c'était à coup sûr un centre important d'activité
minière et métallurgique, et je ne doute pas qu'il n'y faille
reconnaître l'emplacement de Bésa. Le dème s'étendait au
sud, au moins jusqu'à Camaréza, comprenant ainsi les grands
vides dont nous parlons; on a retrouvé en effet à Camaréza la
borne d'une concession, dite 'H;pai<TTtaxov,qui appartenait, d'après
un fragment des registres des polètes, au dème de Bésa (2). Or,
nous savons que Maronée, que l'on désigne aussi sous le nom
de "Eirl^paaûXXco (du nom d'un monument élevé en l'honneur d'un
certain Thrasyllos),faisait également partie du dème de Bésa (3).
On peut donc sans invraisemblance placer Maronée à Camaréza,
d'autant que l'on retrouve là aussi les restes d'établissements
métallurgiques très importants.
Ce seraient donc les gisements si vastes et si riches de la région
de Camaréza que l'on aurait découverts en 484. Le premier
mineur qui s'avisa de creuser un puits en ce point du plateau
donna à Athènes le plus beau des trésors. Si telle est la vérité,
il faut placer, avant le commencement du V« siècle, les premiers
travaux d'approche du troisième contact, rejeter en arrière tous
ceux qui par leur technique sont d'une époque encore plus
reculée et dater des guerres médiques la troisième phase de l'ex-
ploitation, caractérisée par l'exécution accomplie des puits et
des galeries et en même temps par une intelligente sagacité
dans la recherche des gisements.
A partir de cette époque, le Laurion devint une ressource
inépuisable pour le trésor d'Athènes et entra certainement
dans une période de brillante prospérité. Ce n'est pas que
nous puissions apporter les preuves précises de l'activité des
(1) Voir plus loin. p. 213.
(2) CIA, 11. 782 6, 1. 14.
(3) Démoslhèiie, XXXVll, 4 et 25 : Cf. HanseD, De metallis Atticis, p U.
Eschine, 1, 101. CIA, II, 780, 1. 5. Harporration, au mot kizX 0pa<ruXXa).
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LES MINES AU V* SIÈCLE 141
mines pendant le cours du V* siècle, en citant le chifire de
quelques-uns des revenus annuels ; il ne nous est pas donné de
dire s'ils restèrent longtemps ce' qu'ils avaient été sous Tar-
chontat de Nieomédès. Les historiens se taisent et nous ne
retrouvons de traces du Laurion dans les textes qu'à la fin
même du V*^ siècle, au moment où une crise redoutable va
commencer. Mais il n'est guère douteux que les mines n'aient
suivi l'exemple du com merce et de l'industrie, qui tirent d'Athènes
au temps de Cimon et de Périclès la plus riche des cités grecques.
Quand Athènes eut un puissant empire et régna sur l'Archipel,
les mines furent à coup sûr activement exploitées, parce qu'alors
l'argent qu'elles produisaient trouvait partout de faciles débou-
chés. Mais d'abord, l'ardeur patriotique qui anima les Athé-
niens après les guerres médiques, communiqua aux travaux
de mines une grande activité. Comme le remarque un histo-
rien, « c'était faire œuvre de patriote que d'avoir des chan-
tiers en exploitation, depuis que de la quantité d'argent ainsi
extraite dépendait directement la grandeur croissante de la ville
natale » (1). Une première flotte de cent trières avait été cons-
truite avec les cent premiers talents de 484 (2). Il est probable
que pendant les années suivantes, les revenus des mines
furent encore consacrés, au moins en partie, à l'augmenta-
tion de la flotte, et cela même après la bataille de Salamine.
Diodore mentionne, pour l'année 477, un décret qui inscrivit
parmi les dépenses régulières, la construction de 20 trières
par an (3). Il est vrai qu'on croit généralement à une erreur
de date de la part de cet historien (4). A tout prendre, cepen-
dant, il est fort possible qu'il ait raison. En effet, les grands
armements de 480, l'évacuation de l'Attique par ordre de
l'Aréopage, l'invasion des Perses sous Xercès, et, après la
bataille de Salamine, le séjour de Mardonius en Grèce, et
la seconde occupation d'Athènes en 479 arrêtèrent certai-
nement la marche de l'exploitation au Laurion. Il ne semble
pas, il est vrai, que les Perses soient descendus au-delà
de la Mésogée et qu'ils aient ravagé la région des mines ;
(1; CurUos, Biitoire grecquey II, p. 261 (trad. Bouché-Leclercq) .
(2) Hérodote, Vil. 144; Aristote, Constitution d*Athènes, 22; PiuUrque,
Thémistocle, 4 ; Polyen, I, 30, 6: Cornélius Nepos, Thémistocle, 2.
(3) Diodore, XI, 43.
(4) CurUus, Histoire Grecque, p. 261, notel (Irad. Bouché-Leclercq).
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142 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
mais la vie normale, par la présence de l'ennemi dans le
pays, était suspendue là comme ailleurs. On remarque que
les esclaves restèrent tranquilles pendant cette guerre (1).
Ne serait-ce pas précisément un indice que les Athéniens
les avaient retirés des mines et emmenés peut-être avec eux à
Salamine et à Trézène? Lorsque les Athéniens rentrèrent chez
eux, les travaux interrompus furent repris, mais par le fait de
cette interruption forcée de plusieurs années, les revenus ne
furent pas sans doute tout de suite aussi élevés que par le passé.
C'est pourquoi on dut se borner à construire 20 trières. Il est
encore possible qu'une partie des revenus ait été consacrée soit
à la reconstruction des édifices publics et des temples que les
Perses avaient détruits, soit aux fortifications du Pirée.
Les années qui suivirent la guerre médique sont marquées par
la fondation de l'empire d'Athènes et par l'organisation de la
ligue maritime. C'est le moment où Athènes arrive à l'apogée de
sa puissance et impose son autorité à l'Archipel. Mais il ne faut
pas croire que les efforts des Athéniens n'aient pas eu d'autre
but et d'autre résultat qqe de satisfaire leur orgueil et leur
instinct de domination. Ils aspiraient non seulement à la supré-
matie politique, mais encore à la suprématie commerciale (2).
« Notre République, dira plus tard Périclès, par l'étendue de sa
domination, reçoit tous les trésors du monde; nous ne pro-
filons pas moins, pour notre jouissance, des productions des
contrées étrangères que de celles de notre sol (3). » Grâce à
l'empire de la mer, ce qu'il y avait de plus précieux en Sicile
ou en Italie, les marchandises de Chypre comme de l'Egypte, de
la Lydie comme du Pont, tout abondait à Athènes, et ce com-
merce international lui valait des bénéfices considérables. C'est
pour en acquérir le monopole, c'est pour s'assurer les débou-
chés les plus vastes et les plus sûrs, que les concitoyens de
Cimon et de Périclès imposèrent leur hégémonie à toutes les
cités de la mer Egée, et débarquèrent sur tous les rivages de
la Méditerranée occidentale. Après la Thrace et Thasos, c'est
l'Egypte qui reçoit la visite intéressée des flottes athéniennes ;
un peu plus tard, c'est l'Eubée et Samos qui sont obligées de
(1) Curlius, Histoire grecque^ II, p. 284 (trad. Bouché-Leclercq).
(2) Guiraud, De l'importance des questions économiques dans l'antiquité.
Revue Intern. de VEnseig., XV, 1888, p. 225 et suiv.
(3) Thucydide. II, 38. Cf. Isocrate, IV, 42; Xénophon, Rép. d'Athènes, II, 11.
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LES MINES AU V** SIÈCLE 143
se soumettre, et toutes ces expéditions, toutes ces conquêtes sont
en partie faites pour satisfaire les intérêts des marchands du
Pirée et d'Athènes. Le grand mouvement d'échanges qu'amenait
un commerce aussi développé, exerça à coup sûr la plus heu-
reuse influence sur l'activité du Laurion, pendant les cinquante
années qui suivirent les guerres médiques ; l'argent en pre-
mière ligne, si apprécié comme objet de trafic, le plomb et tous
les autres produits des mines trouvaient partout un placement
facile, d'autant que, par suite de circonstances diverses, le
Laurion se trouva vers cette époque la seule mine où l'abon-
dance des gisements pût répondre à l'ardeur des travailleurs :
débarrassée de toute concurrence, elle eut à peu près le mono-
pole de la production de l'argent dans le monde grec.
En efifet, des deux groupes principaux de mines à métaux
précieux qui avaient précédemment gêné les progrès du
Laurion, l'un avait cessé de produire, l'autre était tombé entre
les mains des Athéniens. Pausanias nous rapporte que les
Siphniens avaient élevé au dieu de Delphes un riche trésor
avec la dîme des revenus qu'ils retiraient de leurs mines •
mais, ajoute t-il, emportes par leur cupidité, ils négligèrent
par la suite de payer le même tribut, et Apollon les punit
en faisant pénétrer la mer dans leurs travaux ; c'est ainsi qu'ils
furent privés de cette source de richesses (1). Ce conte revient à
dire qu'à un moment donné les Siphniens, en poursuivant le
minerai argentifère en profondeur, avaient atteint le niveau de
la mer. Or, dans leurs mines comme dans celles du Laurion, les
calcaires très fissurés laissent pénétrer les eaux de la mer, sur-
tout au voisinage du littoral : il eu résulte que lorsque les
gisements plongent au-dessous de ce niveau hydrostatique, il
n^est plus possible de les exploiter. A quelle époque se produisit
le ralentissement, sinon l'arrêt déflnitif, des travaux de mines à
Siphnos, nous ne le savons pas exactement. Cependant Pausa-
nias laisse supposer qu'il n'y eut pas un grand intervalle de
temps entre la construction du trésor de Delphes et l'accident
qui priva les Siphniens de la plus belle de leurs ressources.
De plus, dans les listes des tributs payés au V» siècle par les
villes de la Ligue Athénienne, Siphnos n'est portée que pour une
somme assez faible: une première fois, elle est inscrite pour 3
talents (17.700 francs) ; une seconde fois, en 425, pour 9 talents
(1) Hérodote, ill, 57-58; Pausanias, X, 11, 2. Cf. Xénopboû, Revenm, 1, 5.
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144 LES MINES DU LADRION DANS l'aNTIQUITÉ
(53.000 francs) (1). Ces taxes ne sont ni Tune ni l'autre très élevées,
et ne correspondent pas à ce qu'on pourrait attendre d'une île, qui
avait passé pour la plus riche de TArchipel. Il est permis de con-
clure de là qu'au V* siècle, les mines de Siphnos avaient beau-
coup perdu de leur valeur, si elles n'étaient pas encore totale-
ment épuisées. A supposer que les tributs n'aient représenté
que les revenus des mines, ce qui est peu probable, on voit
qu'elles ne pouvaient guère rivaliser, par le chiffre de leur pro-
duction, avec le Laurion. On remarque même que le souvenir
des anciennes richesses de l'Ile s'eflFaça bien vite ; Xénophon
semble ignorer qu'il y ait jamais eu des gisements argentifères à
Siphnos (2), et plus tard, l'tle devint de si mince importance
qu'on la traitait, au temps de Strabon, de simple osselet (3).
Pour les mines de Thrace et celles de Thasos, les Athéniens se
préoccupèrent de bonne heure de s'en assurer la possession. En
472, s'ils s'emparent de la ville d'Eion, c'est avec l'intention
arrêtée de mettre la main sur la région du mont Pangée; ils
s'enfoncent dans l'intérieur du pays, tentent de cerner le district
des mines, et s'avancent jusqu'à Drabescos, où ils sont arrêtés
par les Thraces réunis (4). De tout temps, les Thasiens avaient
considéré toute cette côte de la Thrace opposée à leur île comme
une dépendance naturelle de leur empire ; ils virent donc d'un
mauvais œil l'installation des Athéniens sur un territoire qui
leur appartenait. Toujours est-il qu'en 465, ils se détachèrent
de la Ligue à l'occasion d'un différend qui s'était élevé au sujet
des mines et des comptoirs qu'ils avaient sur le rivage Thrace(5).
Après un siège de trois ans, Thasos dut capituler et livrer à
Athènes les villes, les territoires et les mines qu'elle possédait en
terre ferme ainsi que tous ses vaisseaux (6). Ces dures conditions
montrent que les Athéniens surent profiter de l'occasion qui se
présentait pour confisquer le commerce de la Thrace et les mines
d'or du Pangée. Bien plus, il paraît démontré que les Thasiens
furent même dépouillés de la propriété et de la jouissance des
mines que renfermait leur île. En effet, d'après la liste des tri-
(i) Boeckb, Staatshaush. der At^ener, 11^ p. 79 etsuiv. (ôdll. Fraenkel).
(2) Revenus, I, 5.
(3) Slrabon. X, 5, 1.
(4) Thucydide, I, 98.
(5) Thucydide, 1, 100; Plularque, Cimon, ii; Diodore, XI, 70.
(6) Thucydide, I, iOl.
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LE LAURION AU V« SIÈCLE 145
buts du V« siècle, Thasos ne paya d'abord qu'une contribution
de 3 talents. Vers 440, le tribut fut élevé à 30 talents. Boeckh,
frappé par cette augmentation, a supposé qu'à la soumission de
rile révoltée, Athènes s'était attribué les droits que l'Etat avait
sur les mines, et qu'elle ne les rendit à Thasos qu'au bout de
trente ans (1). On a prétendu que cette augmentation du tribut
thasien s'expliquait simplement par le fait que les Athéniens
avaient rendu aux Thasiens une partie de leurs anciennes posses-
sions sur le continent Thrace. Mais alors, si la République de
Thasos, après la capitulation de 462, avait conservé la libre
jouissance de ses mines propres, il faudrait admettre, en présence
de ce chiffre de 3 talents, que ces mines étaient épuisées et ne
rapportaient pjus les sommes considérables du siècle précédent :
la production en aurait baissé de 100 talents environ vers Tan
500 à moins de 3 talents en 462 (2). Dans un cas comme dans
l'autre, que les mines de Thasos aient cessé de produire autant
que par le passé, ou qu'elles soient tombées, comme celles du
Pangée, entre les mains des Athéniens, elles ne pouvaient plus
faire concurrence au Laurion. Ainsi parla décadence de Siphnos
et de Thasos, la situation économique se trouva heureusement
modifiée pour les mines attiques : elles n'eurent plus de rivales
à redouter dans le monde grec. Leur prospérité s'en accrut
d'autant, et la suprématie commerciale et politique d'Athènes
assura partout à leurs produits une prépondérance marquée.
Enfin, nous avons une preuve de l'activité du Laurion dans l'acti-
vité générale de l'industrie sous toutes ses formes à l'époque de
Périclès. Cet homme d'Etat, on le sait, pensait que le régime
démocratique était incompatible avec l'oisiveté, et s'était efforcé
de procurer à tous les citoyens des ressources par le travail. Il
disait que « s'il est honteux de ne pas avouer sa pauvreté,
il est encore plus honteux de ne pas faire effort pour en
sortir (3). » Aussi le voit-on, dans ses grandes constructions,
réserver tout le travail aux hommes libres; pour la construction
de l'Erechtheion, par exemple, on constate qu'il n'y a que des
citoyens et des métèques qui y prennent part (4;. Dans cescondi-
(i) Boeckh, Staats/uiush. der Alhener, il, p. ^^ et suiv. Guiraud, Lapre^
mière Confédéralion Athénienne, Annales de la Faculté de Bordeaux,
1883, p. 216.
(2) Hérodote* VI, 46.
(3) Thucydide, II, 40.
(4) Ciil, I, 321,324.
10
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146 LES MINES DU LAURION DANS L* ANTIQUITÉ
tioDs, il est probable que Périclës ne négligea point le Laurion
qui offrait un champ si vaste aux entreprises des Athéniens. A
cette époque, précisément, les gisements les plus productifs
étaient mis en exploitation. La plus riche des régions minérali-
sées, celle du centre, s'étalait presque intacte sous le pic du
mineur, protégée, comme elle Tavait été, contre toute attaque
par des couches épaisses de terrains qui n*en laissaient pas
soupçonner l'existence. Ce que Xénophon disait au milieu du
IV* siècle de la richesse du Laurion, s'appliquait eucore plus
justement au Laurion de Périclès. « Les gisements argentifères,
bien loin de diminuer, paraissent s'étendre toujours davan-
tage (1) )). Il y avait donc là des ressources presque inépuisables
pour les travailleurs, si nombreux qu'ils fussent, et Xénophon
ajoute, faisant sans doute allusion à l'époque où nous sommes :
(( Dans le temps où il y avait aux mines le plus grand nombre
d'hommes, nul n'a jamais manqué d'ouvrage, et, au contraire,
la besogne excédait la proportion des ouvriers » (2). De même,
quand Plutarque mentionne toutes les industries que l'heureuse
ardeur de Périclès encourageait à prospérer de leur mieux, il n'a
garde d'oublier celle des mineurs (3). Sans doute, la grosse
besogne était faite par les esclaves, mais les hommes libres
n'hésitaient pas à se livrer eux-mêmes aux rudes labeurs de la
mine. Ils avaient d'ailleurs, à côté du labeur manuel, ample
matière à occupation. Ne fallait-il pas guider les recherches des
esclaves, surveiller leurs équipes, éviter par une attention cons-
tante les dommages et les pertes qu'une exploitation mal dirigée
ne peut manquer d'amener à sa suite? A côté de la mine, l'ate-
lier, les laveries, les fours : là encore, la présence du maître est
nécessaire pour assurer la marche normale du travail. Enfin^
pour tirer parti des produits de la mine, n'y a-t-il pas sans cesse
à étudier, à chercher, à perfectionner ?
Une pareille activité ne pouvait être sans effet sur les progrès
de la richesse publique. Nous ne savons pas, il est vrai, pour
quelle part les revenus des mines entrèrent dans la constitution
du trésor d'Athènes et de la forte réserve métallique que Péri-
clès avait amassée à l'Acropole (4). En revanche, nous consta-
(1) Revenus, IV, 3.
(2) Revenus, IV, 3.
(3) Plutarque, Périclès, 12. a. Diodore, XI, 70.
(4) Thucydide, II, 13. •
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LE LAITJAION SÔUS PéRICLÈS l41
tODs que, parmi les grandes fortunes du temps, plusieurs ont
été faites au Laurion. Caliias II, dont la fortune était évaluée à
200 talents (1.179,000 francs), avait gagné beaucoup d'argent
dans l'exploitation des mines (1). Son fils Hipponicos louait à un
entrepreneur de mines 600 esclaves, qui lui rapportaient cent
drachmes (96 fr. 50) par jour, soit un bénéfice annuel de
6 talents (35,350 fr.) (2). Nîcias, le général de l'expédition de
Sicile, qui passait pour n'avoir pas moins de 100 talents
(590,000 fr.), s'était aussi enrichi au Laurion; il louait 1000
esclaves à l'entrepreneur Sosias de Thrace. et faisait aussi
travailler pour son propre compte (3). A la même époque, un
certain Philémonidès était également connu pour les gros intérêts
qu'il avait dans les mines (4). Il est clair que l'exemple de ces
grosses fortunes était pour les Athéniens un encouragement per-
manent à se porter au Laurion, et que plus d'un citoyen s'engagea,
à la suite de ces riches capitalistes, dans des exploitations qui
pouvaient rapporter autant que le commerce maritime. Ainsi,
il est hors de doute qu'au temps de Périclès, et surtout pendant
les années de paix qui précédèrent la guerre du Pélopouèse, le
Laurion jouit d'une brillante prospérité; les circonstances maté-
rielles comme les conditions économiques, tout s'accordait pour
assurer à l'industrie des mines un magnifique développement.
La guerre du Péloponèse vint modifier cette situation. Tout
d'abord, le mouvement des affaires ne fut pas complètement
suspendu. En effet, les invasions de l'Attique par les Spar-
tiates ne furent pas toutes aussi désastreuses qu'on pourrait le
croire. La première, qui se produisit au mois de juin 431,
n'atteignit pas la région des mines (S), et les travaux, en dépit
du voisinage des ennemis, purent continuer. La seconde, en l'an
430, fut plus grave : les Péloponésiens, sous la conduite d'Archi-
damos, pénétrèrent jusqu'au Sounion et ravagèrent toute la
Paralie et le Laurion (6). Les dommages qu'ils causèrent aux
(1) Plularque, Aristide, 25; Lysias, Biens d'Aristophon, 48.
(2) Andocide, 1,130; Xénophon, Revenus, IV, 15; PluUrque^ Àlcibiade, 8.
(3) Thucydide, VII, 87 ; Xénophon, Mémorables, II, 5, 2 ; Revenus, IV, 14.
Plutarque, Nicias, 4 ; Lysias, Biens d'Aristopkon, 47.
(4) Xénophon, Revenus, IV, 15.
(5) Thucydide, II, 19. Diodore, XIl, 42.
(6) Thucydide, II, 55; Diodore, XII, 45.
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148 LES MINES DU LAURION DANS L* ANTIQUITÉ
mines sont faciles à comprendre. Non seulement les ouvriers des
chantiers souterrains durent se disperser, mais les constructions
extérieures furent sans doute ruinées. Villages, logements d'es
claves, ateliers, tout dut se ressentir du passage des ennemis.
Delà troisième invasion (1), qui eut lieu en 428» nous ne savons
que peu de chose. La quatrième, celle de 427, laissa, au contraire,
les plus mauvais souvenirs. « Les Pèloponésiens dévastèrent dans
» TAttique ce qui avait été déjà ravagé, toutes les nouvelles pro-
» ductions et tout ce qu'ils avaient épargné dans leurs premières
» courses. Cette invasion fut la plus fâcheuse qu'eussent éprouvée
» les Athéniens, depuis la seconde (2). » Pour comble de mal-
heur, de grands tremblements de terre, qui provoquèrent d'ail-
leurs le départ des ennemis, vinrent jeter le trouble dans les
mines et y produisirent des éboulements, comme ceux que l'on
remarque dans les travaux anciens et ceux que l'on observe
de nos jours à la suite de ces cataclysmes (3). Deux ans après,
en 425, eut lieu une nouvelle invasion des Spartiates sous les
ordres d'Agis, mais elle fut de courte durée, et n'eut sans doute
aucune conséquence grave pour le Laurion (4).
Cependant, malgré toutes ces incursions ennemies, le travail
se continuait pendant les mois de répit qui les séparaient les
unes des autres. Thucydide remarque en efiet qu'Athènes, avant
l'occupation de Décélie, avait subi des invasions de courte
durée, qui ne l'empêchaient point tout le reste du temps de tirer
parti de son territoire. Il y avait un intérêt évident à exploiter
les mines autant que faire se pouvait, pour procurer à TEtat les
ressources qui commençaient à lui manquer. C'était un moyen
de combattre cette pénurie financière, dont la création de rel<y<popoc
en 428 et l'élévation des tributs en 425 sont les témoignages.
Aussi dut-on profiter avec ardeur des douze années qui, de 425 à
413, se passèrent sans invasion, pour donner une nouvelle
activité aux travaux. En 424, Aristophane» dans sa comédie des
Chevaliers, fait dire à un charcutier qu'il fera son possible, à
force de privations, pour acheter une concession de mines (5).
Dix ans plus tard, dans la comédie des Oiseaux, le poète présage
(1) Thucydide, III, 1.
(2) Thucydide, III, 26; Diodore, XII, 59.
(3) Diodore, XII. 59.
(4) L'élévation des tributs est de 425. Je ue sais si la crise de riodustrie
minière n*y est point pour quelque chose.
(5) Chevaliers, 362.
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LE LAURION ET LA GUERRE DU PéLOPONÈSB 149
aux juges qui couronnerout la pièce que les chouettes du Lau-
rion ne leur feront jamais défaut (1). De même, Xénophon
rapporte que, jusqu'à la prise de Décélie, les locations d'esclaves
aux entrepreneurs de mines ont toujours été fructueuses (2).
L'occupation de Décélie porta un coup funeste au Laurion.
Alcibiade l'avait prévu, et s'était servi de cet argument pour
décider les Spartiates à s'établir solidement en Attique. « Vous
serez maîtres, leur dit-il, de la plupart des richesses du pays. . .
Du même coup, les Athéniens seront privés du produit de leurs
mines d'argent et de tout ce que leur rapportent et le territoire
et les tribunaux (3). » En conséquence, le roi Agis arriva au prin-
temps de 413, et fortifia Décélie. Cette occupation permanente
des Spartiates produisit les désastreux effets que redoutaient les
Athéniens : ils furent privés de toute leur campagne, et, chose
plus grave, plus de 20.000 esclaves, presque tous artisans, déser-
tèrent et passèrent dans le camp ennemi (4). 11 est fort probable
qu'un grand nombre de ces fugitifs provenaient du Laurion;
séduits par le voisinage des Lacédémoniens, ils tentaient de
se dérober aux rudes labeurs des mines. En effet, on ne voit
pas comment, en temps de guerre, un si grand nombre d'ou-
vriers serviles aurait pu être répandu en Attique. Ce fut à
n'en pas douter un véritable désastre pour les propriétaires
de mines qui, d'un seul coup, perdirent presque tous leurs
ouvriers, et c'est pourquoi, à la fin de la guerre, les bras autant
que les capitaux manquèrent au Laurioo. Les Athéniens
essayèrent d'atténuer autant que possible les conséquences de
cette défection et tentèrent de reprendre pied au Laurion en
fortifiant trois points bien choisis, le cap Sounion en 413 (5),
Thoricos en 408 407 (6), et Anaphlystos (7), sans doute à la même
date. Ces fortifications eurent seulement l'avantage d'assurer
l'arrivée des subsistances à Athènes : il ne semble pas, en effet,
qu'elles aient pu arrêter les razzias des Spartiates sur le terri-
toire Lauriotique. Les partis ennemis pouvaient aisément se
glisser entre Thoricos et Anaphlystos qui sont distants de 60
(t) Oiseaux, 1106. Pour les ^Xailxeç Xaupewxixat, voir plus haut, p. 112.
(2) Revenus, IV, 25.
(3) Thucydide, VI, 91 .
(4) Thucydide, VII, 19 et 27. Cf. Boeckh, Laur. Si76., p. 123.
(5) Thucydide, VIII. 4.
(6) XèoophoD, Helléniques^ 1, 2.
(7) Xénophon, Bevenus, IV, 43. Scylax, Périple, 57.
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150 LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
Stades (11 kilomètres). Aussi Xénophon conseillera-t-il plus tard
à ses concitoyens de coustruire une troisième forteresse au
milieu de cette trouée, au centre du Laurion, sur un point élevé
du dème de Bésa (1). Cette interruption des travaux contribua à
rendre plus sensible la pénurie financière vers 407 ; les réserv s
d'argent monnayé ou en lingots étaient épuisées : depuis six ans,
les mines ne donnaient plus rien, et Ton fut obligé, en 407, de
battre monnaie avec les Victoires en or de l'Acropole ; un peu
plus tard, en 406, d'émettre, pour la première fois, des monnaies
de cuivre (2). Il est clair que si le Laurion avait fourni de l'argent,
on n'aurait point eu recours à ces mesures extraordinaires.
Ainsi la guerre du Péloponèse avait eu les plus tristes consé-
quences pour le Laurion : l'abandon des chantiers, la dévastation
des ateliers,la fuite des esclaves,et la perte énorme qui en résultait,
pour tous ceux qui avaient des intérêts engagés dans les mines,
avaient amené la misère et la dépopulation dans une région qui
avait été avant la guerre si riche et si bruyante.
Le gouvernement des Trente, qui suivit la chute d'Athènes,
n'était pas fait pour rendre au Laurion l'activité d'antan. On
sait que, pour se pi'ocurer de l'argent autant que pour frapper
des adversaires politiques, Critias et ses collègues s'attaquèrent
aussi bien aux propriétés privées qu'aux propriétés publiques.
Les sycophantes se multiplièrent et les assistèrent dans cette
spoliation. Biens fonciers et mobiliers, tout tentait leur cupi-
dité (3). On confisqua les ateliers comme les terres; Nicératos
et son frère Eucratès, fils de Nicias, perdirent leur héritage (4).
Les métèques ne furent pas plus à l'abri de ces mesures
iniques que les citoyens : soixante des plus riches d'entre eux
furent choisis comme victimes. Lysias fut dépossédé de son
atelier darmes (5). Un régime aussi arbitraire ne pouvait guère
(1) Revenus, IV, 43-44.
(2) Scfwlies d*Ari8lophane, Grenouilles, 720, p. 296 (édit. Didol). Voir Foucart,
Les Victoires de l'Acropole, dans le Bull. Corr. HelL, 1888, p. 283 et suiv.
Babelon, La Monnaie d'or d'Athènes, Revue des Etudes grecques, 1889,
p. 137-138.
(6) Lysias. 1, 19 et 40 ; XII, 48 ; Diodore, XIV, 4, 4 ; 5, 5-6. Clerc, Métèques
AthénienSy p. 427 el suiv.
(4) Lysias, I, 8.
(5) Lysias, I, 6 ; XVIIl, 4-6. Cf. Xénophon, Helléniques, II, 3, 2 ; Aristote,
Constitution d^ Athènes, ;i5.
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LE LAURION SOUS LK8 TRENTE 151
encourager les Athéniens ou les étrangers, que la guerre n'avait
pas complètement ruinés, à jeter leurs dernières ressources dans
les entreprises de mines. Incertains du lendemain, sous le
coup des dénonciations et des confiscations en cas de réussite,
étaient-ils dans des conditions favorables pour travailler au
relèvement d'une industrie ébranlée? Beaucoup de citoyens,
bien loin de se préoccuper de reprendre les affaires, placèrent
leur argent à l'étranger. Les capitaux aussi bien que les
hommes manquèrent aux mines, et voilà pourquoi en ce temps-là
il sortit beaucoup moins d'argentduLaurion qu'autrefois. En 389,
on se plaignait encore à Athènes de la rareté de l'argent (1), et le
gouvernement démocratique, pour parer à la pauvreté du Trésor,
eut recours à toutes sortes d'expédiçnts. La crise dura longtemps
et il est à croire que le Laurion en subit le contre-coup.De môme,
quand les affaires reprirent, vers 378, avec la nouvelle grandeur
politique d'Athènes (2), on peut supposer que les mines parti-
cipèrent à ce relèvement. Mais la guerre vint encore une fois
entraver le Hbre essor de l'activité industrielle et commerciale,
et cela pendant près de vingt ans.
S*il faut en croire les partisans de la paix, tout le monde se
plaignait de la misère, et l'on désirait la fin des hostilités pour
pouvoir s'adonner librement à l'agriculture, au commerce mari-
time et à toutes les autres occupations que la guerre avait fait
délaisser (3). Xénophon, qui écrivait son Traité des Reveniis
précisément à cette époque, vers 355, constate que l'exploitation
du Laurion est loin d'avoir retrouvé sonaucienne prospérité On
se contente de continuer le travail dans les chaotiers anciens
sans essayer par des recherches nouvelles d'augmenter la produc-
tion. « Pourquoi, dira-ton, ne voit-on plus s'ouvrir comme
autrefois de nouvelles mines? C'est que les entrepreneurs sont
trop pauvres, ô'ti Tcevéatepoi [i.év eldtv ol Tiepi rà jxÉTaXXa (4). »
A l'entendre, il n'y a plus de comparaison à faire entre le
0) Lysias, XIX, 11.
(2) Cnrlius. Histoire grecque, III, p. 353 et suiv. (trad. Bouché-Leclercq).
(3) Isocrale, VIIJ, De la Paix, 19. 20 et 124 : ''Hv 8e tyjv slpi^vTiv 7roi7i(To>-
f&£Ôa... xaO'6xàaTT,v7){i.6pav icpo; eÙTtopsav 67ci8a>(TOjjLev , àSecoç YecopYOuvTsç
xal T'ïjv ôàXaxTav TcXéovreç xaî Taiç àXXatç IpY^^^ai; e7ri;^etpouvT6ç, ai vuv
8ià TÔv 7coX6{i.ov exXeXoiTcadiv.
(4) XéDophoD, Bevenus, IV, 28.
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{5S LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
Laurion d'avant Décélie et le LaurioD de son temps (1). En
somme, une longue crise n'avait cessé de sévir sur les mines
pendant une cinquantaine d'années environ ; l'exploitation
végétait, sans grand profit ni pour les particuliers ni pour l'Etat ;
le Laurion n'était plus pour le Trésor public la source inépui-
sable de richesses qui l'avait alimenté au Y* siècle.
Xénophon voit le mal et propose deux réformes pour y porter
remède : il faut d'abord que l'Etat augmente ses revenus en
louant des esclaves aux entrepreneurs de mines ; on devra
ensuite, par l'association des dix tribus ou par celle des particu-
liers, chercher à réunir les capitaux suffisants pour ouvrir de
nouveaux chantiers. En eSet, s'appuyant sur des faits connus de
tous, l'auteur des Revenus s'étonne que l'Etat ne pense point à
suivre l'exemple des particuliers, qui se sont fait et se font
encore de très beaux bénéfices en louant des esclaves. Chaque
esclave rapporte une obole par jour ; que l'Etat achète donc
petit à petit un grand nombre d'esclaves, jusqu'à 10,000, qu'il
louera ensuite aux concessionnaires des mines : 10,000 esclaves
rapporteront au Trésor 100 talents, et du coup, les revenus du
Laurion, qui ne consistent jusqu'ici que dans la totalité des
fermages, seront doublés (2). D'un autre côté, les travaux de
recherches exigent des avances considérables ; les frais en sont
souvent dépensés en pure perte et les entrepreneurs sont trop
pauvres pour en courir les risques. Qu'on ait alors recours à une
association des tribus; que l'État accorde aux dix tribus un
même nombre d'esclaves et qu'elles tentent l'entreprise en com-
mun. De cette manière, ce qui sera trouvé par une seule fera le
profit de dix: si deux, ou trois, ou quatre tribus réussissent dans
leurs fouilles, l'avantage augmentera proportionnellement ;
quant à voir manquer toutes les recherches à la fois, c'est là ce
que le passé ne permet pas de craindre. Au besoin, les parti-
culiers devraient aussi recourir à l'association pour arriver à de
meilleurs résultats (3).
Xénophon répond par avance aux objections qu'il prévoit.
Les mines, pourra-t-on lui dire d'abord, ne seront-elles pas
épuisées par cette exploitation à outrance? Non, répond-il;
quoique le minerai soit abattu et extrait depuis tant d'années,
(1) XéQophon, Revenus, [V, 25.
(2) Ihid., 17-25.
(3) Ibid., .-iO^.
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PROJETS DE RÉFORMES DB XÉNOPHON 153
coDsidérez le peu d'importance des déblais de ces coteaux
OÙ s'engendre l'argent. Les gisements, loin de tarir, sont de
plus en plus abondants ; on ne trouve la lin des filons ni en
profondeur ni en longueur (1). Et, de fait, Xéuophon avait raison ;
non point que les gisements fussent inépuisables, mais leLaurion
était encore assez riche pour récompenser les frais d'une exploi-
tation intense. Aujourd'hui même, les amas sont productifs et
paraissent devoir l'être longtemps encore. D'un autre côté, on
pouvait objecter à notre auteur qu'une surproduction d'argent
amènerait une dépréciation du métal. Xénophon répond à cet
argument qu'il n'en est pas de la production des métaux pré-
cieux, comme de celle du cuivre ou des fruits de la terre : « Qu'il
y ait abondance, dit-il, de blé ou de vin, et ces denrées sont
réduites à vil prix, et quand on a ce qu'il faut d'ustensiles pour
son ménage, rarement fait-on de nouvelles acquisitions en ce
genre. Mais l'argent, jamais on n'en possède assez pour n'en
plus désirer, et le luxe intervient après le nécessaire pour exiger
de nouvelles dépenses. » De plus, le rival de l'argent, l'or, est
devenu commun, il baisse de valeur, en faisant hausser le prix
de l'argent (2). Xénophon redoutait enfin que les particuliers ne
fussent irrités de voir l'Etat entrer en concurrence avec eux pour
la location des esclaves; à plusieurs reprises, il affirme que les
entrepreneurs de mines ont un tel besoin d'ouvriers que les
particuliers et l'Etat ne sauraient trop leur en procurer, (f Que
Ton ne craigne point, dit-il, que l'Etat nuise aux particuliers ou
les particuliers à l'Etat; plus il y aura d'entrepreneurs dans les
mines, plus aussi on tirera d argent, et plus Ton paiera d'impôts
à l'Etat (3). ))
Il ne semble pas qu*on ait jamais mis en pratique le premier
conseil de Xénophon; du moins, il n'en parait rien dans les
textes. Les Athéniens pensèrent sans doute que la concurrence
de l'Etal, que celui-ci pouvait rendre victorieuse à son gré,
ne manquerait pas de nuire aux intérêts des particuliers : l'Etat
n'aurait eu qu'à baisser le prix de location de ses esclaves pour
ruiner ses concurrents. D'autre part, le Trésor public ne se trou-
vait pas vraisemblablement en mesure d'acheter les esclaves
nécessaires.
(i) Xénophon, Revenus, IV, 3. 5, 26, 27.
(2) Ibid,, 5, a.
(3) Ibid., 32.
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154 LES MINES DU LAURION DANS L* ANTIQUITÉ
La seconde réforme que proposait Xénophoa eut au contraire
un meilleur sort : Tassociation des particuliers était un moyen
sage et économique, qui devait réussir. Il est étonnant et
Ton ne s'explique guère que les avantages de ce système n'aient
pas frappé plus tôt les entrepreneurs de mines ; et cependant,
avant le IV® siècle, il n'en est pas question. Xénophon parle
de Tassociation comme d'une chose qui n'existe pas de son
temps, et qui n'a jamais existé, et s'il ne le dit pas formel-
lement, c'est bien là Timpression qui se dégage de la lecture
de son livre (1). L'Etat s'opposait-il, en principe, à la formation
de sociétés et de compagnies industrielles ? Je ne le crois pas
et rien dans les auteurs anciens ne nous autorise à le penser.
C'est bien plutôt un caractère de l'industrie et du commerce grec,
dans l'antiquité, que d'avoir été extrêmement divisés ; les entre-
prises sont toujours et partout particulières et individuelles. Ce
n'est précisément qu'après Xénophon, et dans la seconde moitié
du IV« siècle, que nous relevons la trace d'associations dans
l'exploitation du Laurion. Les auteurs et les inscriptions font, à
cette époque, mention de citoyens qui traitent en commun une
affaire (xoivwvsîv): telle est la société d'Hypéridès, d'Eschylidès et
du fils de Dicaeocratès qui exploitent à frais communs une con-
cession du Laurion (2). Ainsi Ton peut croire que le conseil de
Xénophon fut suivi, et ce ne serait d'ailleurs pas le seul avis
que ses concitoyens auraient trouvé bon : je pense même que
c'est à cette institution féconde que l'on doit attribuer en partie
le relèvement de l'industrie minière dans la seconde moitié du
1V« siècle.
On a prétendu cependant que les projets de réforme de Xéno-
phon n'avaient eu aucune efficacité. « Bien que l'auteur du livre
des Revenus, écrit M. Curtius (3), fasse tous ses efforts pour
démontrer que les mines d'argent sont inépuisables, on devine
pourtant en voyant les combinaisons artificielles qu'il propose
pour encourager l'industrie minière en Attique, que les citoyens
n'avaient plus une entière confiance dans cette affaire et qu'ils
(1) XénophoD, Revenus, IV, 32. Les autres contrats de société étaient connus
depuis longtemps : (]aiileiner, Le Contrat de société à Athènes, p. 2.
(2) CIA, 782. Cf. Hypérlde, pour tuxénippos, col. XLIV-XLV (édit. Blass).
Andocide^ 1.133. Démosthène, XXXVII, 38. Voir plus loin, p. 183.
(3) Curtius, Histoire Grecque, V, p. 328 (trad. Bouché-Leclercq).
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PROJETS DB RÉFORMES DE XÉNOPHON 155
se promettaient peu de bénéfices du percement de nouvelles
galeries d'exploitation en dehors de la région fouillée par les
«neètres : l'événement leur donna du reste bientôt raison. » Que
faut-il penser de cette opinion ? Voyons si les faits et les textes
s'accordent avec cette manière de voir.
Tout d'abord, on peut se demander comment et pourquoi les
mines du LaurioU n'auraient pas suivi le mouvement général des
affaires qui reprennent si vivement sous l'administration d'Eu-
bnle. Nous savons que cet homme d'Etat, partisan de la paix, sut,
à défaut d'une politique très élevée, rétablir les finances d'Athènes
et augmenter les revenus publics, au point d'obtenir, dès la
première année de sa gestion, des plus-values qu'il distribua
aux citoyens. C'est l'époque où les Athéniens réparent leurs
ports de guerre, construisent le grand arsenal du Pirée. — On
peut également admettre que, précisément au moment où la
seconde ligue maritime se séparait en lambeaux, où Chios,
Rhodes et Byzance faisaient défection, où les navires athéniens
n'étaient plus maîtres de la mer, où le commerce souffrait, l'on
tenta de suppléer, par de nouveaux efforts et une ardeur plus
grande dans les recherches minières, aux ressources qui dispa-
raissaient. Ainsi, à première vue, il est peu probable que les
mines aient été délaissées et qu'elles aient langui au moment
même où les besoins de l'Etat étaient les plus pressants.
En second lieu, tout ce que nous savons de l'histoire des
mines, dans celte seconde moitié du IV« siècle, tend à prouver
que, bien loin de s'arrêter, les affaires au contraire étaient très
prospères. Ainsi, de 345 à 323, nous ne connaissons pas moins de
cinq discours (1) qui avaient rapport aux mines (fxexaXXtxol X6^oi),
D'autre part, les faits que nous y trouvons mentionnés laissent
supposer que le Laurion était très activement exploité et avec
grand profit dans la plupart des cas. Ainsi, en 345-344, Démos-
thène nous apprend que Pantainétès ne payait pas moins d'un
talent et demi (8.850 francs) pour le fermage annuel de sa con-
cession (2).
(1) Ed 345/4, Déroosthène, Plaidoyer contre Paniainétès.
341, Dinarque? — contre Pliilippos,
— • contre M écythos,.
Après .340, Démosthèae, — contre Phénippos,
327? Lycurgiie, — contre Dipliilos,
CVsl en 324/3, qu'Hypéride prononce son Discours pour Euxénippos^ où il
csl à plusieurs reprises question des mines du Laurion.
(2) Uémoslh^ne, XXXV il, 22.
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156 LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
Dans le plaidoyer que le même orateur écrivit, après 340, con-
tre Phénippo8,il semble au premier abord qu'il soit fait mention
d'une crise de Tindustrie minière. « J'ai subi, dit le plaignant,
la commune infortune de tous les entrepreneurs de mines :
rà {i.èv TTi; xoiv-rj; àTu;r(a; fi.eTa<yyo>v toÏ; àXXoi; toi; epyaÇofJLevoiç Iv
Toî; epYoïç (1) ». Démosthène ne nous explique pas autrement les
causes et la durée de cette crise. Est-ce un accident passager
dont se plaint son client, ou une situation dont les causes loin-
taines se font encore sentir ? A la vérité, nous ne devons guère
ajouter foi à cette allégation, et ce n'est là qu'un moyen
oratoire dont il se sert pour attendrir ses juges. Le cas du
plaideur est peu clair et son témoignage nous parait sujet à
caution. Il nous apprend qu'il a hérité de son père d'une for-
tune de 4500 drachmes, maigre capital avec lequel il n'est guère
aisé de vivre (2). Or ce modeste héritier, à quelque temps de là,
se trouve sur la liste des liturges, à la tète d'une association
pour l'exploitation des mines, et finalement il doit à l'Etat trois
talents. Evidemment, entre la mort de son père et le jour où il
paraît devant le tribunal, il a dû s'enrichir pour être inscrit
parmi les trois cents ; il nous avoue lui-même qu'il a fait d'ex-
cellentes affaires (3) et que sa fortune a été bien gagnée, car
il a travaillé de ses propres mains (4). A l'entendre, il est
maintenant ruiné :<( vuvl 8è icXifiv oXf^wv aTravx' aTioXwXexa. » Aussi
demande-t-il l'échange des biens contre Phénippos. Dès lors,
sous peine de passer pour un maladroit, n'est-il pas obligé d'in-
voquer, pour excuser le mauvais état présent de ses affaires,
une prétendue crise qui aurait sévi sur le Laurion ? Ce sont là
de ces arguments propres à émouvoir, comme on sait en trouver
à toutes les époques, en pareille circonstance. Je ne doute pas
que le personnage ne soit ruiné, mais est-ce bien là le sort
commun de tous les entrepreneurs de mines ? C'est ce qui n'est
pas certain (5).
On peut objecter qu'il faut prendre à la lettre le témoignage
de Démosthène, puisque son client fait formellement allusion à
(1) Démosthène, XLII, 3 et 21.
{2)Ibid., 22-23.
(3) Ihid.y 3.
(4) Jl»id., 20.
(5) Il me semble d'ailleurs que le passage de Démosthène peut se comprendre
autrement : « J'ai, dit le plaignant, éprouvé la mauvaise chance que connaissent
» tous ceux qui travaillent dans les mines. »
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PROSPÉRITÉ DU LAURION 157
des mesures d'assistance prises par TEtat en faveur des indus-
triels du Laurion : « De môme que vous accordez aide et protec-
tion à tous ceux qui travaillent dans les mines, venez aussi
maintenant à mon secours » (1). Il faut avouer d'abord que ces
termes sont bien vagues, et ne nous indiquent guère la nature
de ces secours. On suppose qu'il y eut à cette époque remise de
Tatimieetque Ton accorda des délais pour le paiement des im-
pôts ou des prix de vente (2). Cette hypothèse est peu vraisembla-
ble. En effet, Tatimie ne frappait que les débiteurs insolvables: en
faire grâce à un débiteur sans lui faire, du même coup, la remise
des dettes non payées qui la provoquent, ne se comprend guère.
Or, cette remise de dettes n'a pas lieu, puisque le client de Démos-
thène est précisément frappé de fortes amendes, et ne demande
pas qu'on l'exempte de ces amendes (3). D'autre part, il est bien
difficile de proposer une autre conjecture sur la nature de l'assis-
tance de l'Etat, dans le cas d'une crise de l'industrie minière.
A la vérité, il n'est pas besoin de chercher : il suffit de voir
dans le passage de Démosthène un appel à la protection
générale, dont les lois favorisaient l'exploitation du Laurion.
En somme, les affirmations du plaideur tendent à nous faire
supposer qu'il n'est pas véridique, et des faits certains nous prou-
vent que, vers 330, le Laurion, bien loin de souffrir d'une crise,
avait recouvré une prospérité qu'il ne connaissait pas depuis
longtemps.
On y faisait précisément à cette époque de très grosses fortunes,
comme celles qui avaient enrichi des personnages connus un
siècle auparavant. Les sommes gagnées dans l'industrie minière
étaient telles qu'elles excitaient trop souvent la cupidité des
délateurs. Un certain Teisis d'Agrylé dénonce au peuple le cas
de Philippos et de Nausiclès, qui se sont illégalement enrichis
en exploitant des mines qu'ils n'ont pas déclarées. Un autre
délateur, Lysandros, dénonce à son tour Épicratès de Pallène,qui
a gagné, lui et ses associés, trois cents talents en trois ans (4). A
peu près dans le même temps, Diphilos, qui s'était enrichi en
abattant le minerai des piliers de soutènement, fut condamné à
(l)Déino8thèDe, XLII. 32.
(2) Schaefer, Demosthenes und seine Zeit, III, p 285.
(3) Démosthène, XLIX, 3 et 32.
(4) Hypéride, pour Euxénippos, Col. XLllI-XLV (éd. Blass.)
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158 LES MINES DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ
mort sur Tordre ou à rinstigation deLycurgue; sa fortune, qui
fut distribuée au peuple, s'élevait à 160 talents (1).
La conclusion, qui se dégage de tous ces faits, s'accorde bien
d'ailleurs avec ce que nous savons de l'histoire financière d'Athè-
nes à cette époque.
Lycurgue avait pris la direction des finances en 338 et la garda
douze ans, jusqu*en 326. Tout le monde est d'accord pour
reconnaître les remarquables résultats qu'il sut obtenir durant
sa gestion (2). Grâce à ses efforts, les recettes annuelles montè-
rent à 1200 talents» et ces ressources servirent à restaurer la
marine, à reconstituer le trésor sacré d'Athèna, à achever la
construction d'édifices destinés aux jeux et aux représentations
dramatiques. On s'étonne môme que Lycurgue soit parvenu à
augmenter les revenus d'Athènes dans de telles proportions. Le
réveil de la prospérité des mines ne pourrait-il pas expliquer
dans une certaine mesure le relèvement de la fortune
publique? A en juger par la conduite qu'il tinta l'égard de
Diphilos, ce concessionnaire malhonnête, Lycurgue a favorisé
l'exploitation du Laurion. Peut-être même a-t-il pris des mesu-
res spéciales que nous ignorons pour attirer dans les mines un
plus grand nombre de travailleurs, au profit des finances d'Athè-
nes ; s'il en était ainsi, ce serait un nouveau mérite à attri-
buer à cet homme que Boeckh appelle <( le seul financier de
l'antiquité (3). » Tout nous porte donc à croire que dans la
seconde moitié du IV® siècle, l'industrie minière avait repris une
vigueur nouvelle ; sans doute, dans ce grand mouvement d'af-
faires, il pouvait se rencontrer des entreprises malheureuses qui
aboutissaient à la faillite ; mais, malgré ces accidents, le Laurion
était encore, à n'en pas douter, dans ses beaux jours : c'étaient
malheureusement les derniers.
(1) Vies des X Orateurs, Lycurgue, 34.
(2) Durrbach, V Orateur Lycurgue, passim. Boeckh, Staatshaush. d.Àtkener,
l, p. 511 et suiv.
(3} Loc, cit.
(4) Boeckh, loc, cit.
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DÉCADENCE AU lll« SIÈCLE 159
III
Décadence
Combien de temps dura celte prospérité, nous ne le savous
pas ; il ne semble pas d'ailîeurs qu'il y ait eu brusque arrêt
dans le travail du Laurion. C'est petit à petit sans doute que, le
nombre des chantiers diminuant, la production décrut. Pendant
près de trois siècles, les mines allaient végéter, avant de s'étein-
dre définitivement. Si l'histoire môme de cette décadence nous
est peu connue dans ses détails, tout au moins est il aisé d'eu
soupçonner les causes. Les unes sont d'ordre économique, et
les autres d'ordre politique.
L'entrée en scène de fa Macédoine au IV® siècle n'ioaugura
pas seulement une ère nouvelle daos l'histoire politique de la
Grèce. Elle amena à sa suite une transformation économique
radicale, dont les effets se manifestèrent plus ou moins vite.
D'abord le stock de métaux précieux du monde grec s'accrnt
assez brusquement. En 355, le pillage du trésor de Delphes par
Philoménos avait déjà jeté en circulation, dans la Grèce, 4.000
talents d'or, 6.000 talents d'argent, soit environ 59 millions de
francs (1). L'année précédente, en 356, Philippe avait annexé à la
Macédoine tout le territoire de la Thrace jusqu'au Nestos et
fondé sur l'emplacement de Crénides une forteresse qui devint
le centre de tout le district minier du Pangée : ce fut la ville de
Philippes, bientôt florissante ; le roi de Macédoine sut si bien
mettre à profit les mines de la Thrace, qu'elles lui rapportèrent
mille talents (5.894.000 francs) par an (2), soit dix fois plus que
le Laurion n'avait donné à Athènes à l'époque de Thémistocle.
Cette production considérable frappa à ce point Timagination des
Grecs, qu'ils crurent que l'or, dans ces gisements privilégiés,
se régénérait à mesure qu'on le recueillait. Jusqu'à la mort
d'Alexandre, les mines de Philippes fournirent donc à la Grèce
environ 30.000 talents d'or. En 330, enfin,les trésors de Persépolis
et de Pasargade fournirent à Alexandre et à son armée des
sommes énormes (3), dont une partie au moins pénétra en
(1) Diodore. XVI, 30-31, 5&-57 ; Polyen. V, 45; Strabon, IX, p. 421.
(2) Diodore, XVI, 3 et 8 ; Strabon^ VII, fragm. 34; Appien, IV, 106; Pline,
Histoire naturelle, XXXVII, 15.
(3) Strabon, XV, 3, 9; Arrien, III. 3 ; JusUn, XI, 14.
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160 LES MINES DU LAURIOiN DANS l'ANTIQUITÉ
Grèce de diverses manières. Harpale, par exemple, apporte
700 talents à Athènes (1).
En second Heu, cette masse de métal précieux fut en grande
partie transformée en monnaie. Philippe et après lui Alexandre
créèrent un système monétaire si bien adapté à leurs projets et à
la situation nouvelle, que la monnaie Macédonienne se substitua
rapidement dans les relations commerciales du monde grec à la
monnaie d'Athènes, qui jusqu'alors avait fait prime sur tous les
marchés. On sait en effet que Philippe avait frappé de l'or au
poids des dariques et en même temps de l'argent au poids qui se
rapportait le mieux à la valeur commerciale de l'or. De la sorte,
il mit la monnaie d'or « non pas à la place, mais à côté de la
monnaie d'argent qui jusque-là avait été seule en usage dans
le monde grec, et il introduisit de cette façon dans son royaume
le bimétallisme (2). » De son côté, Alexandre continua de
frapper des monnaies d'or du même poids et du même type que
les (( philippes », mais sa monnaie d'argent fut exactement
conforme au système attique. Celte réforme fit revenir du bimé-
tallisme de Philippe à la monnaie d'argent unique des Hellènes,
mais en même temps les tétradrachmes et les drachmes
d'Alexandre devinrent, en moins d'une génération, la monnaie
universelle du monde grec (3).
On comprend que ces changements ne pouvaient être que très
nuisibles, à la longue, à la prospérité du Laurion. Car si l'ar-
gent, par l'augmentation du stock de métaux précieux, avait été
déprécié, ses frais de production en Attique n'avaient pas diminué
et l'exploitation en devint moins rémunératrice. De plus, comme
Targeut venu d'ailleurs abondait dans le commerce, les débou-
chés du Laurion se restreignirent. D'un autre côté, l'importance
prise par la monnaie d'Alexandre, qui n'était sans doute pas
frappée avec Targent attique, diminua d'autant le cours de la mon-
naie athénienne. Les mines du Laurion ne pouvaient donc pas
se soutenir longtemps dans des conditions aussi défavorables.
Et c'est ainsi que vers le commencement du III* siècle, la déca-
dence irrémédiable commença. Nous relevons cependant çà et là
quelques traces d'activité, qui prouvent qu'on luttait encore pour
se maintenir. On a des fragments de registres de polètes datant
(1) Diodore, XVII, i08 ; Hypéride, 1, III,S10 (éd. Blass).
{%) Brandis, Das Mûnz- Mass- und Gewichtwesen in Vorderasien, p. 250.
(3) Droysen, Bist. de l'Hellénisme, l, p. 154-155 (trad. Bouché-Leclercq).
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DÉCADENCE AU III® SIÈCLE 161.
d'une époque postérieure à 323, de 312, de 307. Les auteurs
anciens nous rapportent aussi un mot de Démétrios de Phalère
sur l'ardeur des mineurs Athéniens. « A voir ces hommes creuser
la terre avec autant d'ardeur, ne dirait-on pas qu'ils espèrent en
extraire Ploutos ou Pluton lui-même (1) ? » Mais ce sont là les
derniers efforts dont le souvenir nous ait été conservé, et à partir
de ce moment, le Laurion vit au jour le jour; ce n'est plus le riche
trésor où l'État et les particuliers avaient puisé à pleines mains, et
sa propre décadence est l'image de la décadence même de la Cité.
En effet, la vie nationale à Athènes n'a plus à partir du III*
siècle cette vigueur et cette intensité qui sont nécessaires pour
solliciter et soutenir le travail des citoyens. Du moment que
l'Etat n'a plus qu'un semblant d'existence, à quoi bon peiner
pour lui procurer des ressources dont il ne saurait plus que
faire ? Par instants l'ardeur de la vieille cité semble se
réveiller : mais elle passe, au gré du plus fort, de l'esclavage
à la liberté pour retomber dans l'esclavage ; elle languit et
assiste impuissante aux dernières tentatives de la race grecque
pour former une nation digne de ce nom. Cette passivité
découragée explique la décadence du commerce et de l'in-
dustrie ; c'est assez que les ressources soient à la hauteur des be-
soins de chaque jour. Plus de réserve à mettre de côté, plus de
trésor à constituer, plus de flotte à construire, plus d'édifices à
élever ; il suflSt de vivre. Les successeurs d'Alexandre avaient
ruiné et anéanti ce qu'il pouvait y avoir encore d'activité à
Athènes. Les garnisons macédoniennes se succèdent au Pirée et
la ville est privée du droit de frapper monnaie (2). D'un autre
côté, le centre du commerce s'est déplacé vers Corinthe, Rhodes
et Alexandrie. L'affaiblissement d'Athènes est complet. Les
citoyens ne peuvent plus arrêter les courses de piratesde Chalcis
ni celles de la garnison de Corinthe. En l'année 200, quelques
bandes d'Acarnaniens mettront impunément l'Attique à feu et à
sang (3). Dans les ports de guerre, il n'y aura bientôt plus que
trois navires non pontés (4).
L'histoire des monnaies athéniennes, en ces derniers siècles
(1) Posidonius, cité par Strabon, III, 2. 9.
(2) Barclay V. Uead, Catalogue of Greek Coins, Attica, p. XXI.
(3) Polybe, XXXV, ^6.
(4) Tite-Uve, XXXI. 22.
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162 LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
d'existence politique, fournit une preuve sensible de cette chute
de la République. (( La frappe des monnaies athéniennes de nou-
veau style a été très intermittente, très irrégulière. Elle com-
mence très probablement en 296, époque où Démétrius Poliorcète
rétablit Atbènes dans ses droits politiques et finit à l'époque
d'Auguste quand les mines du Laurion sont épuisées. C'est
donc une période de trois siècles ; or, elle n'est représentée que
par i06 séries, dont un tiers appartient aux premières années...
On voit qu'en moyenne les Athéniens ont frappé monnaie tous
les deux ou trois ans seulement. Aux époques où le commerce
languissait, où les finances de l'Etat étaient en souffrance, les
ateliers monétaires chômaient. Aux époques de prospérité, on
frappait abondamment, non seulement tous les ans, mais même
tous les mois (i).» Dans ces conditions, l'industrie du Laurion ne
pouvait que dépérir. Si les mines ne furent pas abandonnées,
du moins le nombre des concessions diminua fortement, à sup-
poser même que les Macédoniens aient obligé les Athéniens à y
travailler, pour recueillir le métal nécessaire à la frappe de
leur propre monnaie.
Cependant, en 166, la victoire de Rome sur les Macédoniens eut
d'heureuses conséquences pour Athènes. L'Ile de Délos, qui avait
hésité entre les deux adversaires, fut remise aux Athéniens, ses
anciens mattres,qui rentrèrent en même temps en possession de
Lemnos et d'Haliarte (2). A la suite de l'émigration des Déiiens
en Achaïe, des clérouques Athéniens s'installèreut dans l'île, et
les Romains décrétèrent la franchise du port. Délos devint pres-
que immédiatement une place de commerce considérable, au
grand détriment des Rhodiens qui perdirent vite leur suprématie.
La prospérité s'y accrut encore en 146, après la ruine de Corin-
the. (( Rhodes abaissée, Carthage rasée, Corinthe détruite, Déios
n'avait plus de rivalité à craindre ; sa fortune allait prendre un
essor merveilleux. C'est vraiment le monopole du commerce
oriental qui échoit à son port, à ses entrepôts (3). » Sans doute,
les négociants Italiens durent recueillir les profits les plus consi-
dérables dans ce grand mouvement d'affaires, mais les Athéniens
en eurent certainement leur part. Par contre-coup, le Laurion
(t) T. Reinach, Les Stratèges sur les monnaies d'Athènes, dans la Revue des
Etudes Grecques, 1888, p. 176.
(2) Polybe, XXI, 7. Cf. Homolle, Bull. Corr. Hell,, VUl, p. 92.
(3) Homolle, loc, cit., p. 97.
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DÉGAUENCE DU LAURION , 163
reprit aussi quelque chose de son ancienne activité. Il fallait en
eSetfournirlenumérairenécessaireaux échanges. On a remarqué
que la frappe des pièces athéniennes de la période qui va de 146
à 87 av. J.-C. est peu soignée, et on explique cette négligence par
l'obligation où se trouvaient les Athéniens de frapper vite beau-
coup de monnaies (1). Enfin, nous avons une autre preuve que
les travaux ne chômaient point à cette époque au Laurion. L'his-
torien Posidonius, cité par Athénée (2), raconte qu'au moment
du second soulèvement des esclaves en Sicile, des esclaves des
mines, au nombre de mille, tuèrent leurs gardiens, s'établirent
sur l'acropole du Sounion, et dévastèrent les campagnes de
l'Attique. A Délos, les esclaves se révoltèrent également, et il
n'est pas impossible que le mouvement insurrectionnel se soit
propagé de l'île au Laurion, à la laveur des relations commer-
ciales qui devaient exister entre les deux localités.
Cette reprise des affaires fut brusquement arrêtée. Le pillage
de Délos par Ménophanès, en 88, et la chute d'Athènes, prise par
Sylla en 86, ruinèrent à tout jamais le commerce athénien (3).
Si la frappe de l'argent ne fut pas prohibée par le vainqueur (4),
elle se restreignit singulièrement. Dans Athènes, désormais
réduite au rôle d'une ville de province sans possessions exté-
rieures, sans rôle politique, sans activité commerciale, l'Hôtel des
Monnaies ne fonctionna plus que rarement. D'autre part, les
Romains, qui avaient à leur disposition les riches gisements
d'Espagne, dont ils tiraient en abondance le métal de leur numé-
raire d'argent (oj, n eurent pas besoin d'en demander aux mines
appauvries de l'Attique. Nous n'avons aucun indice qu'à cette
époque ou plus tard, ils aient songé à s'en emparer ou à les faire
exploiter pour leur propre compte, ce qui indique sans doute que
le rendement en avait beaucoup baissé. Dès lors, les travaux au
Laurion s'éteignirent petit à petit. Au temps de Strabon, les gîtes
métallifères ne fournissant presque pas de minerai, les derniers
mineurs se bornèrent à traiter une seconde fois les scories lais-
(1) Barclay V. Head, op. dt., p. XLVI.
(2) AUiénée, VI, p. 272 E.
(3) HomoUe, loc. cit., p. 140 etsq.
(4) Barclay V. Head, op, cit., p. LV.
(5) Strabon, 111, 2, 10, d*après Posidonius.
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164 LES MINES DU LAURION DANS L*ANTIQU1TÉ
sées par leurs prédécesseurs. Ils les refoodirent ave'^ les déblais
des anciennes exploitations, et réussirent à en retirer un métal
utilisable (1). Nous savons en effet que les Athéniens, au V^ et au
IV« siècles, ne s'étaient point attachés à extraire des minerais
bruts tout le plomb qu'ils contenaient, et que les scories de
leurs fours de fusion en retenaient une assez forte proportion.
C'est ce plomb argentifère des scories que les fondeurs du pre-
mier siècle de notre ère recueillirent avec soin et qui leur four-
nit quelques bénéfices. Ainsi les travaux de recherches et d'aba-
tage avaient cessé, et seuls, les ateliers métallurgiques, sans
doute en petit nombre, fonctionnaient encore au commencement
de l'Empire. C'est la décadence définitive, celle qui annonce la fin
prochaine du Laurion, et, en effet, au II^ siècle, Pausanias (2)
parle de l'industrie des mines attiques comme d'un passé mort
et déjà lointain : « Aaupiciv té èanv, evÔa TUOTÈ *A67|vatotç -^v àpyupou
(XÊTaXXa. » Cependant, le pays ne fut pas voué tout de suite à la
solitude: on y a retrouvé des traces d'une occupation postérieure
au iV® siècle ap. J.-C, par exemple des monnaies impériales
de 432 et quelques inscriptions chrétiennes (3). Mais rien ne
prouve que l'industrie minière ait vécu aussi longtemps, et
que le renseignement de Pausanias soit erroné.
En résumé, l'histoire d'Athènes et celle du Laurion ont suivi
la même évolution : nous retrouvons ici et là les mêmes périodes
successives de formation, de pleine activité, de crise et de déca-
dence.L'une ne s'explique point sans l'autre. Si la grandeur de la
cité a favorisé l'essor des mines, celles-ci en retour furent un des
plus fermes soutiens de la puissance athénienne. Une fois même,
le rôle en fut capital : en 484, Athènes, sans les revenus du
Laurion, aurait-elle pu construire sa première ûotte de guerre ?
(1) StraboD, IX, 1. 23: Ta Z'oLùy\jç,iïoL xà ev rr^ 'Attixt; xax'àpyàç jxèv tJv
àSidXoya, vuvl S'exXetTuef xoû. 8y) xat ol âpvaÇofjievoi, t/jç [/.eTaXXeia;
àffôevcoç uTcaxouoûtDqç, ttjv TcaXatàv exêoXàBa xal axcDpiav àva^wveuovreç,
eupidxov ext iÇ aÛT7|ç aTroxaôaipdjjievov àpyopiov, tûv àp;^ai(ov àirstpcoç
xafxiveiiovTcov.
(2) Pausanias, 'Arrtxa, 1, 1. Pomponius Mêla, II, 3 : « Thoricos et Brauronia
ohm urbes, jam laotum nomma. y>
(3) Cordeila, Laurion^ p. 22, 32 et suiv.
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HISTOIRE DES MINES DU LAURION 165
et peut-on dire que sans la victoire de Salamine, il y aurait eu
un siècle de Périclès ? Dans la suite, l'industrie minière, grâce à
Tabondance et à la pureté de Tarçent qu'elle jetait en circulation,
grâce aux produits variés qu'elle fournissait aux marchés de
Pirée, compta pour beaucoup dans la supériorité commerciale
d'Athènes. Eo même temps les ressources financières qu'elle
mettait à la disposition du trésor assurèrent à l'État des réserves
longtemps inépuisables. Enfin elle contribua, pour une bonne
pari, au développement de la richesse mobilière parmi les
citoyens et par suite au progrès de la démocratie. Pour ces
raisons, n'est-il pas légitime de répéter avec Eschyle (i), que,
par un heureux destin, les Athéniens ont possédé une
source d'argent, véritable trésor de la terre ?
(1) Eschyle, Perses, 238.
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CHAPITRE VIII
RÉGIME LÉGAL DBS BilNES A ATHÈNES
Le régime légal des mines à Athènes nous est peu connu et il
ne saurait en être autrement. Les documents que nous fournissent
les anciens sont rares et insuffisants, quoi qu'on en puisse
croire au premier abord. Il semble qu'un chapitre de Xéno-
phon (le quatrième du Traité des He\)enus), que deux discours
de Démosthène (Plaidoyers contre Pantainétès et contre Pkénippos)
soient une mine suffisamment riche de textes et de renseigne-
ments; il faut en rabattre. Xénophon parle beaucoup plus de
ce qui, à son avis, devrait se faire que de ce qui se fait; Démosthène,
pour les besoins de sa cause, reste trop souvent dans le vague.
Quelques lignes du chapitre 47 de la Constitution ^Athènes [Sur
les Polètes) sont encore, pour notre sujet, ce que nous avons de
plus précis. Il faut ajouter à ces sources quelques définitions de
lexicographes et de grammairiens, plus ou moins sujettes à cau-
tion et parfois évidemment erronées. Çà et là, des allusions au
régime légal des mines dans divers écrivains ne comblent point
les lacunes de nos connaissances. On attacherait beaucoup plus
d'importance aux documents épigraphiques et, entre autres, aux
contrats passés par les Polètes avec les acquéreurs de conces-
sions. Malheureusement, ces actes sont en petit nombre, dans
un état très fragmentaire, mal conservés, et laissent encore trop
de place à l'incertitude.
D'un autre côté, ces textes et ces inscriptions appartiennent à
une même période et se rapportent tous, ou peu s'en faut, à la
seconde moitié du IV® siècle. Le Traité des Revenus de Xénophon
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RÉGIME LÉGAL DBS MINES A ATHÈNES 167
est de 355 (1); la dernière de nos inscriptions est des premières
années du III« siècle. Nous sommes donc tenus de nous renfermer
dans des limites de temps très étroites. Ce que nous dirons de la
propriété des mines à Athènes, des actes de concession, de la loi
qui, par des mesures de protection spéciales, assurait la pros-
périté du Laurion, n'est rigoureusement exact que pour les
soixante ou quatre-vingts années entre lesquelles sont disséminés
nos renseignements. On ne saurait, en aucune manière, pour la
plupart des questions, remonter au delà du IV® siècle avec cer-
titude; sur la législation des temps antérieurs et, à plus forte
raison, sur les origines mêmes des institutions, il faut se con-
tenter d'hypothèses. Il est infiniment regrettable d'être réduit à
de si pauvres ressources en ces études qui touchent aux problèmes
les plus intéressants du droit et de l'économie politique des
Athéniens.
I
Droits de l'Etat
Aristote, dans la Constitution d'Athènes, dit au chapitre 47 :
(( Les Polètes font toutes les adjudications de l'Etat, ils vendent
les mines avec le trésorier des fonds militaires et les adminis-
trateurs du théorique, en séance du conseil, ils garantissent la
ferme des impôts à celui à qui le conseil Ta adjugée par un vote
à mains levées. De même, ils garantissent les mines, aussi bien
celles qui sont en exploitation et vendues pour trois ans, que
celles qui sont concédées et vendues pour dix ans (2) ». Parmi
leurs attributions, les Polètes ont donc la vente des mines {izoyXoZtj'.
xà jiéraXXa) et sont chargés d'en garantir la libre jouissance. Ce
renseignement est exact : une inscription porte en effet ces mots :
(1) Xénophoo, Revenus.Vf, 40; V, 9, 12. Cf. Zurborg» Zeitsch, f,d, Gym-
luisxalw. Berlin, 1874. VIII, p. 955 : M. Schanz, Rheinische Mus., 1881. p. 215.
(2) Aristote, Const. (V Athènes,^! : 01 TrwXiriTal... {jii<TÔou(rt Se xà fit<T6a)|jLaTa
TcivTa xal xà fiexaXXa TuwXoudi, xal Ta téXt) [lexà tou Ta(x(ou twv
aTpaxKOTixûv xaà tôv kid to ôewpixbv vjpTrKxévwv evavT(ov t7|ç PouXyj;
xaTaxupoufftv Sto) àv t) ^ouXiq yeipoTOvrjOryj, xal xà Tcpaôévxa ^éraXXa xà
T'epYâf<xifii.a, TOL elç Tpta eTTj TueTrpafxéva, xai xà ffuYxey^wpTijjLéva, xà elç i
exTj TceTrpafxéva. » Nous empruntoDS à M. P. Foucart les corrections de texte
et la traduction de ce passage difficile. Voir Revue de Philologie, XIX, p. 251.
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168 LES BflNES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÂ
ricoXiriTai ol kid 'AvaÇtxpot[TOuç àpyovro;
fiéxaXXa txSe aTCeSovTO (1).
C'est avec raison qu'on a considéré comme des fragments
des tables des polètes une série d'inscriptions retrouvées à
Athènes, et portant mention du nom et de la qualité des fxéxaXXa,
des limites qui leur sont fixées, des particuliers auxquels ils
sont cédés, enfin d'une somme d'argent qui peut varier pour
chaque mine. Ces actes étaient appelées S(aYpa(pa(. <( Ceux qui
exploitaient des mines d'argent, lorsqu'il voulaient en ouvrir
une nouvelle, en faisaient la déclaration aux fonctionnaires
chaînés de ce soin par le peuple et étaient inscrits (k-Kiy^i-
(povTo) (2). )) Comme tous les autres actes publics d'Athènes, ils
étaient datés par le nom de l'archonte et de la tribu prytane et
on les conservait à l'Acropole.
Voici la teneur d'une Staypacpiq, et la liste des autres:
I. CIA, II, 780 z= Boeckh, CfG, 162 = Hicks, Greek Fris-
criptions of the British Muséum, I, XXXVl; 22 lignes incomplètes.
.... txicDV, olç Ye{[T<i>v
Tcapà To A7j[jL7jtpiaxb[v ^
ywv xaXoujievoç * a)V7|(T7j;) 'Ayvdôeoç
5 'A^poBtataxbv M 0paffu(XX)a)* 'Ap[ xaivo-
TO{jitav 'A^po(8i)aiaxbv cv toïç eSdt^cfftv xaXoû-
(xevoç, Buofiévou to èp^aerr-iiptov to A[t^{X6iov xaXouuevov (?). . . .
[3] vjpyàÇeTO TeXeaixX-riç KaXXiou *Apa(p[T(^
OopixoT A7j{nrjTpi[a]xbv, y) j^apdBpa xaXou(ié[vTri
10 eicl TTj; 'EpeyÔTjiSo; BeuTepotç '7cpuTave[{ a<
TO At^(Xeiov xaXo'jjievov» ô àTreypà^j/aTO
a)v(7)TT,c) KaXXifxeSwv KaX^ixpxTou KoXX(uT6i>ç) evito
'AvavctÇifia.
[ 'AJjKpiTpoTrrjfTiv 'AÔTjvaiïxbv KcJvcdv K6va>[voç
15 ( 'AJÔTjvauxbv xolX (ruvTOfxàç 'A(x<ptTpo7rif|[çi
[6]Bo;, 7)X{ou Buofxévou oSbç, àvt<îvT[oç
['ApT6|(i.i<iiaxbv 0opixoT* Eù^7|(i.(87|ç Kt). . . .'
(1) CIÀ, IV, 7806.
(2) Suidas et Zonaras : 'Aypîtf oy jjLeTaXXou S^xyi* Ol Ta àpY^peia [leTaXXa
cpyaÇojievoi ô'ttou PouXoivto xatvou epyou àpÇaffOai, îpavcpbv fTTOioiîvTO
Totç Itt' exetvoiç TeTay^ievotç utco tou 8i^[iou, àTCEypdcQovTO... Voir Harpe-
cration, au mot Aiaysa^/j : le texte est cité plus loin, p. 180, note 4.
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RÉGIME Léo AL DBS MINES A ATHÈNES 169
[Ly Toî;] cSx^Êffi toîç ' ETrafxetvovoç
* . . . K]Tfi(pi(To8(6pou *AÔfio(veuç)* HF
20 V TrafXjaibv àva<Ta[Çt(iov
oç \r^ Aaupefi
XJVT
II. Vers 312 av. J.-C. — CFA, II, 782*. Trouvée sur l'Acropole
d'Athènes. Gravure (ttoi/tiôov; 15 lignes incomplètes (1).
m. 307/6 av. J.-C. — CM, IV, 2« partie, 780*. Cf. Kouma-
noudis, 'Ecp. 'Apy-» 1890, p. 222. Gravure a-cor/rfiCw; 4 lignes incom-
plètes. C'est le fragment que nous avons cité plus haut.
IV. Du commencement ou du milieu du III® siècle. — CIA , II,
781, trouvée dans le Céramique extérieur; 18 lignes incomplètes.
V. Date indéterminée. — CfA, II, 782, trouvée sur la pente
méridionale de TAcropole ; 18 lignes incomplètes.
VI. Date indéterminée. — CIA , II, 783. Provenance inconnue.
Ce fragment est de tous le plus détérioré, et il n'y a rien à en
tirer.
Puisque ce sont des magistrats de TEtat qui procèdent à la
vente des jiéxaXXa, et que les particuliers sont obligés de se faire
reconnaître par TEtat le droit de les exploiter, il est clair que
les mines faisaient, en principe, partie du domaine public. Et
non seulement TEtat en est le propriétaire, mais il ne peut y en
avoir d'autre, et les mines du Laurion constituent un patri-
moine perpétuel et incessible. Il serait, en effet, erroné de croire
(1) M. Hansen. De meiaUis Atticis^ p. ti, place ceUe inscripUon entre 340 et
330, uniquement d'après le caractère épigraphique. Cette preuve ne suffit pas.
Nous la plaçons vers 313/2 et voici nos raisons. Dans le fragment I, nous rele-
vons la concession 'AcppoSi<r(ax6v comme concession nouvelle (xatvoTO[x(a) de
Tannée, soit de3S3, d'après Boeckh. Or la même concession se retrouve dans le
fragment II, comme àva<rQc^i{iov ou vieille concession. Comme rien nVmpèche
de croire que ce soit, dans les deux inscriptions, la même concession, nous
datons le fragment II de 313/2, c'est-à-dire de 10 ans après lo premier. Voir
plus loin, p. 171. La gravure isroiyrfià^f n*est pas un argument irréfutable
d'antériorité, puisque le fragment III, sûrement daté de 307/6, est également
gravé OTOi/ïjôôv.
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170 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQDITÉ
que les termes de vente et d'achat employés à propos des mioes
en impliquent l'aliénation définitive. Aristote se sert des mots
TcwXeïv et TctTTpàcxxeiv (1), les Orateurs disent TcptaorOat (2), les registres
des polètes portent aTuoBiBôvai et désignent le particulier sous le
nom de wvtjttq;. Mais il ne faut pas s'y tromper; il ne s'agit ici
que d'une vente fictive. Dans la langue attique, ces diverses
expressions sont souvent synonymes de donner ou prendre à
bail ; on trouve, par exemple, ol Tcptauievot rh téXo;, irwXeTv to
TeXoç (3). Cet abus apparent de langage a d'ailleurs sa raison
d'être : le concessionnaire achetait, par adjudication et pour un
prix déterminé, une part de mines. De plus, il ne pouvait être
dessaisi de son lot que pour une raison majeure, par exemple
pour l'inexécution d'une des clauses du contrat qu'il passait
avec TEtat. S'il reste dans son droit, il est libre d'agir chez
lui comme bon lui semble ; il travaille à sa guise et les béné-
fices de son labeur sont pour lui. Il peut donc, dans une
certaine mesure, se considérer comme acheteur et propriétaire
temporaire. Les actes officiels acceptent ces titres. Mais l'Etat
reste le vrai et perpétuel maître de toutes les concessions.
Une première preuve, c'est qu'elles lui font retour après un laps
de temps déterminé. Les particuliers, qui désiraient acheter des
concessions, avaient le choix entre deux catégories de lots ; les
uns dits xaivoTOfxtai, les autres dits àva<TâÇi(i.a ou TraXatà [leTaXXa.
Ces mots s'expliquent aisément. Le premier s'applique aux con-
cessions vierges de tout travail ; le second aux concessions aban-
données pour une raison ou pour une autre par le premier
acquéreur (4). Celles-ci ne demandent qu'un faible capital pour
être reprises ; celles-là comportent des dépenses plus fortes,
puisque le minerai est à trouver par des recherches préalables.
Cette qualité de xatvoTOfjiia ou d'àva(ià5i(i.ov est soigneusement
mentionnée deux fois sur chaque oiaypacp-^, d'tibord en tête du
chapitre (fr. 1, 1. 13), ensuite après le nom de chaque conces-
sion, de telle sorte qu'il ne puisse s'élever de contestation sur la
classe de ladite concession. Toutes celles qui appartiennent à
la même catégorie sont donc inscrites à la suite l'une de l'autre,
(1) Aristote, Constilution d'Athènes, XLVII.
(2) Démosthène, XXXVII, 22 et 37 ; Dinarque, contre Mécythos.
(3) Eschine, I, 134; Démosthène, XXIV. 122, 146, LIX, 27. Cf. Hansen, De
metalUs altieis, p. 15. 'ÛvfiTTjç signifie quelquefois fermier : Revue des
Etudes GrecqueSy 1891, p. 363.
(4) Voir Chapitre III, p. 43.
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DROITS DE l'État 171
et la seconde énumération ne commence qu'à la fin delà pre-
mière. Si les Polètes prenaient ces précautions, c'est que selon
la nature des lots, la durée de la coqcession était plus ou moins
grande. Les fxsxaXXa àvaax^ifxa, celles qu'Aristote désigne sous
le nom de TtpaôévTa (xsTaXXa Ta t' èpYctfftfjLa (1) étaient louées
pour trois ans ; les xacvoTo^iiat, dites dans le même passage
(ruYX6y(i)p7){iéva l'étaient pour dix ans (2). Il était donc nécessaire
qu'il n'y eût aucun doute sur la qualité du fxéToXXov. Les
entrepreneurs peu scrupuleux ne pouvaient pas arguer d'une
rédaction douteuse pour réclamer une prolongation de bail
au-delà du temps fixé par la loi. Ainsi tous les trois ans ou tous
les dix ans, suivant les cas, les lots de mines revenaient à l'Etat,
qui pouvait en disposer à son gré, soit en faveur de l'ancien
concessionnaire, soit en faveur d'un nouveau preneur. Nous
voyons, par exemple, apparaître dans les actes des Polètes la
concession d'Aphrodite une première fois comme xatvoTojjLta, et
un peu plus tard en qualité d'àva(rà5i(i.ov (3). Il n'y avait donc pas
en réalité une vente véritable, mais une simple location. L'Etat
déléguait aux particuliers un droit d'exploitation, et non pas un
droit de souveraine propriété.
En second lieu, le concessionnaire ne pouvait ni vendre sa
part à un tiers ni la léguer par héritage. Boeckh, supposant, faute
de renseignements certaius, que les concessions étaient données
en bail à perpétuité, était ameué à admettre qu'elles pouvaient
passer de main en main par héritage ou par vente, ou par tout
autre mode de transfert légal (4). Il appuie cette théorie d'un
exemple tiré de Démosthène, où Ton voit l'Athénien Pantainétès
acheter une mine un talent et demi (5). Mais, dans ce passage,
rien n'indique qu'il s'agisse d'un achat fait à un particulier :
Pantainétès dit simplement qu'on l'a dépouillé de la somme qu'il
envoyait au Trésor pour la mine qu'il avait payée un talent
et demi. Ce texte n'apporte donc aucune confirmation à l'opi-
nion de Boeckh. On a encore cité comme preuve de cette
faculté de vente laissée aux concessionnaires un texte d'Eschine,
(1) Aristote, Constitution d'Athènes, XLVII.
(2) Voir plus loin. p. 177.
(3) CIA, 780. 1. 6; 782 &. 1. 2.
• (4) Boeckh, Liur. Silb,, p. 1H-H2; Staatsh. d. Ath,, ï, p. 378 (éd.
Fraenkel).
(5) Démosthène, XXXVII, 22.
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172 LES MINES DU LAURION DANS L ANTIQUITÉ
OÙ il est dit queTimarque, pour échapper aux liturgies, avait mis
en vente deux epYa<TTTQpia (1). C'est confondre à tort r6pYa(mi^pîov
ou l'usine avec le (xÉTaXXov, ou mine proprement dite. Cette erreur
de traduction, trop souvent répétée, est inadmissible; les deux
termes ont chacun leur valeur distincte et précise. On ne saurait
les remplacer l'un par l'autre (2).Timarquea vendu ses deux ate-
liers parce qu'il en était le maître, comme des domaines agricoles
qu'il possédai t à Céphissa età Amphitrope.Nous connaissonsaussi
plusieurs autres exemples d'ateliers vendus par les particuliers.
Il ne s'agit donc aucunement démine dans le passage invoqué. Et
il ne saurait en être autrement : puisque les fjiéTaXXa sont affermés
pour un petit nombre d années, il ne pouvait être permis aux
entrepreneurs de les vendre ou de les léguer à un tiers. Qui ne
voit que la vente aurait jeté la confusion dans la comptabilité
publique et que le legs eût exposé les lots de mines à un mor-
cellement fâcheux? Le concessionnaire ne jouissait donc en réa-
lité que d'un droit d'usufruit, et c'est de ce droit qu'il peut se
considérer acheteur [Myyyzr^ç). Ainsi l'État demeure le seul mattre
des mines qui constituent un domaine incessible.
On a cependant essayé d'établir qu'il y avait au Laurion des
mines qui étaient propriétés de TÉtat et des mines qui étaient
propriétés particulières : tel est l'avis de M. Lipsius (3). Cette
théorie repose uniquement sur un passage d'Hypéride dont
nul ne s'était encore avisé de tirer une conclusion aussi inat-
tendue. Hypéride dit qu'on avait dénoncé un certain Épicratès
de Pallène, comme coupable d'avoir dépassé les limites de
sa concession (èvroç twv fiéxpwv TÊfiveiv). Le Tribunal avait
reconnu qu'il n'en était rien et que la mine, quÉpicratès exploi-
tait, était bien la sienne, eYvwdav ISiov elvai to {jLexaXXov (4).
En conséquence, les juges l'avaient confirmé dans la jouissance
de ses droits pour le reste du temps qui lui restait. M. Lipsius
fonde toute son hypothèse sur ces mots rSiov t^ {jLixaXXov et les
traduit ainsi : (( les juges reconnurent que la mine était la
propriété personnelle d'Epicratès de Pallène. » Tout d'abord,
je remarque que c'est vouloir faire dire beaucoup à une phfase
(1) Eschine, I, 121.
(2) C'e8t à tort que M. Daresle, dans sa traduction du Plaidoyer contre Pan-
taivétès, emploie indifféremment les deux expressions Tune pour l'autre. Voir
la traducUon des Plaidoyers civils de Démostbène, I, pp. 253 et suiv.
(3) Lipsius. dans YAttische Process^de iMeler et Schoeraann,p. 102(m023.
(4) Hypéride, pour Euxénippos, col. XLIV et XLV (éd. Blass).
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DROITS DE l'État 173
qui s'explique très naturellement d'une autre manière. En second
lieu, je ne vois nulle part aucun indice pour confirmer une
pareille interprétation. Au contraire, je ne sache pas qu'Aristote
fasse la moindre allusionà des propriétés privées, quand il dit que
les Polètes étaient chargés de vendre les mines. Il est cependant
bien vraisemblable que, s'il y avait eu matière à confusion, il
aurait ajouté l'épithète de Sr,{jLc><;îa pour caractériser les mines de
l'Etat. Aussi bien, Xénophon n'indique point qu'il existe des mines
privées, lorsqu'il déclare que la ville permet aux étrangers
comme aux citoyens d'exploiter les concessions (1). On pourrait
multiplier ces exemples. Il suffit d'ailleurs de lire le passage
entier d'Hypéride pour apprécier à sa juste valeur l'expression
qu'invoque M. Lipsius. Epicratès n'est pas sorti de sa concession;
il est resté dans les limites que lui avait imposées TEtat ; il y a
déjà travaillé trois ans, et il s'en voit assurer la libre possession
pour les sept années de bail qui lui restent. Je ne saurais donc
accepter l'opinion de M. Lipsius qui est en contradiction avec le
propre texte sur lequel elle repose, et qui n'est étayée d'aucune
autre preuve.
La propriété de l'État s'étend à toutes les mines et c'est en
vertu d'un droit régalien, puisqu'elle ne s'applique qu'au
tréfonds et non à la surface correspondante du sol. C'est du
moins ce que nous croyons constater dans les documents du
IV" siècle. Dans chacun des actes de concession qui nous sont
parvenus, il y a une indication qui revient à plusieurs reprises:
c'est la mention de r£5a9oç où le lot de mine se trouve situé.
Par exemple, la concession KT7i<Tiaxov, acquise par Hypéridès,
est (( 6v Toî; sôàcpsfft Tou 'E:ciy(xpou<; )) (2); de même, la conces-
sion 'A(>T6[jLi(jiax(Jv est renfermée dans les èSàcpT) d'Epameinon (3).
On a interprété ce mot IBa^o; d'une manière erronée. M. Hicks le
définit ainsi : « Fondations, c'est-à-dire galerie poussée sous le
niveau d'une autre (4) ». Il faudrait donc entendre que les
concessions formaient des étages superposés les uns aux
(1) Xénophoa, Revenus, IV, 12.
(2) CIA, IL 782, 1. 8-9.
(3) Ibid., 780. L 17-18.
(4) Hicks. Ane. Greek inscriptions ofBr. Mils., 1, p. lOO-tOl:^ FoandaUons
of some other miaes, i. e. it is a gallery driven under the floor of another ».
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174 LES MINBS DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
autres. Or il n'en est rien. Ce mode de division, à la rigueur
admissible dans nos mines modernes où Ton procède à
l'abatage du minerai par étages distincts et à niveau hori-
zontal, ne pouvait être appliqué aux mines du Laurion. Il
est impossible de distinguer, dans les travaux anciens, les étages
bien définis qui n'auraient pas manqué d'exister sur de vastes
surfaces, s'ils avaient été les limites de partage des concessions.
De plus, dans le bornage de chaque lot, il aurait fallu fixer
répaisseur maxima de la tranche que l'entrepreneur était auto-
risé à exploiter. Le mot eSacpoç ne peut donc avoir ce sens, puisque
sur le terrain il ne correspond à rien. Selon une opinion plus
vraisemblable, ce terme désigne simplement la propriété de
surface opposée à celle de tréfonds. C'est l'explication qui se
rapproche le plus de la signification ordinaire d'SBa^oç; les archi-
tectes et les jurisconsultes y voient le sol brut sur lequel on
construit, le sol qu'on possède (1). Dans nos inscriptions, c'est
donc la surface sous laquelle une mine est concédée. Si telle est
la véritable valeur de reSa<po;, il résulte des exemples que nous
avons cités que le propriétaire du tréfonds ne se confondait point
avec celui de la surface. Hypéridès et Epicharès, Euphémidès et
Epameinon avaient chacun leurs droits distincts reconnus par
l'acte de concession. D'autre part,il n'est jamais dit dans les docu-
ments que nous possédons que les èSàp, aient appartenu à l'Etat.
Un autre texte épigraphique établit aussi la distinction des
deux propriétés d'une façon très nette. C'est une inscription
trouvée en mars 1894, dans le district d'Agriléza et qui
semble dater du IV* siècle av. J.-C. (2). Un certain Leukios,
qui est probablement citoyen du Sounion, fait don à ce dème d'un
terrain pour la construction d'un marché, de deux plethres de
longueur sur un de largeur (61^65 X 30^80). Leukios est donc
propriétaire de la surface dont il fait don. Or, à l'endroit même
où a été trouvée la stèle, et elle était vraisemblablement en place,
(oTTidai 6v rfjt àyopai) il se trouve des travaux de mines. A supposer
que Leukios fût en même temps concessionnaire de la mine, il
ne pouvait disposer de la surface qu'en vertu d'un droit per-
sonnel : si les deux propriétés avaient été confondues en une seule,
il aurait eu besoin pour sa donation d'une autorisation préalable
de l'Etat qui vend la mine. Or, il n'en est pas question dans Tins-
(1) CIA, II, 779; Isée. XI, 41 (édil. Scheibe).
(2) Mittheil. Arch. Inst. ton Athen, 1894; pp. 241 et suiv.
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DROITS DE L ÉTAT 175
cription. Enfin, et pour confirmer ces exemples particuliers, on
peut ajouter que les usines métallurgiques sont généralement
situées au-dessus et dans le voisinage des chantiers de mines. Or
ces usines sont vendues et achetées, au gré de leurs maîtres,
sans intervention de l'Etat (1) : elles sont incontestablement
propriétés privées, et la possession n'en e^^t pas liée à celle du
sous-sol. Ainsi, la propriété du dessous et celle du dessus ne
sont point confondues. L'Etat a Tune, les particuliers ont Tautre.
Dans l'histoire de la législation des mines c'est le premier
exemple authentique d'une semblable distinction : elle suppose
un principe supérieur de droit régalien, ou plutôt la conception
très nette d'un intérêt général qui domine les intérêts particu-
liers. Si nous constations que TEtat possédait la surface en môme
temps que le tréfonds,nous pourrions supposer qu'il s'était trouvé
le maître de la mine, parce qu'il était déjà celui du sol superfi-
ciel. Au contraire, puisque le sol superficiel est entre les mains
des particuliers, et qu'il était de règle à Athènes que le dessous
fût attribué à la même personne que le dessus, il faut bien
admettre que c'est en vertu d'un droit supérieur que l'Etat s'est
rendu maître des gisements du Laurion.
On pourra dire que rien n'empêche que l'Etat, primitivement
propriétaire de la surface, l'ait aliénée dans la suite. Celte hypo-
thèse ne me satisfait point. En eilet, par l'étude des lieux, nous
sommes fondés à penser que l'exploitation du Laurion a com-
mencé de très bonne heure, avant la constitution de l'Etat
athénien. A cette époque lointaine, les mines lauriotiques
étaient-elles déjà considérées comme la propriété commune de
tous les habitants de la contrée ? Ce serait là une exception
entre toutes les mines dont nous pouvons saisir le régime primitif.
11 faudrait admettre, ou bien que les terres, sous lesquelles
elles étaient situées, n'avaient point encore trouvé de maîtres, ce
qui serait étrange, étant donné la valeur très vite connue du
sous-sol, ou bien que l'on avait distingué immédiatement entre
la propriété du dessus et celle du dessous.Cette manière de voir
ne s'accorde ni avec les faits, ni avec les sentiments naturels
d'une population peu civilisée. En effet, «de par le droit naturel,
)) les mines qui existent dans un terrain font partie du terrain
» même, et il est libre au propriétaire du fonds d'en extraire les
» substances minérales, comme il lui est libre d'en récolter les
(1) CIA, II, 1122, 1123.
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176 LES MINES DU LAURION DANS L^ANTIQUITÉ
» fruits (1). » Partout les choses se passent ainsi : les mines
commencent par être confondues avec le domaine privé, et la
distinction du dessus et du dessous est toujours d'une époque
postérieure. Diodore de Sicile nous apprend qu'en Egypte les
rois s'étaient approprié de bonne heure les mines d'or du haut .
pays : ils ne les possédaient donc pas de plein droit et dès
l'origine (2). A Rome, les mines furent d'abord des propriétés
particulières, et ce n'est qu'assez tard qu'on investit l'Etat de
droits sur les richesses minérales du sol (3). Dans les temps
modernes, aux Etats-Unis, avant 1866, on n'appliquait partout
que la coutume, en vertu de laquelle les mines appartenaient
aux propriétaires du sol qui les renfermait (4). Je serais donc
porté à croire qu'il en fut de même à l'origine des mines du
Laurion : les individus ou plutôt les familles se partagèrent de
bonne heure la propriété du sol et celle du sous-sol qui ne faisaient
qu'une. C'est plus tard, par une prise de possession dont le
mode nous échappe complètement, que l'Etat athénien s'empara
de la propriété souveraine des gisements minéraux. Tel fut du
moins l'état des choses, à partir du V« siècle : nous savons en
eflet qu'avant la bataille de Salamine le trésor public avait
trouvé dans les revenus du Laurion des ressources inat-
tendues (5).
Ainsi les mines du Laurion se distinguaient au moins par
deux caractères des autres domaines publics de la cité : la pro-
priété n'en était point confondue avec la possession de la surface,
alors que dans le reste de l'Attique, pour les biens publics et
privés, le dessous et le dessus appartenaient au même maître (6).
Elle était d'autre part immuable, et nul ne pouvait en distraire
une parcelle à titre définitif. Nulle part, nous ne constatons
qu'Athènes, même réduite aux derniers expédients pour relever
ses finances délabrées, ait jamais cédé à perpétuité le moindre
(1) Merlin, Question de droit, F» Mines, §§ I, p. 445. Aguillon, Législation
des Mines, I, p. 7.
(2) Diodore, III, 12.
(3) Pline, Hist. Nal., III, 24 ; XXXIII, .31 ; Tacite, Annales, VI, 19; Tit^
Uve, XLV, 29; Diodore^ V, 36. Cf. Marquardt, Rômische Staatsverwaltung,
II, p. 252. Héron de Villefosse, Richesse minérale, 1, p. 489eisuiv.
(4) Merlin, loe, cit. Aguillon, lac. cit.
(5) Aristote, Constitution d'Athènes, 2^. Voir plus haut, p. 137.
(6) Guiraud, Propriété /oncière en Grèce, pp. 344-349.
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DROITS DES CONCESSIONNAIRES 177
lot de mines. Le Laurion est un domaine inaliénable et perpé-
tuel, dont les Athéniens se sont toujours montrés très fiers et
très jaloux.
II
Di«oit8 des Concessionnaires.
Les concessions de mines mises par l'Etat à la disposition des
particuliers se rangeaient, nous l'avons vu, en deux catégories :
il y avait, selon Aristote, les xaivorojjLfai et les àva<ràît|jLa {téxaXXa.
Les premières étaient affermées pour dix ans ; les secondes pour
trois ans seulement. Pour la durée des baux des àva(rà^ii&a, il
n'y a pas de doute à avoir, le texte d'Aristote est formel et la
lecture elç Tp{a lzy\ est certaine. Une période triennale était suf-
fisante pour reprendre un chantier abandonné, pour continuer
une exploitation déjà en marche. Quelques semaines ou quel-
ques jours de travail mettaient le concessionnaire à même de
travailler avec profit, puisqu'il ne s'agissait le plus souvent que
de poursuivre Tabatage d'un gisement connu.
Pour les xatvoTO(jt.ta(, le texte d'Aristote est plus douteux et le
manuscrit est difficile à déchiffrer. Les éditeurs de la Consti-
tution d'Athènes ont lu, les uns : eU y etti iteîcpajtéva, les autres :
Ta elç àet 7t67rpa|jL€va (1). Pour ce qui est de Ja première conjec-
ture, elle est invraisemblable, parce que si le bail avait été
de trois ans pour les xaevoTOjji^at comme pour les àvacrà^efia jjiéTaXXa,
il n'y aurait pas eu lieu d'en faire l'objet d'une mention dis-
tincte. Pour la seconde, elle est contredite par un passage
d'Hypéride, qui implique que la durée des baux n'était pas
indéterminée. Épicrate de Pallène avait déjà travaillé trois ans
dans une xaivoro^xia, lorsqu'il fut accusé par un délateur d'être
sorti des limites de sa concession. La dénonciation ayant été
reconnue fausse, le Tribunal lui confirma la libre jouissance
de sa mine pour le temps qui lui restait encore « xal ttjv
uTtdXoiTtov i^yoifjioL^f Tou (jLETctXXou I6e6a{<i)ffav » (2). Il est donc certain
que si le bail durait plus de trois ans, il n'avait pas cepen-
dant une durée indéterminée ou perpétuelle. Au bout de com-
(1) Aristote, Constitution d'Athènes^ ch.il : elç y eT7|,éd.Kenyon— elç àel,
éd. van Leeuweo.
(2) Hypéride, pour Euxénippos^ col. XLIV (Blaas).
12
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178 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
bien d'années prenait-il fin? M. Blass, après avoir revu le
manuscrit de r'A07|va{a>v 7roXtTe(a, propose la restitution sui-
vante : xà elç ( Ittj 7r£7tpa(xéva. Le bail des xaivoTO(jL(ai serait ainsi de
dix ans (1). Aux raisons paléographiques qui peuvent justifier
celte lecture nouvelle, nous ajouterons un autre argument.
On sait que, pour les terres publiques et pour les domaines
sacrés, la durée des baux était de dix années (2). Il n'y a pas
lieu de croire qu'elle fût moindre pour les xaivoTO(ji(ai. En effet,
on conçoit que la loi ait admis à jouir pendant longtemps
du droit d'exploitation les concessionnaires qui se livraient
aux travaux de recherches. Il fallait creuser les puits, percer de^
galeries; nous avons vu qu'avec toute leur habileté les mineurs
pouvaient mettre plusieurs années à exécuter ces longs ouvrages .
S'ils n'avaient eu que trois ans devant eux, dans bien des cas, ils
auraient eu le temps de se ruiner, sans chances de rentrer dans
leurs frais. Au contraire, une période décennale me parait con-
venir parfaitement à la location des mines nouvelles. L'entre-
preneur pouvait alors procéder à ses recherches, creuser ses
puits, ses descenderies, sans craindre de manquer de temps pour
recueillir le minerai des gisements qu'il pouvait découvrir.
D'autre part, on peut se demander pourquoi, d'une manière
générale, la durée des baux n'était pas plus longue. Nous
remarquerons d'abord que rien ne prouve que le concessionnaire
sortant n'ait pas eu la faculté de reprendre sa part de mines
moyennant une inscription nouvelle dans la forme prescrite; le
bénéfice d^uue exploitation plus longue n'était sans doute pas
refusé aux mineurs persévérants. D'un autre côté, il faut se
garder d'apporter dans l'étude de l'industrie antique nos idées
modernes. Nous ne concevons guère aujourd'hui une exploitation
minière sans gros capitaux associés et sans privilège indéfini.
Sans doute la Grèce n'a pas ignoré l'organisation du travail des
compagnies; le Laurion lui-même nous en fournit des exem-
ples (3); mais ces sociétés antiques ne jouissaient pas de la pos-
session perpétuelle : elles étaient en petit nombre et, en somme,
ne constituaient qu'une exception. L'importance de l'industrie
antique procède bien plutôt de la masse des efforts individuels.
(1) 'AÔTjvaiojv TcoXtTeia, 2* éd. Blass. Cf. Foucart, Revue de Philologie
1895, p. 2 H).
(2) Aristole, Constitution d'Athènes, 47.
(3) Voir plus bas, p. 186.
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DROITS DES CONCESSIONNAIRES 179
sans cesse répétés, que d'un petit nombre d'entreprises collec-
tives et à longue durée. La législation s'adaptait aux mœurs et
le renouvellement fréquent des baux de concessions permettait
à un plus grand nombre d'individus d'avoir chacun leur tour.
Enfin, l'exploitation même de la mine n'exigeait pas, si ce n'est
en hommes, de grandes dépenses : les mineurs du Laurion igno-
raient les coûteuses installations de nos puits modernes et, par
conséquent, ne redoutaient pas l'immobilisation de capitaux
considérables sur un terrain donné. Ils n'avaient pas besoin de
longues années pour amortir leurs frais d'établissement. A la
fin de leur bail, ils reprenaient leurs esclaves, leurs outils et
les quelques pièces de bois de leurs treuils d'extraction : ils
n'avaient rien à laisser derrière eux, ni machines ni édifices. Il
est dès lors aisé de comprendre pourquoi les Athéniens restrei-
gnaient à trois et à dix ans la durée des baux de mines.
Les particuliers avaient le choix entre deux classes de
concessions : à leur gré, ils se faisaient inscrire pour l'une ou
pour l'autre sur les tables des Polètes. Celles-ci se divisent par
suite en deux chapitres : le premier contient l'énumération des
xatvoTOfxiae, le second celle des àvadàSifjia [JiéTaXXa(l). Cette disposition
matérielle laisse supposer que le registre d'inscription n'était
ouvert qu'à une certaine époque de l'année : jusqu'au délai fixé,
les Polètes recevaient les déclarations et classaient d'avance les
demandes. Le registre était clos sans doute à la deuxième pry-
tanie de l'année (2). Pour la simplification de la comptabilité et
la rentrée régulière des redevances, ce système était le meilleur.
Chaque concession avait un nom particulier. Dans la liste des
concessions que nous possédons, la plupart portent des noms de
divinités : pour cinq d'entre elles, les noms sont ou bien des
adjectifs patronymiques dérivés du nom de leur premier acqué-
reur (3), ou bien une expression géographique indiquant le lieu
où elles se trouvent (4). Les autres empruntaient leur nom à une
divinité dont le sanctuaire était situé dans le voisinage, ou étaient
placées sous le vocable d'un dieu ou d'une déesse. Par exemple,
(i) CIA, II, 780, 1. 13.
(2) CIA, II, 780, 1. 14.
(3) Tb AKpiXeïov, CIÀ, II, 780, 1. 40; to AsuxiTTTreîov, ibid,, 781, 1. 13; to
KT7|(Tiax(4v, ibid., 782, 1.8; to 4>tX7ijJL0viax(;v, Bull, Corr.Hell, 1894, p. 532.
(4) Tbnpo(i7raXTiaxov,Cii,IV,1078d;Tb ^Ecnrepiaxov (?),C/.4,1I, 783,1.16.
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180 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
il est naturel de penser que la mine IIoxrseBtovtaxdv, du dèroe de
Sounion, était située près du temple de Poséidon (1). On a
découvert dans une galerie antique de Camaréza une borne
qui portait une dédicace (àvÉOv^xev) à une divinité dont le nom
est indéchiffrable. — Quant aux noms de dèmes ou de villages,
les inscriptions ne nous en donnent aucun qui ne soit connu par
ailleurs (2j. Ils servent dans la description des parts de mine
à fixer la localité où chacune d'elles se place. 11 est à remarquer
que les dèmes d'Azénia et d'Anaphlystos ne sont jamais men-
tionnés dans les documents : ils ne contenaient point de
concessions, ce qui est naturel, puisque leur territoire, qui
comprenait la plaine d'Anavyssos et le massif du Prophète Elias,
est dépourvu de gîtes minéraux (3).
Les tables des Polètes portaient à la suite des noms des
concessionnaires et des mines, les limites exactes de chaque
lot ; il ne suffisait pas de savoir qu*il appartenait à tel dème ;
il fallait encore, pour éviter les contestations et les querelles
entre voisins, que Tacte public fût garant de la surface qui était
accordée à chacun. C'est cette description des limites qui
portait, à proprement parler, le nom de Biaçpacprj (4). Elle
consistait dans Ténumération précise de points pris aux quatre
points cardinaux et sur le sol superficiel. Les plans verticaux,
menés par ces différents points dans l'intérieur de la terre à une
profondeur indéfinie, déterminaient l'étendue de la concession.
Sur le terrain, des bornes et des contrebornes fixent à chacun
son domaine. Nous lisons sur l'une : <JnX7i(jLoviaxbv |jLeTa>Xov ôjvtjtyjç
IIoXup.TjXo; Aa|JL7rTpEuç(6) ; sur une autre, npo<r7raXTiaxbv jjLSTaXXov (6).
Ici c'est un cippe de pierre qui porte l'inscription; là, on l'a
gravée sur un roc (7). Très souvent la limite indiquée est un
atelier (loyoL<j'cr^Qio>f, xàjtivoç) (8), une route, une concession ou une
(1) Bursian, Géographie von Griechenland, I, p. 355, note 2. Voir plus loin,
p. 216.
(2) Voir la Notice sur la carte du Laurion, à la fin du volume.
(3) Voir plus haut, p. 19.
(4) Uarpocration, Suidas et Zonaras: AiaYpacpr/ y) 8taTU7caj(xtç twv TciTcpaa-
xofjiévtov jjLETxXXwv OT,Xou(xa 8ià Ypa(ji.jJLàTtov kno itoictç àpyTjç H-^X?' Ttoaou
(5) Bull. Corr, Bell., 1894. p. 532 - CIA, IV, 1078d.
(6) CIA, IV, 1078 d; Cf. ibid.. 1078 b : [K]pa>7ri8'/jç xaTeXaêE [i]va«rQcii|jLOv
{XETaXXov 'A^iSvaioç. Ibid. 1078 c : AioyÉvtjç xareXaêe (leTaXXov.
(7) Cordella, Laurion, p. 113.
(8) CIA, II. 780, 1. 7; 781, 1. 6 ; 782 b, 1. 6.
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DROITS DES CONCESSIONNAIRES 181
propriété déjà délimitées. On voit que le bornage était établi
avec des précautions minutieuses. A ce bornage de surface, on
en ajoutait un second dans le sous-sol, toutes les fois que les dis*
positions de la mine le permettaient. Les piliers de soutènement,
ménagés dans le minerai, servaient souvent à cet usage (1).
En général, les limites des concessions correspondent simple-
ment aux limites des propriétés de suriace situées au-dessus
(eoi^Tj) (2) : c'est à celles ci que se rapporte le bornage. Il est
assez naturel de penser que, dans ces conditions, les lots de
mines variaient beaucoup d'étendue, comme les domaines fon-
ciers dont ils occupaient le sous-sol ; il y en avait de grands et
de petits. Dès lors, il était possible à des personnes médiocre-
ment fortunées,comme aux riches,d*en louer à leur convenance.
Ainsi s'expliquent à la fois Tambition du charcutier d'Aristo-
phane (3), qui se promet d'acheter une concession avec ses petites
économies, et les bénéfices considérables qu'Epicrate de Pallène
retirait de la sienne (4). La multiplicité des travaux anciens, le
nombre des puits, le réseau si serré des galeries, tout laisse
supposer que le partage des terrains miniers était extrême et
les concessions très morcelées; par suite, une foule de particu-
liers de conditions très diverses pouvaient également prendre
part à Texploitation du Laurion.
D'autre part, puisque mine et propriété de surface ont les
mêmes limites, il faut se demander comment étaient réglés les
rapports et les charges des deux propriétaires mis en présence.
Le possesseur de la surface a-t-il droit à une indemnité pour les
dommages que le travail des mineurs peut faire subir à son
domaine ? Les législations modernes ont adopté divers systèmes
pour accorder les j ustes intérêts de chacun ; dans la loi athénienne,
rien n'indique qu'on ait prévu le cas, et les textes sont muets
sur ce point, il n'y a pas lieu de s'en étonner outre mesure. Là,
comme en beaucoup de choses, les Athénien^ s'en rappor-
taient au bon sens, sans légiférer sur les moindres détails. En
(I) Anecdota Graena de Bekkor, I, p.S!05 : "Opuot 8é elcriv ('fW:r£p xiove; toO
jjLeTxXXou, ouTOi S'Tj^av xai opot ttj; exioTT,; {i£p(5o;, TjV èjxiaOaidaTO -rrapà
T7|; TcôXeoiç.
{t) Voir plus haut, p. 173.
(3) Arislophane, Chevaliers, 361. Cf. Andocide, 1.38 (édil. Blass).
(4) Hypéride, pour Euxénippos, Col. XLIV, XLV (édil. Blass).
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182 LES MINES DU LAURION DANS L*ANTIQUITÉ
eflet, la question, au Laurion, ne pouvait avoir que peu d'im-
portance : les terrains de la région n'ont pas de valeur agricole ;
le sol, schisteux ou calcaire, est presque partout rebelle à la
culture, et un propriétaire aurait eu mauvaise grâce à demander
des dommages-intérêts pour des récoltes fictives. Que pouvaient
rapporter ces champs ou ces bois clairsemés? Nous l'ignorons.
Peut-être, les louait-on comme pâturages. En aucun cas, le revenu
ne pouvait en être coitsidérable. D'un autre côté, il ne faut pas
croire que les exploitations de mines antiques aient jamais
nécessité la construction de nombreux bâtiments, chambres de
machines, bureaux, magasins, hangars, comme ceux qui se
pressent aujourd'hui autour d'un puits. Tout était plus simple
dans l'antiquité : quelques mètres carrés pour le puits et pour
les premières manipulations du minerai qui en sortait, quelques
chaumières pour les esclaves, analogues aux xaXuêta de la Grèce
moderne, suffisaient pour assurer les services d'une mine
ancienne. 11 va sans dire que nous ne parlons pas ici des usines
métallurgiques qui, au contraire, couvraient de vastes espaces;
mais elles rentraient dans la catégorie des propriétés de surface,
et le terrain,comme les appareils,en appartenait au même maître.
Par conséquent, vu le peu de place exigé par les exploitations,
vu l'infime valeur des terres, le règlement des indemnités entre
les deux propriétaires, celui de la surface et celui de la mine,
pouvait se faire à l'amiable : il se bornait sans doute à une
simple location de terrains. On s'explique ainsi que la loi n'ait
pas eu à intervenir pour concilier les intérêts des deux voisins,
et que les textes ne nous en disent rien; il ne fut jamais néces-
saire de fixer la procédure en semblable matière.
La liste des concessionnaires, que nous pouvons dresser à
l'aide des inscriptions et des auteurs, ne contient guère qu'une
trentaine de noms dont la majorité représente des personnages
inconnus. Quant à ceux que nous connaissons, il est aisé de voir
qu'ils appartiennent à toutes les classes de la société athénienne.
Les uns sont de familles riches et puissantes, comme Nicias, le
général de l'expédition de Sicile ; comme Callias et Hipponicos,
célèbres par la fortune de leur dynastie (l).De même Antimachos
(t) Nicias dans Xénophon, Revenus, IV, 4 ; Plutarque, Vie de Nicias, 4 ;
Comparaison de Nicias et deCrassus, 1 ; Callias et Hipponicos, dans Xénoption
Revenus, IV, 4. Andocide, 1, 130 (édit. Blass).
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DROITS DES CONCESSIONNAIRES 183
d'Alopéké (l),est, selon M. Hansen, le fils d'un banquier connu,
Archestratos, dont nous parle Démosthèoe, et fait aussi partie
de cette bourgeoisie, enrichie dans les affaires, qui tient la
première place à Athènes, au IV^ siècle (2). D'autres, au con-
traire, sont sortis du peuple, comme cet adversaire de Phénippos
qui travailla aux mines de ses propres mains (3). Les plus hum-
bles citoyens consacraient leurs économies à acheter des conces-
sions. Il y en avait qui ne disposaient que d'un seul esclave (4).
Cette diversité de conditions parmi les acquéreurs de mines,
porte à croire que TEtat offrait à ses citoyens des lots à la portée
de toutes les fortunes : ni le prix d'achat ni les dimensions des
parts de mines ne devaient exiger toujours de très gros capi-
taux. L'exploitation n'était donc pas monopolisée à Athènes,
comme elle Test d'ordinaire dans nos Etats modernes, par des
compagnies peu nombreuses, ou par les seuls capitalistes.
D'autre part, il est à remarquer que parmi ces trente conces-
sionnaires dont nous avons les noms, il ne s'en trouve pas un
qui ne soit citoyen des dèmes attiques, et pas un nom étranger
n'y attire l'attention. Ce fait ne laisse pas d'étonner quand on lit
dans Xénophon que c l'Etat accorde à tous les étrangers, soumis
aux mêmes charges que les citoyens, le droit de travailler aux
mines (5) », et il n'y a pas à s'y tromper : Texpression lpYxCe<rôai
êv Totç (jieTxXXotc signifie bien » posséder une mine », c'est une
locution souvent usitée dans ce sens. Bien plus, Xénophon nous
fait connaître un certain Sosias de Thrace, à qui Nicias louait
mille esclaves pour le travail des mines : Sosias était bien un
concessionnaire, et non pas seulement un intendant; il travaillait
à son compte, et c'est lui qui payait à Nicias mille oboles par jour
pour la location de ses esclaves (6). 11 est donc avéré qu'à l'épo-
que où l'auteur des Revenus écrivait son opuscule, c est-à-
dire vers 355 (7), les étrangers avaient été et étaient encore admis
(1) CI À. lî, 782b, 1. 8.
(2) Hansen, De metallis ÀtUds, p. 42 ; Démosthène, XXXVI. 43-48.
(3) Démosthène, XLII, 20.
(4) Andocide. I. 38; 38. Cf. Aristophane, Chevaliers, 362.
(5) Revenus^ IV, 12 : Flapé^^et kiû IdOTeXefa xoti twv Çivwv tcS pouXofxevto
epYaÇeuôai Iv toTç ueTaXXotç. Plus loin, Xénophon dit encore (IV, 22) :
IIoXXol Se xal 'A67|vaîoi xe xal Çévoi o? rCù au)|jLaTi... etc.
(6) Revenus, IV, 14.
(7) Voir la note 1, p. 167,
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184 LES MINES DU LAURION DANS L* ANTIQUITÉ
à Texploitation du Laurion. De ce que dans les tables des Polètes,
qui sont toutes postérieures à cette date, il n'y a pas de nom
étranger, faut-il conclure qu'on avait enlevé ce droit aux étran-
gers? ou bien qu'ils étaient inscrits sur les listes séparées? 11 n'y
a pas de raison spéciale de le croire : selon nous, les docu-
ments sont trop incomplets pour qu'il soit permis, d'une simple
coïncidence, de tirer des conclusions aussi absolues. Ce que
nous possédons des registres de Polètes ne représente qu'une
infime partie d'archives considérables, et par la découverte d'un
compte plus long, mieux conservé, on pourra peut-être établir
que, même après 355, les étrangers avaient le droit d'obtenir des
concessions au Laurion.
On s'est encore demandé comment il fallait entendre le texte
de Xénophon : peut-on prendre le mot Çévoç dans son sens littéral,
ou l'interpréter dans le sens de métèque? Pour soutenir cette
dernière opinion, on pourrait s'appuyer sur l'expression kitl
IcroTsXeia, qui l'accompagne; on se souviendrait aussi d'un passage
d'Aristote (^) où Çévoç est évidemment pris pour {texoixoç, et Ton
traduirait alors U^oi km boTeXei'a, par métèque isotèle : dans ce
cas, Xénophon dirait que l'Etat n'admettait aux mines qu'une
classe de métèques, celle des isotèles, ou donnait l'isotélie à
tous les étrangers qui consentaient à travailler aux mines (2).
En réalité, la loi n'avait pas besoin d'établir une pareille dis-
tinction. En effet, admettons qu'elle autorisât les étrangers, quels
qu'ils fussent, à devenir concessionnaires de mines. Une fois
pourvus de leur lot, ces étrangers ne sont-ils pas obligés, par
leurs occupations mômes, à résider en Attique? Dès lors ne
sont-ils pas forcés de devenir métèques, c'est-à-dire de prendre
un prostate, de payer le (xeroixiov et de s'acquitter du service mili-
taire? Mais en même temps, ils étaient soumis pour leurs mines,
aux mêmes redevances financières que les citoyens (1x1 l(TOTeXeta).
Que se passait-il alors? Devant ces charges accumulées, leur
intérêt immédiat était, s'ils le pouvaient, d'obtenir TlcroTéXeia
proprement dite, pour échapper aux charges qui pesaient
sur les métèques ordinaires. S'ils n'obtenaient pas ce privi-
lège, ils étaient placés dans des conditions défavorables
pour leur travail ; comment concilier, par exemple, la sur-
veillance de leurs chantiers et les exigences du service mili-
(1) Aristote, Politique, III, 1, 10.
(2) Raogabé, Lawrion, p. 15; Clerc, Les Métèques Athéniens, p. 211.
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DROITS DBS CONCESSIONNAIRES 185
taire (1)? Par conséquent, si la loi n'interdisait pas en principe
aux étrangers le droit d'acheter des concessions, dans la pratique,
les métèques ordinaires ne pouvaient y prétendre sous peine de
payer à la fois les revenus des mines et les impôts des étrangers.
Ainsi donc, de quelque manière que Ton interprète le passage
de Xénopfaon, on aboutira toujours au même résultat: les
métèques isotèles seuls pouvaient se livrer au travail des mines,
aux mômes conditions que les citoyens (2).
Il ne faudrait pas non plus conclure du fait que les étrangers
n'étaient pas admis à jouir de la propriété foncière,qu'ils n'étaient
pas capables de devenir concessionnaires de mines. En effet, on
ne saurait assimiler en aucune manière la possession d'une con-
cession à celle d'un bien foncier. C'est le droit au travail que
l'on possède et non le fonds môme. L'exploitation d'une con-
cession est analogue à une affaire industrielle quelconque. Aussi,
de môme que beaucoup d'étrangers devinrent à Athènes com-
merçants, armateurs ou artisans (3), de môme dut-il s'en trouver
qui se livraient, avec l'autorisation de la loi, aux rudes labeurs
de la mine. Ils ne jouissaient en somme que de la propriété
mobilière et ne sortaient pas du droit commun. En résumé, au
moins avant 355, et rien ne prouve qu'il n'en fut pas de môme
après 355, la législation athénienne, très large et très habile,
admettait citoyens et étrangers à l'achat des lots de mines (4).
Cette liberté était assez naturelle; n'était-il pas de l'intérêt de la
République d'attirer au Laurion le plus de travailleurs possible?
Certains étrangers, par l'expérience acquise dans leur pays d'ori-
gine, pouvaient rendre de grands services à l'industrie minière.
(1) Clerc, op. cit., p. 46etsuiT.
(i) Rangabé, Laurion, p. 16, est plus absolu : <c Xénophon, diUil, ne dit
pas que Sosias fût uq métèque ou que le droit d'exploitation lût bor^é à cette
seule classe d'étrangers. » Mais alors, il faut admettre que le seul fait d'acquérir
une concession de mines suspendait pour les étrangers l'application des lois
ordinaires sur les étrangers domiciliés en Attique : Xénophon ne dit rien de
semblable, et rien ne nous porte à croire qu'on ait fait en leur faveur pareille
exception. Cf. Boeckh, Laur. Silb., p. 119 et suiv.
(3) Clerc, op. cit., p. d90 et suiv.
(4) On possède Tinscription funéraire d'un certain Atotas de Paphlagonie, qui
est du m* siècle; c'était un jjLexaXXeu; du Laurion. Voir Bérard, Bull. Corr .
Bell. 1888, p. 246. Au sujet de ce personnage, voir Th. Reinach, Revue des
Etudes Grecques, 1889, p. 94.
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186 LES MINES DU LAURION DANS l'aNTIQUITÉ
La loi, qui accordait aux étrangers, comme aux citoyens, la
faculté de louer des mines, ne gênait aucunement les particuliers
dans Texercice de ce droit. Ainsi plusieurs parts peuvent
être affermées par la même personne. C'est ce qui ressort des
premières lignes d'une inscription : un certain Épicydès, fils de
Philocydès, du dème d'Acharnés, inscrit comme acheteur d'une
mine, appelée *Ep(jiaVxov, est porté comme acquéreur d'une autre
concession, dont le nom n'est pas conservé (1). Mention distincte
est faite des deux lots : il y a eu double déclaration et double
enregistrement. Quel nombre de concessions pouvait-on réunir
ainsi dans une seule main? Ce nombre était-il limité ou indéfini?
C'est ce que nous ne savons point.
De même, deux ou plusieurs particuliers pouvaient s'associer
pour l'exploitation d'une concession. Nous relevons dans les
actes de concession la compagnie d'Hypéridès, d'Eschylidès et du
fils de Dicaiocratès (2).0n en peut citer d'autres : celle de Philippos
et de Nausiclès; celle d'Épicratès de Pallène, dont faisaient partie
les plus riches citoyens d'Athènes (3). Mais, dans ces sociétés
(xoivtDvtai), tous les membres ne sont pas responsables devant la
loi : l'un d'eux est considéré comme principal concessionnaire et
répond pour les autres. Je crois pouvoir tirer cette conclusion
d'un détail matériel de l'inscription 782 : Hypéridès est seul inscrit
comme auteur de la déclaration préalable, et parmi les wvYjTai,
son nom vient le premier. Mais dans cet exemple, on pourra
objecter que le texte n'est pas assez nettement établi pour
nous permettre de raisonner de la sorte. Cependant un texte
d'Hypéride porte également trace du même usage. Quand il parle
de la délation de Lysandros contre la compagnie d'Epicratès
dePallène (4), il ne nous cite que ce personnage, comme si ce
nom était la raison sociale de l'entreprise. Enfin, un passage de
Démosthène éclaire selon nous ce régime de l'association (5). Un
plaideur se plaint devant les juges des mauvaises affaires qu'il a
faites dans les mines et a d'avoir à payer à TEtat, dit-il, trois
talents, un taleot par part : Kal to TeXeuraïov vuvt (xe Seï tt^ tcAei
Tpt'a TotXavTa xaTaOeîvai, TCtXavTOv xarà ty,v jjLeptoa {\Lezé(jyoy yàp xàyw TOiî
(1) CIA, ]h 781, l. 1-8.
(2) CIA, II, 782,1. 12-14.
(3) Hypéride, pour Euxénippos, Col. XLIl-XLIV (éd. Blass).
(4) Hypérlde, loc, cit,
(5) DéroosUiène, XLII, 3.
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DROITS DES CONCESSIONNAIRES 187
S7i(jt€uÔ6VToç [XETQtXXou) ». M. Darcstc, dans une note de sa traduc-
tion, comprend autrement la phrase : « 11 y avait eu, écrit-il,
révocation de la concession et amende contre les concession-
naires. Après quoi, Torateur avait racheté à l'Etat la même
concession, au prix ordinaire d'un talent pour chaque part(l). »
Cette opinion me paraît être en contradiction avec les textes.
Quand il s*agit de ces trois talents à payer à TÉtat, il est toujours
question d'amende, « (xeYocXatç ÎTip-tatç TtepiweTiTtoxwç, dit l'orateur
un peu plus haut (2), et à la fin de son plaidoyer, il y revient
encore : liteiSàv à7C0Ti<ro> xà Tp(a TdtXavô ' Op.Tv a wçXov (3). » Il n'y a
donc pas rachat de concession, tant s'en faut, et nulle part dans
le discours il n'est fait d'allusion à semblable opération, au
contraire. En effet, le plaideur aurait-il bien lieu de se lamenter
sur ses pertes d'argent, sur sa ruine totale, s'il avait encore
trois talents pour acheter à l'État trois parts de mines? Par
conséquent, je crois qu'il s'agit ici d'un particulier qui a trois
talents d'amende à payer : c'est le principal associé d'une
société de trois membres. Pour une raison ou pour une autre,
ils ont été frappés d'une amende, et c'est lui, le principal asso-
cié, qui répond devant la loi des amendes infligées à ses deux
associés comme de la sienne propre. C'est lui qui est l'àp/wvTj; (4)
de la compagnie ; c'est lui qui la représente devant les tribunaux
et dans ses rapports avec le Trésor.
Si nous pouvons supposer que telles étaient les relations des
sociétés de mines avec l'Etat, nous ne savons rien en retour de
leur constitution intérieure. Ce premier associé touchait-il dans
les revenus une part un peu plus forte que les autres? c'est pro-
bable, puisque en cas d'amende ou de contestation, il payait à
lui seul tous les frais. Mais la loi intervenait elle pour réglej les
conditions du contrat d'association? nous l'ignorons : il était
possible que tout se passât à l'amiable entre les membres de la
même société. S'il y avait matière à procès, la cause était rangée
parmi les aeTaXXtxai Stxat (5).
Quoi qu'il en soit, par le libre groupement des capitaux et des
lots, comme par la libre admission de tous à l'exploitation des
(1) R. Dareste, Plaidoyers civils de Démosthène, I. p. 195, note 4.
(2) Démosthène, XLII, 3.
(3) Ibid., 32.
(4) Andocide, I, i:tô.
(5) Voir plus bas, p. 205.
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188 LES MINES DU LAURION DANS L ANTIQUITÉ
giseïiients,pauvres ou riches,ciloyens ou étrangers, les Athéniens
avaient tenté de donner un vif essor à l'industrie des mines,
qu'ils considéraient à juste titre comme une des principales
sources de leur richesse publique. D*un autre côté, il est hors
de doute que dans cette industrie, dont les bénéfices étaient
considérables, beaucoup de citoyens et de métèques purent aisé-
ment s'enrichir; et au V* siècle, époque de la grande prospérité
du Laurion, le développement de la fortune mobilière ne fut
pas sans influence sur les progrès de la démocratie à Athènes.
III
Du fermage des mines.
La question de la redevance payée par les concessionnaires est
sans contredit la plus délicate et la plus obscure de toutes celles
qui touchent à la législation minière des Athéniens. Les auteurs
modernes, qui s'en sont occupés, varient d'opinion, car les ren-
seignements fournis par les anciens sont si peu nombreux et
quelques-uns d'une valeur si douteuse, qu'il est malaisé d en
tirer des conclusions complètes et certaines. Boeckh et Rangabé
s'accordent pour dire que les mines étaient soumises à une
redevance proportionnelle; ils diffèrent d'avis sur l'existence
d'une taxe fixe qui aurait en même temps frappé les concession-
naires : Boeckh est pour, Rangabé est contre. Ainsi le premier
admet deux impôts, le second n'en veut reconnaître qu'un (1).
Sur ces points essentiels, je ne saurais en aucune manière par-
tager l'avis de ces savants; si l'on peut affirmer quelque chose
avec vraisemblance, c'est que les mines ne payaient ni un impôt
proportionnel, ni une taxe fixe, mais un fermage convenu
d'avance entre les entrepreneurs et les Polètes, représentants de
l'État.
La théorie de l'impôt proportionnel émise par Boeckh ne repose
que sur un texte de Suidas : « Ceux qui exploitaient les mines d'ar-
gent, lorsqu'ils voulaient en entamer une nouvelle, eu faisaient la
(1) Boeckh, law, Silb., p. 112 et suiv. Die Staatshaush, d Athener, I,
p. 377 et suiv. Rangabé, Laurion, p. 16 et suiv.
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DU FERMAGE DES MINES A ATHÈNES 189
déclaration aux fonctionnaires chargés de ce soin par le peuple,
et ils prenaient inscription. Us payaient au fisc la vingt-quatrième
partie du métal retiré (1). » Au premier abord, l'interprétation de
cette phrase semble aussi aisée que possible et le sens en paraît
satisfaisant. Cet impôt proportionnel, équivalant à la vingt-
quatrième partie du produit des mines, est nettement défini.
Comme c'est un mode d'impôt très rationnel en matière de mines»
comme c'est celui qui a été adopté par les empereurs romains (2)
et par la plupart des nations modernes, on n'est pas allé plus
loin, et Ton a accepté à la lettre le renseignement de Suidas. Or,
il est certain que si Ton doit l'entendre de la sorte, on se heurte
à une série de difficultés inexplicables, et que l'on se trouve
en contradiction avec des faits positifs.
Tout d'abord, on est obligé de ne pas comprendre ou de
rejeter comme apocryphes des textes du meilleur aloi. Par
exemple, Démosthène, dans son plaidoyer contre Pantainétès,
cite l'acte d'accusation porté contre son client, et nous y lisons
ceci : « Nicoboulos, dit Pantainétès, a fait enlever par son esclave
Antigènes Targent que mon esclave portait au Trésor public
pour la redevance de la mine que j'ai achetée au prix d'un
talent et demi (3). » Je sais bien que ce passage a été regardé
comme d'une authenticité douteuse (4), comme tout le reste
de l'eYxXrj^jLa. Mais, pour mol, la précision du langage techni-
que et le sens satisfaisant de toutes les parties en mettent
hors de doute la valeur. Pantainétès accuse Nicoboulos de
l'avoir volé; que vient faire dans ce grief très net le prix
d'achat de la concession? Que ne cite-t-il plutôt la somme que
son esclave portait au Trésor et qu'Antigènes a détournée, c'est-
à-dire le montant de l'impôt proportionnel ? Il y aurait là une
incohérence, un manque de raisonnement très surprenant de
la part d'un homme fort malin dans les aflaires, s'il était vrai
{!) Saidas, 'AYpa<pou (leTaXXou Bixyj* ol rà àpy^psTa (xexaXXa i^^0L^6\Ltyoi
....àitsYpàçpovTO Tou TeXeîv evsxa tw BtjJjlo) elxotrzr^v TexàpTTiv tou xatvou
[xeTdXXou. Voir plus haut, p. I(i8. NousdooDODs ici la tradaction de M. Rangabû,
mém. cit., p. 18-19.
(2) Code Justinien, XI, 6.
(3) Démosthèoe, XXXVll, 22 : "EêXa'le ^e Ntx(i€ouXoç ....à<peX6<rOai
x6X£u(Ta; 'AvTiYevTjV xbv éauTOu olxérYiV to apyiipiov tou 6[xou olxerou, o
Iflpepe xaTapoXTjv Tf\ TcoXeiTou jjLeTctXXou, o eyo) e7:piifjLT,v evevTJxovra {tvwv,
xai a?Tioç è(xol yev^iJLevoç kyy^OL<fy\yoLi tô 8t:cXouv tw 8t,(jlo(xuo.
(4) Schaeler, Demosthenes und seine Zeit, III, p. 208.
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190 LES MINES DU LAURION DANS L*ANT1QUITÉ
que la xaTaêoXYj dont il parle fût un impôt proportionnel. Enfin,
ce texte étant le seul de l'antiquité qui fasse expressément allu
sion à une redevance de mines, il serait surprenant de ne pou-
voir le concilier avec ce que nous pouvons en savoir par ailleurs.
On peut opposer à la théorie de Timpôt proportionnel un argu-
ment d'une autre nature. Aristote, et d'autres avec lui, nous
apprennent qu'en 484 les revenus des mines pour la Cité s*éle-
vèrent à 100 talents (1). Je mets en fait que, si ces chiffres sont
authentiques, et il serait difficile de les rejeter, ils ne sauraient,
en aucune manière, représenter le montant d'un impôt propor-
tionnel de la vingt-quatrième partie. Cent talents, versés dans
les caisses de l'État, supposeraient une production totale de
2.400 talents, soit plus de 62.000 kilogrammes d'argent, corres-
pondant à 31.500 tonnes de plomb d'œuvre (2). C'est un ren-
dement invraisemblable pour l'année 484, comme pour toute
autre époque du Laurion. Il faudrait donc, pour soutenir
l'hypothèse de l'impôt proportionnel, partager entre plusieurs
années les revenus qu'Aristote affirme être ceux d'une seule
année, ou bien encore admettre que la proportion de l'impôt
au produit dépassait à cette époque la vingt-quatrième partie
ou 4,16 Vo. C'est substituer gratuitement à des certitudes des
hypothèses pour la défense de Suidas.
Enfin, cet impôt était-il prélevé sur le produit brut ou sur le
produit net des mines? Suidas ne le dit point. Dans un cas
comme dans l'autre, si l'État ne veut pas être grossièrement
frustré, un contrôle permanent et rigoureux de la production
dans tous les chantiers est absolument nécessaire. Sans ce con-
trôle, sur quelles bases reposera l'impôt? Quoi de plus aisé que
de dissimuler le véritable produit brut ou de fausser le produit
net ? Pas un gouvernement ne voudrait, je le suppose, s'en
remettre uniquement aux concessionnaires intéressés pour l'ap-
préciation de ces facteurs essentiels d'une redevance propor-
tionnelle. Or, comme il n'est aucunement question pour Athènes,
de contrôleurs officiels des mines, de magistrats analogues aux
procurateurs des mines romaines (3), il faudrait en supposer
(1) Aristote, Constitution d'Athènes, 22 ; Polyen, I, 30, 3; Hérodote, VII, 144.
{i) 11 faudrait encore multiplier ce dernier nombre par 30 environ, pour
obtenir la quantité de minerais bruts nécessaire à la production du plomb
d'œuvre.
(3) Bouebé-Leciercq, Manuel des Institutions Romaines, p. 232-233.
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DU FERMAGE DES MINES A ATHÈNES 191
TexisteDce et ajouter de notre propre autorité ud rouage à la
machine administrative des Athéniens. Aristote, qui énumère
toutes les magistratures de la cité ( i ), n'aurait point ou blié celle-là ,
qui aurait eu la plus grande importance.
Pour ces diverses raisons, l'hypothèse d'un impôt propor-
tionnel ne nous parait point acceptable. Quant à la taxe fixe, dont
Boeckh suppose l'existence, elle n'a jamais été connue à Athènes.
Les sommes d'argent mentionnées par les Staypacpai représentent
tout autre chose, à savoir le montant des fermages annuels, que
les concessionnaires s'engageaient à payer pour leurs parts de
mines.
Sans rejeter le texte de Suidas, on peut en conserver la
partie principale en l'interprétant d'une manière nouvelle, et je
le traduirai ainsi : (( Les concessionnaires de mines, quand ils
voulaient entreprendre un liouvel ouvrage, en faisaient décla-
ration aux Polètes, qui les inscrivaient après inventaire : ils
payaient un fermage établi à raison de 4,16 Vo sur le produit
(éventuel) de la mine nouvelle. )) Je comprends donc que le fer-
mage était fixé d'avance pour chaque lot de mines, entre les
Polètes et le concessionnaire, de telle sorte qu'il ne dépassât
point la vingt-quatrième partie des profits que le concessionnaire
espérait retirer annuellement de son travail.
Celte hypothèse s'accorde parfaitement avec tous les rensei-
gnements que nous possédons. Le passage de Démosthène que
nous citions tout à l'heure s'explique clairement(2). Pantainétès
nous dit que Nicoboulos a détourné l'argent que son esclave por-
tait au Trésor, comme redevance de la mine, qu'il avait achetée
un talent et demi : je m'explique ce qu'il veut dire. Ce talent et
demi, c'est la somme convenue avec les Polètes, c'est le prix
du lot, le montant du fermage qu'il a à verser tous les ans,
tant que durera sa concession, et voilà pourquoi il a raison
d'en parler: c'est un talent et demi que Nicoboulos lui a dérobé.
Pantainétès espérait donc gagner dans sa mine environ trente-
six talents, et c'est en ce sens qu'on peut dire qu'il payait
à l'Etat la vingt-quatrième partie de son revenu ; Nicoboulos,
qui le dépouille,le force par là même à être en retard avec le Tré-
(1) ConsUtution dt Athènes, 42 et suiv.
(2) Démosthène, XXXVII, 22.
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192 LES MINES DU LAURION DANS L ANTIQUITÉ
sor,et l'expose à une amende double, soit de trois talents.Le mot
même dont il se sert (xaraSoXTQ) désigne toujours, dans la langue
des orateurs attiques, le versement d'un fermage (1). Il n'y a
point par conséquent d'incohérence dans ce passage de Démos-
thène qui est, au contraire, logique et précis.
On peut également accepter avec confiance le chiffre du
revenu des mines pour Tannée 484, tel que le donne Aristote (2).
Si l'Etat a perçu 100 talents, il n'en résulte pas forcément que
la production totale du Laurion ait égalé 2.400 talents. Ce
revenu élevé n'est que la somme des fermages acquittés par les
concessionnaires, qui furent cette année-là en très grand nom-
bre, parce qu'on venait de découvrir des gisements considérables.
Beaucoup d'entre eux firent sans doute de mauvaises afiaires, ce
qui n'empêcha pas le Trésor de toucher ce qui lui était dû. Enfin,
le système d'un fermage établi et peut-être même payé d'avance,
écarte toute nécessité de contrôle sur le produit brut ou net des
concessions : ainsi s'explique le silence des auteurs sur une
institution qui aurait eu la plus grande importance, si elle avait
existé.
J'ajoute que des arguments plus positifs confirment encore
notre manière de voir. Quand on lit le chapitre IV des Revenus,
de Xénophon, les passages de Démosthène ou d'Hypéride sur
le Laurion, on est frappé par le retour fréquent d'une même
idée. Ces écrivains demandent toujours que le nombre des con-
cessionnaires et surtout des xatvoTOfjiiai aille en augmentant (3).
Hypéride, par exemple, félicite les juges de ne pas se laisser
entraîner par les délateurs dans la voie des confiscations : a Grâce
à vous, dit-il, les travaux de recherches, auparavant délaissés
par suite de craintes, sont maintenant fort actifs, et de ce chef,
les revenus de la cité sont de nouveau en hausse » (4). En effet,
si les concessionnaires de mines nouvelles se présentent en
grand nombre, il y a concurrence et la valeur des lots monte :
(1) Démosthène, XXIV, 98: Twv teXwv xaraêoXai ; LIX, 27 : ecovTifiévo;
TTjv TcevTYjxodTYjV TOu diTOu xal BÉov auTOv xaraêaXXetv ràç xaraCoXàç.
Cf. Pollux, IX, 31 ; Boeckh. Staatshaush. d, Athener, I, p. -109.
(2) Aristote, Constitution d'Athènes, 22.
(3) Xénophon, Revenus^ IV, passim. Démosthène, Plaidoyer contre Phé-
nippos.
(A) Hypéride, pour Euxénippos, XLV (éd. Blass) : ToiYapouv al xaivoTO[ji{ai al
Tcporepov èxXeXei[ji[jiévai 8ià tov o(ipov vuv èvep^o^ ^^^ '^^ TC^Xecoç al TtpdffoBoi
al èxetOev TcdXiv auÇovrat.
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DU FERMAGE DES MINES A ATHÈNES 193
c'est un bénéfice net pour l'Etat. Si l'impôt proportionnel avait
existé, on aurait surtout visé à augmenter la production et favo-
risé de préférence les mines anciennes, dont le rendement,
moins grevé de frais préliminaires, aurait été plus fructueux
pour TEtat. Hypéride nous parle de la crainte qu'avaient aupa-
ravant les entrepreneurs de xaivoTOfxiai. Ils appréhendaient évi-
demment, en cas de réussite, d'être dépouillés par le fisc de leurs
bénéfices, sur la dénonciation du premier délateur venu. Mais,
semble-t-il, dans l'hypothèse de l'impôt proportionnel, l'Etat,
ayant sa part assurée même des bénéfices imprévus, n'avait
aucune raison légale pour confisquer le bien d'un concession-
naire heureux. Au contraire, s'il s'agit de fermage, les dénon-
ciations et les confiscations sont plus naturelles. Un concession-
naire s'engage à payer au Trésor une somme fixée à l'avance :
suppoi^ons qu'il arrive à un gisement très riche, dont rien ne
laissait soupçonner la présence dans sa concession. Il est d'un
seul coup enrichi, et la disproportion entre ses bénéfices et les
redevances qu'il acquitte peut paraître choquante. Le délateur
part de là pour exciter la jalousie et la convoitise des juges et il
propose la confiscation pure et simple, sous un prétexte quel-
conque.
Il est question, dans la loi des mines, de la peine capitale qui
frappait les individus qui s'enrichissaient en abattant les piliers
déminerai laissés enplacepoursoutenirla voûte des chantiers (1).
Sans doute, c'est là une mesure naturelle de protection contre
l'imprudente cupidité des gens qui mettaient en danger beau-
coup de vies pour accroître leurs revenus. Mais il y a plus: l'entre-
preneur, qui commettait ce délit, trompait encore la loi et volait
l'Etat. L'inventaire de la concession, dans l'évaluation des pro-
duits probables et des fermages, ne tenait pas compte du minerai
des piliers. Dès lors, celui qui s'en emparait sortait de ses droits
et violait son contrat. La loi sévissait donc à la fois contre un
imprudent et un voleur. La même sévérité ne se conçoit guère
dans le cas de l'impôt proportionnel, puisque l'Etat aurait eu
sa part dans le bénéfice ; si l'imprudence n'avait pas eu de suite
fâcheuse, aurait-on poussé la rigueur jusqu'à punir de mort un
individu qui, en même temps que sa propre bourse, aurait enri-
chi le Trésor public, à ses risques et périls^ La Cité tenait moins
à la sécurité des esclaves qu'à l'observation des contrats, et c'est
(1) Vies des X Orateurs y Lycurgue, 34.
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194 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
parce que la redevance est calculée sur les bénéfices probables
dans des limites données, que la loi poursuit quiconque sort de
ces limites et profite ainsi de gains illicites.
Pour ces raisons, il me semble légitime de croire que l'impôt
des mines à Athènes consistait uniquement dans le paiement d'un
fermage annuel. Le montant en était déterminé d'avance pour
chaque lot, et demeurait le même pour toute la durée du bail.
Pour rétablir à raison de 4,16 Vo sur le produit présumé de la
raine, on avait plus d'un moyen d'estimation. Tout d'abord, l'in-
ventaire delà concession portait sur l'étendue du terrain concédé.
Nous avons vu avec quel soin, par une double garantie, on énumé-
rait les limites exactes de chaque part de mines. Ce bornage très
précis indiquait facilement la superficie du lot, c'est-à-dire où
premier élément d'évaluation, qui avait sa valeur pour toutes les
concessions, anciennes ou nouvelles. En second lieu, pour les
àva(T(iÇiji.a, il n'était pas impossible d'estimer la production pro-
bable d'après le nombre, l'épaisseur et la richesse des filons
entamés. De nos jours, au Laurion même, on procède ainsi pour
le paiement à forfait des entrepreneurs, qui percent des galeries
et abattent le minerai. En troisième lieu, on pouvait apprécier à
peu près le produit des années à venir d'après le produit moyen
des années précédentes que les concessionnaires n'avaient aucun
intérêt à cacher. Enfin, le nombre des esclaves attachés à la mine
servait aussi au même calcul ; leur entretien et leur rapport étant
établis dans toutes les concessions sur le même pied, le chiffre
obtenu aidait à contrôler les bénéfices des maîtres. Pour les xxivo-
TO[ji(ai, il est évident que Tévaluation du fermage était moins
rigoureuse : l'étendue des parts, la proximité des gisements déjà
connus, le nombre des esclaves qu'on devait y employer, étaient
cependant autant de bases pour établir une cote moyenne, consen-
tie par l'Etat et les preneurs. D'ailleurs, il fallait bien que l'Etat
se résignât à perdre parfois un peu pour encourager les recher-
ches. En cas de succès, le prix s'accroissait naturellement à la
fin des dix années du bail. Un inventaire, ainsi détaillé, avait
quelques chances de fournir des données certaines aux Polètes
et aux concessionnaires, et cela au mieux des intérêts de chacun.
Ce système de location comportait naturellement la mise aux
enchères des parts de mines. L'adjudication de ces parts était
une garantie contre la mauvaise foi des concessionnaires qui
auraient pu faire baisser les prix au-dessous du minimum conve-
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DU FERMAGE DES MINES A ATHÈNES 195
nable. Chacun pouvait obtenir la concession dont il escomptait
le rapport, et la concurrence, par l'appât des profits imprévus,
devait maintenir dans une moyenne assez élevée le taux des fer-
mages, pour le plus grand bien du Trésor. Sans avoir de preuves
certaines que les choses se passaient ainsi, nous pouvons citer
un fait qui ne s'expliquerait pas, s'il en avait été autrement. Du
temps de Démosthène, un certain Moiroclès fut condamné, à Tins,
tigatioa d'Eschine, pour avoir extorqué 20 drachmes à chaque
concessionnaire (1). Il est bien probable que Moiroclès était un
Polète qui vendait son influence et favorisait dans l'adjudication
les concessionnaires qui lui payaient une petite redevance per-
sonnelle. Je ne vois pas de fonctionnaire mieux placé pour agir
de la sorte avec les entrepreneurs de mines. Enfin, si l'on songe
que tous les domaines publics et sacrés étaient affermés par
enchères, il est à croire que les Athéniens avaient adopté le
même système pour les mines (2).
D'autre part,la courte durée des baux, limitée suivant la nature
des concessions, à trois ou dix ans, constituait pour l'Etat une
seconde garantie: elle permettait, par le renouvellement fréquent
des fermiers, d'élever ou d'abaisser le chiffre des fermages, s'il
était reconnu, après expérience faite, trop faible ou trop fort. Cet
avantage est une des raisons d'être de ces locations à brève
échéance. Avec un impôt proportionnel, il eût été de l'intérêt de
l'Etat d'établir des baux plus longs, même à vie, pour éviter toute
interruption dans l'exploitation. Avec une redevance à forfait,
il était logique, au contraire, de prévoir le retour périodique et
très rapproché des concessions à l'Etat, qui pouvait alors réparer
des erreurs d'évaluations préjudiciables soit au Trésor public,
soit aux particuliers.
Il est vraisemblable que le taux de 4,16 Vo, indiqué par Suidas,
n'est qu'un minimum : c'était sans doute la première mise à
prix des lots, qui était établie dans cette proportion. En effet,
dans le cas contraire, les mines feraient exception parmi tous les
domaines publics et même privés, loués pour une courte durée,
par lebasprix de leur redevance (3). Nous savons qu'en général,
pour les propriétés foncières, la rente était environ de 8 o/o. Le
(1) Démosthène, X[X,293: Tt y^p St^tuote MotpoxXéa [xev excive;, et Tuapà
Twv Ta [xeraXXa 6U)V7)(jLév(i3V eTxoeriv è^eXeÇev Z^ixyj^àç Tcap' éxàtJTOu ;
(2) Aristote, Canstilution d*Athènes, 47.
(3) Guiraud, Propriéié foncière en Grèce, p. 432.
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196 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITË
revenu des mioes aurait donc été de moitié inférieur, s'il n'avait
pu dépasser 4,16 Vo, et cet écart me paraîtrait excessif. Ce tarif
n'est raisonnable que s'il est le point de départ des enchères. Il
était sans doute dépassé le plus souvent, grâce à l'affluence des
concurrents. Mais s'élevait il beaucoup au-dessus? et la rede-
vance des mines représentait-elle pour l'État une rente plus forte
(jue celle des biens fonciers ? C'est peu probable,car l'aléa est plus
grand pour le rendement des mines que pour celui des terres.
L'irrégularité des gisements métallifères est telle qu'elle peut
tromper les plus sages prévisions. Je crois que les concessions
étaient en général moins recherchées que les biens agricoles,
sauf les cas où d'heureuses découvertes, en favorisant la créa-
tion de grosses fortunes, attiraient pour un temps tous les capi-
taux disponibles du côté du Laurion.De même,rappauvrissement
d'un amas pouvait ruiner très promptement bon nombre de con-
cessionnaires, et provoquer ainsi une baisse des parts de mines.
Il est à supposer que le taux moyen des fermages variait assez
irrégulièrement d'une année à l'autre. Aussi le chiffre de 4,16 o/o
ne saurait-il représenter une moyenne, et il faut y reconnaître
le taux minimum delà mise aux enchères.
Le montant du fermage à payer était inscrit sur le contrat passé
par devant les Polètes. Sur les fragments des actes de concessions
que nous avons conservés, on trouve eu effet mention d'une
somme d'argent, à côté du nom du concessionnaire, désigné
comme acheteur. Nous lisons par exemple dans le fragment 780,
ligne 12 : « 'Ûv[T,Trj;]* KaXXtaéBtov KaXXixpàrou; KoXX[ut6Ù;]- HPA »,
(( Acheteur : Callimédon, fils de Callicratès, du dème de Collyte :
160 drachmes (1). )) Je ne crois pas qu'on puisse élever de doute
sur le sens de ces chiffres; c'est, à coup sûr, la somme à payer,
moyennant laquelle le concessionnaire acquiert sa part de
mines. La présence du mot d)V7)Ty,; en est la preuve certaine.
C'est à cette somme que Pantainétès fait allusion quand il déclare
qu'il a acheté sa mine un tal6nt et demi.
Les prix de redevance que nous connaissons par les inscrip-
tions sont au nombre de quatre; trois fois on relève la somme de
(1) ai. 11,780. I. 12: <Lv KaXXifjLÉôwv KaXXixpaTOu; KoXX" EFFO (HEA).
Cette dernière somme est d'une lecture très douteuse. Chaque éditeur ou com-
mentateur lit à sa manière. Nous avons adopté celle de M. Hansen, De metallis
AUicis, p. 24, dont les raisons sont satisfaisantes. Du reste, le chiffre en lui-
même n*a ici aucune importance.
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DU FERMAGE DES MINES A ATHÈNES 197
cent cinquante drachmes, une fois celle de cent soixante (1). Ces
chiffres peu élevés se rapportent sans doute à des concessions de
petite étendue, dont le revenu total est estimé à environ 3600
drachmes (S.SOOfr.). Celle de Pantainétès, qui payait un talent et
demi, était plus grande : elle produisait près de trente-six talents
(210.000 fr.) (2). 11 y en avait encore de plus considérables et de
plus riches : Épicratès de Pallène et ses associés gagnèrent
100 talents (589.400 francs) par an; mais il est possible qu'ils
aient exploité à la fois plusieurs concessions (3). Les lots offerts
à l'adjudication étaient donc très différents par leur superficie et
par la valeur des gisements. Les uns n'occupaient qu'une par-
celle de terrain; les autres couvraient, au contraire, un vaste
espace. Ici, le minerai était d'une riche teneur et le filon puis
sant; là, la veine étail irrégulière ou le rendement inférieur.
Cette extrême variété s'accorde bien avec ce que nous savons
déjà de la diversité des individus qui avaient des intérêts au
Laurion et du morcellement inégal des concessions, selon les
divisions des propriétés de surface. Tous les citoyens y trouvaient
avantage : l'un n'a qu'un esclave aux mines, un autre en occupe
six cents et un autre va jusqu'à mille (4j. Le riche et le pauvre
peuvent également se porter concessionnaires, suivant leurs
ressources, et, par là, les mines sont pratiquement mises à la
disposition du plus grand nombre.
Enfin, la somme de tous les fermages constituait le revenu des
mines dont la perception était confiée à des fermiers, comme les
autres impôts de la Cité. Mais le chiffre en était tel, qu'on en
divisait la ferme en plusieurs lots, qui avaient nom àirovofiiai, et
l'adjudication en était faite par le soin des Polètes (5). Rien
(1) C/A, II, 780, 1. 12 et 19 ; 781, l. 8 ; 782, 1. 6.
(2) Démosthèoe, XXXVII. 22.
(3) Bypérï^e, pour tuxénippos, col. XLIV (édit. Blass).
(4) Andocide, I, 1, 38 ; XéaophoD, Revenus, IV, 14 et 15.
(5) Ilarpocration, ' ATCovofXTJ ' 7) aTrôjxoipa, o)ç [lepoç ti twv TrepiYiY^ofiévtov
ex Twv jxeTctXXdJV Xa[Ji6avoù<y7iç ttjç TCÔXewç, -i^ w; Bcaipot)|jLÉva)V eiç TrXetouç '
{iicrôcoTàç ?v* exa<iTOç Xàêv) ti (lépoç. Ce texte ne laisse pas d'être assez obscur
et soulève quelques difficultés. Tout d'abord, remploi de l'expression twv
TreptytYvofi.évwv donnerait à entendre qu'il s'agit d'un sui'plus du produit des
mines que prélevait le Trésor . Je crois cependant qu'il ne faut pas attacher à ce
root une signiOcation aussi précise. Je le traduirais par revenus. Boeclih, Laur.
Silb., p. 121, noie 137, hésite sur le sens du passage. Kangabé, Laurion,
ÎK 19, pense qu'il s'agit de la ferme du revenu minier, que l'on divisait en lots
iicovofJLai). C'est l'opinion que nous avons adoptée.
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198 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTIQUITÉ
n'empêche de croire que les versements étaient effectués à la
neuvième prytanie, pendant laquelle l'État recueillait la majeure
partie de ses recettes (1). Sur le détail de cette opération, les
renseignements nous font défaut. Quel était le nombre des
à7covo[jiai? Dans quelle classe les fermiers étaient-ils choisis?
Formaient-ils entre eux des sociétés? C'est ce qu'il est impossible
de dire (2).
De même nous ignorons si les revenus des mines avaient une
destination particulière. Avant 484, le montant n'en était pas
distribué au peuple. Aristote nous apprend en effet qu'à la nou
velle de la plus-value extraordinaire de cette année 484, certains
orateurs proposèrent le partage entre tous les citoyens, des cent
talents rapportés par le Laurion, ce qui implique qu'auparavant
il n'en était pas aiosi (3). Thémistocle demanda et obtint que la
somme fût consacrée à la construction d'une flotte de guerre.
Depuis cette époque, qu'advint-il de ces revenus considérables ?
Furent-ils affectés régulièrement à la marine ou aux dépenses
militaires? Furent-ils versés à la caisse du théorique? où allèrent-
ils grossir le Trésor général ? Nous ne connaissons pas la règle
qui fut suivie à ce sujet au cours du V« et du IV* siècles.
Cette redevance, telle que nous venons de l'étudier, était-elle
la seule charge qui pesât sur les concessionnaires ? Un passage
de Démosthène nous renseigne à cet égard. Il nous est dit que
lorsqu'il y avait lieu de faire un échange de fortune entre deux
citoyens (àvTiSodi;), on n'avait pas à tenir compte dans l'estimation
des biens, des intérêts de chacun dans les travaux des mines.
Voici le serment qu'on prêtait en cette circonstance : « Je
fais déclaration exacte et fidèle de ma fortune, à Texception de ce
que je possède dans les mines d'argent,que les lois exemptent de
(1) Aristole, Conslitution d'Athènes, Al .
(2) RaDgabé, Laurion, p. 20, croit que les fermiers formaient une association,
mais il n'y en a point de preuves.
(3) Aristote, Constitution d'Athènes, 22: SujjLpouXeuovTcjv tivwv t(3 Bt^jxo)
0(ave(p.(x<T6ai to àpyuptov, 06[i.i<iTOxXfjÇ exwÀuaev. Cf. Hérodote, VII, 144 ;
Polyen, I, 30, 5. — Ces deux écrivains n'infirment en rien notre conclusion. Us
disent simplement que les Athéniens allaient se partager la somme, lorsque
Thémistocle intervint pour les en détourner. Plutarque,rt6 de Thémistocle, 4, est
seul à dire qu'il était d*usagc de partager entre les citoyens les revenus des
mines d'argent. Cornélius Nepos, Thémistocle, t, suit la même leçon. — Malgré
Plutarque, je crois qu'il vaut mieux s'en tenir au texte d'Aristote, si catégorique
sur ce point.
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DU FERMAGE DES MINES A ATHÈNES 199
tout impôt(l). » Jusqu'où cette àréXeia s'étendait-elle ? Le citoyen,
qui exploitait une ou plusieurs concessions, échappait-il par le
fait même à Teisphora et aux liturgies ? Le privilège des conces-
sionnaires n'était pas aussi absolu. Nous savons en effet par
ailleurs que personne, à Athènes, n'était exempt des triérarchies,
ni des contributions levées en vue de la guerre (2). La seule
exception connue était faite en faveur des Archontes. D'autre
part, Nicias, dont la fortune consistait principalement dans les
gros revenus qu'il tirait du Laurion, a payé l'eisphora (3). De
même, l'adversaire de Phénippos, qui plaide un procès d'anti-
dosis, dit qu'il est sur la liste des trois cents (4). Or, il n'a hérité
avec son frère que de 4500 drachmes,et tout le reste de ses riches-
ses lui est venu de ses mines. 11 est concessionnaire et il est en
même temps triérarque. Il est donc manifeste que les entre-
preneurs de mines n'échappaient pas aux charges qui pesaient
sur les autres citoyens. Dès lors, comment faut-il comprendre
ràreXeia des mines? Je suppose que Ton exemptait de toute
charge le capital que le concessionnaire engageait dans son tra-
vail, et aussi le revenu qu'il en tirait chaque année. Ces deux
sommes, en effet, payaient un impôt sous forme de fermage, et
il était légitime qu'elles ne fussent point taxées autrement. Elles
sont donc aTeXsTç, en ce sens qu'elles ne comptent point dans
l'évaluation de la fortune imposable, et qu*il n'est pas nécessaire
de les déclarer lorsqu'on demande l'échange des biens. Quant
aux excédents de bénéfices qui viennent grossir ou former un
capital indépendant de l'exploitation, ils rentreront dans le
régime commun à toute fortune mobilière. Nicias, qui avait, de
la sorte, amassé plus de cent talents, contribue pour cette somme
aux eisphoras et aux liturgies. Sous ces réserves, ràxéXeia n'en
existait pas moins pour les capitaux que l'on employait dans les
mines, et c'était un privilège destiné à encourager l'industrie du
Laurion. Remarquons d'ailleurs que cette faveur ne s'adresse
(1) Démosthène^ XLIl, 18 : ''Oxav 0[i.6(ravT6ç à7rocpa(va>at ttiv ouatav,
7cpoao[Jivueiv TcJvSe t6v 6'pxov « 'Aicoçavw ttîv ouaiav ttjV ejjLauTou ôpOûç
xal Sixaitoç, tcXtjV twv êv toi; l^yoïç toT; ipyopeioi;, 6'(ra oî vôjioi aTeXTJ
TCÊTToiT^xadiv ». CL Tbumser, De dvium Atheniensium muneribus^ p. 40 et
note 2.
(2) Démosthèoe, XX, (âS.
(3) Plutarque. Niciott, A ; Lysias, XVI II, 7 : MeY^Xa; si^i^osà; sIçevy.vo/ôci
xal XeXeiTOopvYjXÔff» xiXXtffTa.
(4) Démosthèoe, XLII, 3, 20, 23, . . .etc.
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200 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQOITÉ
qu'aux concessions et non pas aux personnes. Les fermiers des
mines n'étaient déchargés d'impôts que pour la part de fortune
qu'ils consacraient à leurs travaux. Ils ne formaient donc point
une classe à part et ne se distinguaient en rien des autres
citoyens.
En résumé, le régime financier des mines à Athènes était d'une
extrême simplicité et ne différait point de celui qui était appliqué
au reste du domaine public. Chaque concessionnaire n'acquittait
qu'un fermage annuel, accepté après l'adjudication, invariable
pour la durée du bail et variable selon les dimensious de chaque
lot. Pour l'atélie spéciale, d'autres professions et d'autres métiers
en profitaient aussi (1), et, en l'accordant aux mineurs du Lau-
rion, les Athéniens n'avaient point fait une exception. On voit
qu'ils n'avaient point jugé nécessaire d'instituer pour leurs
mines un régime particulier.
IV
Contentienz et délits.
L'État, en qualité de propriétaire des mines, et les particuliers,
en qualité de concessionnaires, avaient des droits qu'il convenait
de sauvegarder contre la cupidité et la mauvaise foi des indi-
vidus attirés au Laurion par le désir d'y faire leur fortune.
L'État pouvait être lésé de deux manières, soit par l'exploi-
tation illicite d'une concession non déclarée, soit parle refus de
payer les fermages dus au Trésor public. Le premier cas se pré-
sentait souvent, et c'est naturel. Rien n'était plus aisé, en effet,
dans le labyrinthe immense des galeries souterraines, que de
trouver un coin écarté et peu fréquenté où l'on pouvait travailler
secrètement; le morcellement et le grand nombre des concessions
facilitaient pareille tentative. Comment reconnaître dans la foule
des esclaves, qui circulaient dans les travaux, lesquels appar-
tenaient à un maître ou à un autre, et, parmi les entrepreneurs,
si tel était inscrit ou ne l'était point? Il est clair que des frau-
deurs pouvaient, à la faveur de cette confusion, s'installer dans
des chantiers abandonnés et s'enrichir sans donner l'éveil à
personne. Ces empiétements, il est vrai, ne pouvaient guère
(1) Thumser, De eivium Aiheniensium muneribus, p. 131 et soiv.
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DÉLITS DE MINES 201
86 produire que dans les àvaax^tfxafjiéTaXXa ;daos les xaivoTO[jiiai,ils
étaiect beaucoup plusdifficiles à dissimuler, puisque les travaux
s'exécutaient le plus souvent à la lumière du jour et sur une pro-
priété de surface^ surveillée par son possesseur. Je ne sais si
l'Etat avait institué pour défendre les mines contre toute usurpa-
tion des magistrats chargés de contrôler les titres légaux de con-
cessionnaires : c'est peu probable, puisque les auteurs anciens
n'ont jamais fait allusion à de semblables mesures. Il est vrai-
semblable que les mines n'étaient pas protégées autrement que
le reste des domaines publics. S'il est vrai que les démarques
devaient dénoncer les individus coupables d'empiétement sur
les biens fonds de l'Etat (1), ils devaient en faire autant pour les
mines. De plus, et comme pour tous les autres biens fonciers de
l'Etat, tout citoyen pouvait dénoncer quiconque paraissait exploi
ter une concession qui n'était pas inscrite, et lui intenter une
action en justice (2). Le procès qui s'engageait alors s'appelait :
aYpîtf ou ou àvaTTOYpà^ou fxgTotXXoi» 8tx7j. Tel fut Celui qui fut plaidé
entre le sycophante Teisisd'Agrilé et les entrepreneurs Philippos
et Nausiclès (3). Si le prévenu était condamné, la peine qui lui
était appliquée était sans doute la même que celle qui punissait
les détenteurs frauduleux des autres domaines publics. Il était
frappé d'une amende égale au prix ou double du prix de la mine,
et déclaré aTtp.oc, jusqu'au paiement de la somme due au Trésor.
Si, au contraire, le délateur était convaincu de fausseté et n'obte-
nait pas le cinquième des suffrages, il était privé de ses droits
civiques (4).
Les concessionnaires qui, pour une raison ou pour une autre,
ne payaient pas le montant de leurs fermages, voyaient, comme
tous les autres débiteurs du trésor, leurs dettes doublées. Pan-
tainétès,par exemple, accuse Nicoboulos d'avoir détourné un fer-
mage d'un talent et demi que son esclave Antigènes portait au
(i) Guiraud, Propriété foncière en Grèce, p. 358.
(2) Suidas, ^Aypâcpou jjLexàXXoi» StxYj* Ei tiç oûv eoôxei XàOsa epyàÇco'ôai
(leTaXXov, tov [xti àTroYpa'j/atfJLsvov cÇtjv Tto pouXofxÉvo) Y?^f^^^*^ ^*^
âXé^xs'^-
(3) Hypéride, Pour Eux^,nippo8, col. XLIII (éd. Blass) : Teiaioo; tou
'AYP'^Xfiôev... 67ci(iyvoyp.évoi> tttiv <I>iXi7C7cou xal NauatxXéoyç àTroypà'j^eiv
xaî Xé^ovroç u>ç ï\ avaTTO^pot^wv p.£TxXXu>v Tce-JtXouTv^xaai...
(4) Hypéride, ibid. Col., XLIV : Tôv eY/6tpTj<yavTa ouxocpavTetv ayroùç eùÔùç
7)Tl(4.(OaaV, t6 TcéfJLTlTOV [XSpOÇ T<Sv <J/7^Cpu>V OU (JLSTa86vT6Ç.
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202 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
Trésor, a et, dit-il, il est ainsi cause que j'ai été porté comme
débiteur du double envers l'Etat (1) ». Comme il est probable
que les fermages des mines devaient être versés à la neuvième
prytanie, c'est à ce moment que les retardataires étaient inscrits
comme débiteurs. En même temps, ils étaient déclarés en état
d'atimie, jusqu'à leur complète libération. Mais ràTifji^a n'était
pas totale : les àTi(xoi de cette espèce pouvaient encore aller
en justice et intenter une action privée. Tel est le cas d'un Athé-
nien qui plaide contre Phénippos un procès d'antidosis : en
ce moment même, il doit trois talents d'amende, qu'il n'a
pas encore acquittés (2). Il va sans dire que lorsque le con-
cessionnaire se libérait de sa dette, il reprenait immédia-
tement les droits dont il avait été temporairement privé. L'ad-
versaire de Phénippos dit aux juges: « Lorsque j'aurai payé
les trois talents auxquels j'ai été condamné, et que j'aurai un
peu rétabli mes affaires..., vous reviendrez à moi, i» c'est-à-dire
(( vous pourrez m'inscrire. à nouveau au nombre des triérarques,»
ce qui implique pour lui la possession des droits civiques (3).
Pour sauvegarder ses propriétés minières et garantir le paiement
des fermages, l'Etat n'avait donc pas recours à une législation
extraordinaire. Les lois qui protégeaient les autres biens publics,
maisons ou domaines fonciers, suffisaient à défendre les mines
du Laurion.
En revanche, une loi spéciale, dite ô aeraXXixôç vofxoç (4),
prévoyait les querelles qui pouvaient s'élever entre les conces-
sionnaires, et avait pour objet d'assurer à chacun la libre jouis-
sance de son exploitation. Par une bonne fortune assez rare,
nous connaissons les principaux cas où elle intervenait. « La
loi sur les mines, dit Nicoboulos dans son plaidoyer contre Pan-
tainétès, a clairement défini les faits qui peuvent donner lieu à
des actions en matière de mines. Elle donne une action, entre
autres, pour troubles apportés à la jouissance de l'exploitation,
eàv Tiç e;iXX7i Tivà 'zr^ç k^yoLtsia^ (5), )) 11 s'agit ici du caS OÙ un COD-
(1) Démoslhène, XXXVU, 22.
(2) Démostbène, XLli, 3 et 32.
(3) Démosibène, loc, ciL
(i) Démoslhèoe, XXXVII, Argument et 33.
(5) Démoslhène. XXXVII. 35; Scliolies de Déinosthène (BuU. Corr. HelL,
I. p. 14) : 'ESiXaêiv* tô exêiXXeiv xal oîov eïgipyeiv 6ôev xal tj àÇouXTjç SCxtj.
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DÉLITS DE MINES 203
cessionnaire était dépossédé de ses chantiers par ua tiers. Par
exemple, un créancier impatient mettait la main sur les esclaves
et les minerais d*une exploitation ou saisissait les ateliers métal-
lurgiques de son débiteur; dès lors, celui-ci était dans Timpossi-
bilité de continuer son travail. C'est précisément un des griefs
de Pantainétès contre Nicoboulos. « 11 a mis, dit-il/son esclave
Antigènes sur mon atelier de Thrasyllos,avec plein pouvoir sur
tout ce qui m'appartenait, malgré mon opposition. Ensuite, il a
forcé mes esclaves à s'installer dans la laverie, à mon grand pré-
judice. 11 a traité le minerai extrait par mes hommes et il détient
l'argent qu'il en a retiré (1). n
« Il y a d'autres actions pour toute espèce de torts relatifs à
l'exploitation des mines. Laisser la fumée envahir les galeries,
s'introduire à main armée ou pratiquer indûment des fouilles
dans l'étendue d'une concession, voilâtes autres faits prévus par
la loi (2).»
11 était défendu de laisser la fumée envahir les galeries (av
TucpYi Ttç). Nous savons que les mineurs du Laurion étaient
souvent obligés d'activer Taérage de leurs chantiers par une ven-
tilation artiflcielle, et qu'ils y arrivaient en installant des foyers
de tirage dans un ou plusieurs puits disposés à cet effet. Ils
avaient également recours au feu, bien que rarement, pour
faciliter l'abatage d'un minerai trop dur. D'un autre côté, lien
n'était plus aisé que d'enfumer les mines antiques, telles que
nous les voyons avec leurs galeries très étroites, très sinueuses.
Il suffisait d'allumer un peu de bois vert dans un endroit bien
choisi, où passait le courant d'air ascendant, pour remplir très
rapidement de fumée toutes les galeries et les puits que celui-ci
devait aérer. C'était rendre les chantiers intenables pour les
ouvriers, quand ceux-ci n'étaient pas complètement asphyxiés.
La loi punissait donc toute tentative criminelle de cette espèce.
(1) Déraosthène, XXXVII, 25-28.
(2) Ibid.t 37. Boeckk et Meier, au lieu de tu^t), lisent 6oà'j;y]. La première
leçon me parait préférable: av 0(pà'j;7) Ttç signifierait simplement: « si quelqu'un
allume un feu ou met le feu ». Ces deux nuances de sens ne sont acceptables ni
rune ni l'autre. Il ne pouvait pas exister de défense u d'allumer du feu n dans
une mine : on en avait souvent besoin pour la ventilation et parfois pour l'aba-
tage. tt Mettre le feu à la mine » ne s'explique pas davantage. L.a mine n'est pas
combustible et le boisage des galeries était si peu employé que je ne vois pas
comment on aurait pu allumer un incendie dans les travaux. Au contraire, le mot
Tucpeiv, qui signifie remplir de fumée, se comprend aisément.
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204 LES MINES DU LAURION DANS L*ANTIQU1TÉ
Je suppose qu'elle ne manquait pas non plus de sévérité envers
ceux qui, par maladresse, provoquaient aussi l'enfumage d'une
concession. Nous ne trouvons aucun exemple de pareils délits
dans les auteurs anciens. Nulle part, non plus, nous ne relevons
de descente à main armée (av ^TiXa l-Kifi^r^) (1) dans les mines du
Laurion.
11 n'en est pas de même des violations de limites. Malgré le
bornage très exact des lots, il arrivait fréquemment qu'un entre-
preneur pénétrait dans le lot du voisin. C'est le délit qui
s'appelait « rb èTctxaTaTsjiveiv twv [xérpcav ivTÔ; » OU « to eiç STepov
auvTiTpav. » (2).
La difficulté que les mineurs éprouvaient à se repérer dans leurs
travaux souterrains devait les amener plus d'une fois à s'intro-
duire dans une concession qui ne leur appartenait point. Il pou-
vait y avoir aussi conflit entre deux voisins sur la question de
savoir à qui revenait un gisement attaqué à la fois par l'un et
par l'autre? Enfin, la cupidité poussait les individus malhonnêtes
à s'attribuer par fraude le bien d^autrui. Erreur et vol étaient
également favorisés par l'irrégularité des mines antiques. C'est
d'une usurpation illégale que fut accusé cet Épicratès de Pallène,
dont Hypéride raconte brièvement le procès: un certain Lysandros
*ravait dénoncé comme ayant abattu du minerai en dehors de sa
concession (3). Un plaidoyer, faussement attribué à Dinarque,
traitait aussi une affaire analogue (4).
Nous connaissons encore un autre délit, que Démosthène n'a
pas énuméré dans les titres du vôjxo; |xeTaXXix6;. L'auteur de la Vie
défi A Orateurs dit, dans la biographie de l'Athénien Lycurgue,
que cet homme d'État avait fait condamner un certain Diphilos,
qui s'était enrichi en abattant les piliers de minerai qui soute-
naient les voûtes de ses chantiers (5). Nous avons vu, en effet,
que les anciens avaient très souvent recours à ce système de
soutènement toutes les fois que les amas métallifères atteignaient
une grande épaisseur. Il est clair que rien n'était plus commode
que de recueillir, en détruisant ces colonnes d'un volume consi-
dérable, une masse abondante de plomb argentifère, mais aussi
(1) Démosthène, XXXVII.36.
(2) Jbid., 36,38; Hypéride, pour Euxénippos^ col. XLIV(édil. Blass).
(3) Hypéride, loc. cU.
(4) Dinarque, fragm. 78, p. 452 (édit. Didot).
(5) Vie des X Orateurs, lycurgue, 34.
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DÉLITS DE MINES 205
neo n'était plus dangereux. L'enlèvement on raffaiblissement de
ces étais naturels pouvait causer les plus graves catastrophes.
Si le toit de la cavité venait à fléchir, c'était un éboulement
énorme, dont nul ne pouvait prédire toutes les conséquences.
On attribue à un affaissement de ce genre la formation d'un trou
immense, appelé au Laurion le trou de Kitzo, qui n'a pas moins
de 250 mètres de diamètre avec 70 à 80 mètres de profondeur (1).
Sans atteindre toujours ces proportions, un éboulement, dans
les grands chantiers, pouvait entraîner la mort de nombreux
esclaves et arrêter le travail d'exploitation pendant de longs
mois. On conçoit donc aisément que la loi ait formellement
interdit de toucher aux piliers du minerai.
EnGn, la loi sur les mines donnait des actions spéciales au
sujet des rapports entre associés concessionnaires. Elle prévoyait
les conflits d'intérêt qui pouvaient s'élever entre eux, et établis-
sait sans doute les responsabilités de chacun (2).
Tels étaient les objets principaux des 5ixat [xcxaXXixai (3). Ces
procès de mines étaient instruits par les Archontes Thesmo-
thètes (4), et ces magistrats en saisissaient un tribunal parti-
culier, le [i6TaXXixbv 8ixa(r:rjpiov (5). Selon toute probabilité, ces
causesdevaientêtre entendues et jugées dans le délai d'un mois(6).
Il est en effet assez naturel de penser que les Athéniens évitaient
en ces matières les lenteurs de la justice ordinaire; tout retard
dans le règlement des affaires de mines pouvait causer un grave
préjudice à la marche d'une ou de plusieurs exploitations, et
comme la jouissance des lots était limitée à un temps rela-
tivement court, on avait intérêt à ne pas attendre pendant des
mois l'issue d'un procès.
Les pénalités qui frappaient les diverses atteintes portées à
la liberté ou à la sécurité du travail des mines, variaient évi-
(1) Cambrésy, Laurion, p. 20.
(2) Démosthèae, XX XVII, .38.
(3) Démo8tbèD6,XXVVn,2; Aristote, Constitution (T Athènes, 52. Cf. Meier-
Schoemano, Der Attise fie Process, pp. 634-635 (édit. Lipsius).
(4) Démosthène, XXXVII, 2; Aristote, Constitution cC Athènes, 59; Pollux,
VIll, 88.
(5) Démosthène, XXXVll, Argument, Cf. ibid. 33.
(6) Démosthène, XXXVII. 2 ; Aristote, Constitution (rAthènes,69; PoUux,
VIII, 88. Cl. Daremberget Sagllo, Dict, des Antiquités, arUcle Emmbnoi dikai.
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206 LES MINES DU LAUniON DANS l'aNTIQUITÉ
demment de Tune à l'autre. Les trois premiers délits ne lésaient
que les particuliers, les deux derniers intéressaient les parti-
culiers et TEtat : par suite, la rigueur des châtiments ne pouvait
être la même. Nous ignorons quels étaient au juste les châti-
ments que subissaient les individus convaincus d'avoir injus^
tement dépossédé un concessionuaire, d'avoir enfumé ses galeries,
ou qui s'était rendu coupable d'une attaque à main armée. Il est
certain que le plaignant avait d'abord le droit, comme tout
citoyen, d'intenter à son adversaire une hUr^ pXâ^vj; ou une BtJtTj
piaiiov (1). Dans les deux cas, le coupable était condamné à indem-
niser la victime de ses violences, et c'était une peine pécuniaire
qui lui était infligée. Mais il est très probable que les conces-
sionnaires avaient recours à une action plus décisive, à la hUr^
i^ouXïjç (2). En effet, le fermier d'une mine peut être assimilé à
l'acheteur d'un bien vendu par l'Etat : il est, nous le savons,
désigné par le titre de wvTjTr,; sur les documents officiels. Par
suite, la jouissance de son bail ne doit pas être troublée indû-
ment : elle est garantie par les Poiètes (3). Je ne vois pas de
garantie plus efficace que la ZUri eçouXir|ç,qui était la plus prompte
et la plus sérieuse des procédures. Il n'était sans doute même
pas nécessaire, pour avoir le droit d'y recourir, d'avoir été dépos-
sédé d'une concession : il suffisait qu'il y ait eu trouble dans la
jouissance (4). S'il n'est pas certain que cette dernière distinction
fût applicable à tous les biens publics, quels qu*ils fussent, on
peut croire cependant que les entrepreneurs de mines, qui cou-
raient tant de risques dans leurs travaux, étaient protégés par
cette mesure particulière. Le coupable était sans doute condamné
à une amende, et peut-être même, s'il était concessionnaire,
l'Etat lui reprenait-il sa concession.
La violation des limites et la destruction des piliers de soutè-
nement constituaient des délits beaucoup plus graves, parce que
l'Etat se trouvait lésé, non moins que les particuliers. En effet,
dans les deux cas, le prévenu avait outrepassé les droits que lui
conférait son contrat : ou bien il sortait des limites qui lui avaient
(1) Meier-Schoemano, Der AttUche Process, pp. 643-616, 650^57.
(2) PoUux, VIII. 59. *H 8ê tt^ç eÇouXyj; Sixiq Y^Y^eTat, oxav tiç tov àx
STjjxoffiou 7upiâ|xevov (XTf| kx xapTiouciOat a l-TipiaTO. — Cf Harpocralion , au
mot 'EÏouXtiç 8ix7i ; Buli, Corr. HelL, I, p. 14.
(3) Aristote, ConsUlution d'Athènes, 47.
(4) Daremberg et Saglio, Dict, des Antiquités, article Exoulê (Cb. Lécrivaln).
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DÉLITS DE MINES 207
été imposées par la 8iaYpa(pii^, ou bien il abattait uu minerai qui
n'avait été compté pour l'évaluation du fermage. Ainsi, nos
seulement il avait volé le concessionnaire voi&iA, mais il avait
encore frustré le Trésor, sans compter les dangers qu'il faisait
courir à la mine par son imprvdence, lorsqu'il démolissait les
piliers des voûtes. Poar ces raisons, le délit étût de ceux que
l'on pouvait poirrsuivre par une action publique. C'est ainsi qu'il
était donné à tout citoyen de dénoncer le coupable (1). De plus,
les peines qu'on lui infligeait étaient infiniment graves.Diphilos,
convaincu par Lycurgue de s*étre enrichi en extrayant le minerai
des piliers, fut condamné à mort; ses biens furent confisqués et
partagés entre les citoyens (2). Pour une simple violation de
limites, le coupable devait rendre le minerai abattu ou volé en
dehors de sa concession, et payer en outre une amende égale à
la valeur du minerai; il est probable qu'on lui retirait aussi son
lot.
Telles étaient les dispositions principales de la loi sur les
mines. Il convient de remarquer que cette loi ne protège que les
biens et non pas les personnes. Je veux dire que les concession-
naires n'avaient par eux-mêmes aucun privilège, dès qu'il ne
s'agissait plus d'une afiaire intéressant directement les mines.
Quelques-uns essayaient cependant de faire rentrer dans les
8îxai [xeTaXXiJtai toutes les questions qui les touchaient et espé-
raient, grâce à une procédure spéciale, en arriver plus facilement
à leurs fins. C'est le cas de Pantainétès, contre lequel est écrit
le plaidoyer de Démosthëne. Ce personnage, propriétaire d'un
atelier métallurgique et en môme temps concessionnaire d'une
mine, « a emprunté sur son atelier une somme assez forte à
» Evergos et Nicoboulos par contrat pignoratif. Il a été expulsé
)) par Evergos, assisté d'un esclave de Nicoboulos ; mais, dans
» l'exécution de cette mesure rigoureuse, des excès ont été com-
» mis. Pantainétès a intenté contre Evergos l'action de dommage
)) (ùixr^ ^Xx^T^;). U Ta fait condamner à une somme de deux talents
» à titre de dommages-intérêts. Quelque temps après, il intente
(1) Anecdota graeea de Bekker, I, p. 315 : ^ol<jiç' [xrjvufftç Tcpbç toù;
àp)rovTa; Jtaxà tô5v OttoP'jttôvtcov to fxsraXXov ; Scholies de Oémosthène
(éd. Didot) p. 736: <l>àffiç tjv rh ^paivsiv tojç tzsoX Ta [léxaXXa àoiJtouvTa;...
'EîpatvovTO ôÊ TCpb; tov i^yo^^TOL... o oï io/wv TcaosSiSou tyjv xpiciiv
8ixa(mr|pia>. Cf. Harpocration, au mot 4*x(tiç.
(2) Vie des ï Orateurs, Lycurgue, 34.
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LES MINES DU LAURION DANS L*ANT1QUITÉ
» la même action, aux mêmes fiDs^cootre Nicoboulos,à raison du
» fait de son esclave (1). )> Mais, dans sa plainte, il mêle très
habilement deux ordres de faits distincts : il accuse à la fois
Nicoboulos d'avoir porté atteinte à sa concession de mines
(ji.éTaXXov) (2) en ordonnant à son esclave de s'emparer des fer-
mages qu'un serviteur portait au Trésor, et, en même temps,
d'avoir mis la main sur l'atelier métallurgique (IpYaaTiîpiov) (3) et
de l'avoir mis en vente. Le second grief est exact, le premier est
faux. Mais l'un permettait à Pantainétès do mener Nicoboulos
devant le ji.eT(xXXtxbv Sixa(mqpiov et de lui intenter une ixeraXXix-ri Sixr,.
L'autre, au contraire, rentrait dans les griefs de droit commun.
Nicoboulos ne se laisse pas prendre à ce piège et plaide de l'in-
compétence du Tribunal. Il fait alors ressortir qu'il ne s'agit point
en son affaire d'une question de mine. « Un homme achète une
mine à l'État. Au lieu (ie se conformer au droit commun, qui
règle pour tout le monde la procédure à suivre, soit comme
demandeur, soit comme défendeur, ira-t-il plaider comme en
matière de mine, s'il emprunte, si l'on dit du mal de lui, s'il
reçoit des coups, s'il est volé? Ace compte,Pantainétè8,tous ceux
qui te confient leurs choses ou leur argent sont exposés à être
poursuivis par toi d'une p.eTaXXixTfi 8(x7i (4). » On le voit, la loi sur
les mines ne permettait d'actions spéciales que pour un certain
nombre de faits prévus d'avance. Le concessionnaire n'avait de
privilège que pour garantir sa concession, et rien que sa con-
cession. Tout délit, qui n'intéressait pas directement et au premier
chef l'exploitation, ne pouvait être poursuivi que selon la pro-
cédure commune.
En somme, les mines, sauf sur un petit nombre de points, ne
faisaient point l'objet d'une législation particulière. Elles étaient
protégées par la même procédure et les mêmes garanties que le
reste du domaine public. Les pénalités, réservées aux délits de
mines, ne différaient point en général de celles qui punissaient
les autres délits envers les propriétés de l'Etat. On s'était borné
à prendre, dans une loi spéciale, des mesures de protection qui
ne pouvaient être prévues par les lois ordinaires : il était difficile
(1) R. Dareste, Plaidoyers civils de Démosthène^ I, p. 249 et suiv.; Scbaefer,
Demosthenes und seine Zeit, III, pp. 200-207.
(2) Démosthène, XXXVII, 22.
(3) Ibid., 25, 29.
(4) Ibid,, 37-38.
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DELITS DE MINES 909
de faire moins. Les Athéniens évitaient de leur mieux U multi*
plicité et la complication aussi bien dans les institutions judi*
ciaires, que dans lorgauisalion des finances. C'est peut-être
pour cetle raison que nous trouvons si peu de renseignements
sur le rêuimo léjr^l ou financier des raines du Laurion : elles
étaient, autant que |>ossible, traitées et administrées comme les
autres biens de l'Etat.
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APPENDICE
NOTICE SUR LA CARTE DU LAURION ANTIQUE
La carie qui accompagne ce livre n'a pas d*autre objet que
(1*60 éclairer le texte, en montrant quel est Tétat actuel de nos
connaissances sur la région du Laurion. Mais j*ai pensé quil
convenait de faire reposer l'étude archéologique des mines sur
une étude préalable du sol ; c'est pourquoi le relief du terrain a
été dessiné avec toute la précision possible (1). Les formes de ce
relief étaient délicates à rendre; il fallait faire surgir la direction
des faites et des sillons principaux en respectant leur valeur iné-
gale; accuser les résultats de Térosion sans les exagérer; noter
le tracé des vallées et des ravins, les crêtes aplanies, les plaines
comblées, sans se perdre dans un détail confus; il fallait mar-
quer le caractère des calcaires en falaises et des schistes aux
pentes douces. Je crois que M. Létot, dessinateur de la carte, y
est parvenu, et je le remercie des soins intelligents qu'il a bien
voulu apporter à son ouvrage.
L'indication du relief du sol nous aide à mieux comprendre
Tœuvre des anciens dans la rép^ion minière. Il va sans dire qu'il
était impossible de porter sur la carte la masse innombrable des
travaux antiques; on s'est borné au nécessaire, mais en respec-
tant la répartition proportionnelle des puits de mines et des
entrées de galeries selon les divers districts ; je n'ai point à mon
gré fait le blanc et le noir. On voit les attaques des mineurs
(1) Le tracé des courbes hypsométriques a été réduit, d'après les Karlen von
ÀUika de Curtius et Kaupert, feuiUes 13, U, 16, 17.
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NOTICE SUR LA CARTE DU LAURION ANTIQUE 211
courir d'abord le long du versant oriental, pour venir se multi-
plier ensuite sur les plateaux du Sud et du Nord, d'où ils redes-
cendent à la fin dans la plaine d'Ari : elles se pressent surtout
autour de Camaréza, au-dessus des grands gisements du troi-
sième contact. Les ateliers métallurgiques, disposés au pied
des pentes, épousent les formes des vallées et du plateau septen-
trional: j'en ai marqué les limites exacies,tellesque jeles ai rele-
vées sur le terrain, sans rien ajouter de ce que Ton peut prévoir.
L'enlèvement successif des rejets et des scories antiques mettra
sans doute au jour d'nutres groupes d'ateliers, et sous ce rapport
la carte ne nous donne que ce qui est connu aujourd'hui.
Pour la topographie ancienne, il a fallu garder la même réser-
ve : il n'est pas difïïcile de mettre des noms sur la carte, il est
moins aisé de prouver l'exactitude des positions. Aussi me
suis-je abstenu, au risque de paraître en défaut, de porter des
noms que je ne saurais identifier avec certitude.
Lexlrémité méridionale de TAltique comprenait les dèmes
d'Anaphlystos, d'Azénia, de Sounion, de Thoricos, de Bésa et
d'Amphitrope (1). On place Anaphlystos sur les bords du golfe
Saint-Nicolas, et l'on en reconnaît encore le nom antique dans le
nom altéré du hameau d'Anavyssos. C'était un port et un fort (2)
Or, on retrouve au Sud-Est de la baie, les ruines d'un port
antique et des restes de mur qui ont pu appartenir à l'enceinte
delà forteresse. 11 se peut toutefois que la ville proprement dite
ait été située à quelque distance de ce point. Rien n'indique alors
qu'on puisse choisir une place plutôt qu'une autre. Le dème
d'Azénia, queStrabon nomme après Anaphlystos et avant Sou-
nion, se place en face de l'ile de Patrocle (3). Il y avait là au
bord de la mer une petite plaine au débouché d'une courte vallée
qui semble propre à recevoir un village. Mais il ne faut pas se
dissimuler que ceci n'est qu'une hypolhèse : aucune preuve
positive ne nous donne tort ni raison. La question, du reste,
est de petite importance : le dème d'Azénia n'a jamais beaucoup
intéressé les anciens, et nous ne connaissons rien de son
histoire.
(1) Sirabon, IX, 1, 21 el22; IX, 4, 5; CIA, Iï,780;782ft.
(2)Scylax, Périple, h7; Xénophon, Revenus, IV, 43; Hérodote, IV. 99. CC.
Leake, Demiof Atticayp, 59. Terrier, Mim. sur le Sounion et la côle de VAtti-
que, p. 1O2-103 [Archives des missions scientifiques, 2^ série, l. III, 1866.)
(3) Bursian, Géographie von Griechenland, I, p. 355; Leake, Demi, p. 01.
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212 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
Le dëmede Sounion au contraire avait un nom plus illustre.
Les habitants en passaient pour de riches citoyens, et il était
encore, au V^ siècle, un 8f,(i.o; àÇiôXoYo; (1). A l'inspection des
lieux, il. est hors de doute que la ville ne s'étalait point sur le
promontoire, au pied et en arrière du temple. 11 n*y a pas là
d'espace suffisant pour une population quelque peu nombreuse.
Au reste, Strabon fait entendre qu'il faut doubler le cap Sou-
nion de TEst à l'Ouest pour relever ensuite le dème de ce nom.
Il y a donc lieu de distinguer le groupe de l'acropole et des tem-
ples et celui de la ville. Celle-ci avait un port qui est sans doute
le port Panormos ou le port Pacha ; on y reconnaît encore les
vestiges d'un môle antique. Une route reliait le port au gros de
la ville située, selon moi, quelque part vers le mont Michel. Des
ruines d'édifices et des tombeaux très nombreux se montrent sur
le sol. On a de plus retrouvé dans les environs, au point indiqué
sur la carte, une inscription qui nous apprend que le dème avait
reçu d'un particulier nommé Leukios, un terrain pour en faire
un marché. La stèle portant acte de la donation était placée sur
l'agora (<xT7i<iai ev tyj àyopa) (2). Que le cap ait porté le nom du
dème, il n'y a pas à s'en étonner, mais ce n'est pas une preuve
que la ville proprement dite se trouvât précisément là, et non
point à quelque distance.
Quant au dème de Thoricos, on ne saurait émettre de doute
sur son emplacement. Le nom a subsisté sous la forme moderne
Théricos, en s'appliquant au village qui avoisine les ruines du
théâtre et les toursdes anciennes fortifications. L'agora se trouve
près de là, et c'est sans doute tout autour sous le manteau d'allu-
vions qui couvre la plaine, qu'il faudrait chercher les vestiges
de la ville.
Il reste deux dèmes, Bésa et Amphitrope, qui ne sont point
identifiés avec la même certitude. Il est cependant une hypothèse
assez vraisemblable. Xénophon dit, dans les Revenus (3), que
Bésa se trouvait à mi-distance d'Anaphlyslos et de Thoricos, et
conseille à ses concitoyens d'y construire sur un point élevé une
troisième forteresse qui protégera la région des mines. L'endroit
(1) Fragm. Poet. Comic. Graer,, p. 410, fragm. 1, (éJ. Wdol). — Strabon, IX,
i, 22 : Kdjx^avTi 8k Ty,v xaxà to Souviov axoav àçK^Xo^oç 8f,[i.oç Soûvtov.
(2) CoTàîMà, Antiquités Lanrioliques, iîittheil. Arch. Inst., Athen. XIX,
1894, p. 242.
(3) IV. U.
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NOTICE SUR LA CARTE DO LADRION ANTIQUE 213
visé se trouve sur la carte aux environs de Camaréza. Je crois
que l'emplacement de Syntérini convient assez bien à toutes les
exigences. C'est un point de passage nécessaire pour qui, venant
du Nord au Sud, veut atteindre le centre môme du district et
descendre sur Sounion. Le col qui mène à Syntérini à Cama-
réza est facile à défendre, et la hauteur qui s'élève auprès du
Ripari se prête à l'établissement d'un fort. Au pied, vers le
Nord, commence le plateau ondulé qui se prolonge jusqu'à
Plaka. C*est un des coins rares au Laurion qui peuvent se prêter
à la culture. Enfin, des ruines considérables, et qui ne sont pas
uniquement celles d ateliers métallurgiques, parsèment le sol
sur quelques centaines de mètres. De tout temps, dans l'anti-
quité comme de nos jours, c'était une position désignée par la
nature pour l'établissement d'un centre important (1).
Pour Amphitrope, qui était, nous le savons, dans la région des
mines, il y a lieu d'en reconnaître la position au Nord-Ouest
de Plaka. Est-ce une altération du nom qui subsiste dans le mot
Métropisi, qui s'applique à un petit groupe d'habitations placé
au pied du Paneion? Le mot Amphitrope vient sans doute de ce
que le dème était situé à un carrefour de routes. L'emplacement
choisi par Stuart (2) est bien en effet un carrefour d'où parlent
les chemins qui vont à Anaphlystos au Sud Ouest, à Bésa au
Sud, à Thoricos au Sud-Est. J'ai constaté en cet endroit, sur une
éminence aux pentes douces, la présence de ruines assez nom-
breuses ; les fragments de marbre abondent, et je sais qu'on y a
trouvé beaucoup d'antiquités, et même une statue. Il faut
sans doute y reconnaître les vestiges du dème d'Amphitrope.
On possède encore quatre noms qui appartiennent à l'onomas-
tique du Laurion ; ce sont les noms de Maronée, Aulon, Laureion
et Tbrasyllos (3) ; ce n'étaient point là des dèmes, et pas un indice
ne prouve que ces bourgs aient joui d'une organisation munL
cipale. C'étaient des centres de mines et d'ateliers, qui dépen-
daient politiquement des dèmes, sur le domaine desquels ils
étaient dispersés. Pour Maronée, la question de position a un réel
(1) Voir plus haut, pp. 139-140.
|2) Stuart, Antiquités d*Àthènes, il, p. 220.
(3) AùXoSv, Escbine, 1, 121 ; Suidas, au mot AùXwve;. — 'Eirl 6pa<ruXXo),
Eschine, loc, cit.; Démosthène, XXXVII, 25; Harpocration, au mot *Etz\ S^%-
(TuXXo) ; CIA, II, 780. — AaupEÎov : ClA, II, 780; Andocide, I. 38-39.
Pour Maronée, voir les textes cités plus haut, p. 140, note 3.
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214 LES MINES DU LAURION DANS L' ANTIQUITÉ
intérêt, et j'ai essayé de démontrer ailleurs qu'il fallait en
reconnaître remplacementàCamaréza, sur le lieu des grands tra-
vaux du troisième contact. Pour les autres bourgs, le problèmeest
tout à fait obscur. Je n'ai ^pas osé porter Aulon sur la carte.
Nous n'avons, pour identifier ce bourg, qu'un renseignement
très vague fourni par une inscription : nous y voyons qu'une
concession ,de raines, appelée « 'A(ppo8i<xiax<îv, » située dans le
dème de Bésa, était bornée au sud par la route d'Aulon à
Bésa (1). Cette route allait donc de l'Ouest à l'Est ou de l'Est à
l'Ouest. Mais l'orientation des concessions n'avait peut-être
pas la précision que comporterait pour nous l'emploi des mots
pop^aôev, voTôôev, etc. Xénophon dit, par exemple, qu'Ana-
phlystos est sur la mer méridionale, et Thoricos sur la mer
septentrionale (2). Une route qui est portée au Sud d'une con-
cession peut donc s'entendre d'un chemin qui va du Sud Est
au Nord-Ouest ou réciproquement. Cette donnée unique, et
encore n'est-elle qu'une hypothèse (3), ne peut guère nous
éclairer sur la position d'Aulon. Pour Laureion, je ne me dissi-
mule pas que la place que je fixe à ce bourg n'est rien moins que
certaine. La question est de savoir d'abord si le nom ne s'ap-
plique pas seulement à l'ensemble de la région minière, ou s'il
était encore porté par un village particulier. Le fait que ce
village se trouve mentionné dans un acte de concession (4) me
paraît prouver qu'il s'agit bien d'un village : il n'eût pas été assez
précis de situer une concession èv Aaupeiw, s'il s'agissait du dis-
trict des mines tout entier. De plus, la plupart des textes où le
nom est cité peuvent s'entendre aussi bien d'un lieu particulier
que de la région prise dans son ensemble (5), et même dans ce
ce dernier sens, le nom ne fut employé qu'assez tard. Hérodote,
voulant donner une idée de l'isolement de la Chersonnèse
Taurique, la compare, assez inexactement d'ailleurs, au triangle
{i)r/4,ii, 782.
(2) Xénophon, Revenus, IV, 43.
(3} La lestitotion du passaj^e dans rioscription n'est pas certaine. Cf. Hansen,
De metatlis Atticis, p. 14.
(4) a4, II, 780.
(5) Nom de lieu : Hérodote,VIÏ. U4. Andocide, I, 38-39; Thucydide. II, 55; Pau-
sanias, i,l; liésychius et Suidas, au mot FXauxeçXaupecoTcxai et FXau^ iTiTarai;
Pholius, Aaùptov tottoç Tf|; 'Attixti;. Nom de la région : Thucydide, VI, 91.
Plularque, A'icias, 4, emploie l'expression y) AaupetoTtxr, (yYj) ; Thémistocle, 4 :
Yj Aa'jpscoTtx'/) TipôcoBoç.
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NOTICE SUR LA CARTE DU LAURION ANTIQUE 215
du SounioD qui s*appuie sur Thoricos et Anaphystos ; or, il est à
remarquer qu'il ne désigoe pas cette région sous le nom de
Laurion (1). Je crois donc que Aaûpe^ov désigna tout d'abord le
village où furent exploitées les mines d'argent et que le nom
s'étendit plus tard à toute la région des mines. Dans ces condi-
tions, j'ai pensé qu'il convenait de le placer sur le bord de là mer
orientale, là où, selon toute probabilité, furent découverts les
premiers gisements de plomb argentifère (2). Quant au lieu
appelé iid 8pa<ruXXa> OU 6pa9uXXou (i.viQp.aT(, OU peut conclure du
rapprochement de deux actes de concession qu'il appartenait au
dème de Bésa (3). La concession 'A(ppoS«riaxov est située une fois
dans le dème de Bésa, une fois à Thrasyllos. S'il s'agit de la
même concession, et nous n'avons pas de raison de soupçonner
Je contraire, la conclusion s'impose. Maintenant Thrasyllos
était-il au Nord ou au Sud de Bésa, je l'ignore; la place que je
lui assigne sur la carte n'est pas certaine.
Les points habités étaient reliés entre eux par un réseau de
routes, dont nous retrouvons les traces sur le terrain, ou la
mention dans des inscriptions. Les vestiges les plus importants
de routes antiques se montrent au Sud du Laurion, sur le flanc
oriental des collines qui séparent le cap Sounion du val Agri-
léza (4). On en relève encore près du temple de Poséidon, au bord
de la baie de Sounion (6), le long delà baie de Thoricos (5), sur le
Plateau du Sud aux environsdeSouréza(7),etau Nord même du
Laurion, àl'entrée du ravin Potamo. Des inscriptions font mention
de routes qui reliaient Thrasyllos, Aulon et Bésa (8). Ces routes
servaient au transport des minerais et des métaux, et un charroi
très actif y circulait; on voit encore en plus d'un point les
ornières creusées parles chars antiques.
(1) Hérodote, IV. 99.
(2) L'identitication AaùpEiov «■ Legrana me parait peu fondée. C( Hanson, De
metallis AUicis^ p. 25. On s*est livré à de longues discussions pour savoir si ce
nom s'appliquait à une montagne, à un dème, à un port: c'est peine bien inutile.
Voirie résumé de ces recherches dans Boeckh, Laur. Silb., p. 86 et siilv. Les
élymologies de Aaupiov proposées par divers auteurs sont de pures fantaisies.
(3) Cl A, II, 780 et 781 b. Voir plus haut, p. 140.
(4) V. la carte.
(5) H.inrioi, Dèmes de VAttique, p. 209.
(6) Cordella ; Laurion, p. 82.
(7) C/.4, 11.782 6. 1. 4, 7; 782,1. 3.10; 781,1. 11.
(8) C/.4,1I, 781.
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216 LES MINES DU LAURION DANS L'ANTlQUITé
La carte fournit encore quelques détails qui demandent une
justification. J'ai indiqué la position de deux concessions; celle
de Poséidon au sud, celle de Philémon, un peu au nord de la
précédente. Bursian, le premier, a supposé que le no<i£i8wviaxbv
(jlstœXXov se trouvait aux environs du temple de Poséidon. Son
hypothèse repose sur le fait que la concession appartenait au
dème de Sounion (1). Je la crois juste et j'ai attribué ce nom à un
groupe de travaux que Ton remarque non loin de l'emplacement
du temple de Poséidon. Quant au «tiXïjjjLoviaxbv ji.éTaXXov, je le
place dans la vallée Botzaris, où M. Bourguet, membre de l'Ecole
française d'Athènes, a découvert une des bornes de la conces-
sion (2). Par la même méthode, j'ai porté les ateliers de Pheidon
d'Aixoné et de Smikythos de Paianée aux lieux où l'on a décou-
vert les bornes hypothécaires qui les concernent (3). J'ai bien
essayé encore, d'après les fragments des diverses Sia^paGai qui
nous restent, de retrouver, pour quelques concessions, leur posi-
tion relative, mais dans l'état de nos connaissances les résultats
auxquels j'arrive sont trop incertains pour mériter d'être pu-
bliés (4). Enfin les indications de ruines diverses, tombeaux,
murs, sont portées sur la carte d'après mes relevés ou les don-
nées de la carte allemande après vérification. On peut regretter
que là se bornent nos renseignements. Il est fâcheux que l'enlè
vement des scories et des résidus des laveries antiques n'ait pas
été exécuté avec plus de respect pour les ruines; mais ce travail
n'est pas fini, et Ton peut encore espérer que des découvertes
épigraphiques viendront combler quelques lacunes dans la
topographie du Laurion.
(1) Bursian, Géographie von Griechenland^ I, p. 355, note t.
(2) Bull. Corr. HelL. 1894, p. 532.
(8) Cordella, Laurion, p. 36 et 114. Cf. CIA, II, 1122, 1128. Voir Hansen,
De metallis A tticis, passim .
(4) M. Hansen a tenté le même efTort, mais sans arriver non plus à des résultats
défîuitirs.
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TABLE DES MATIÈRES
Préface 1
Bibliographie 3
PREMIÈRE PARTIE
Chapitre. 1. — Description du Laurion 5
— II. — Les gisements métallifères 13
— III. — Exploitation de la mine 21
— IV. — Traitement métallurgique du minerai... 59
— V. — Organisation du travail. — Main-d'œuvre.
— Population 9i)
— VI. — Produits et commerce du Laurion 110
DEUXIÈME PARTIE
— VU. — Histoire du Laurion 126
I. — Les origines 126
II. — Grande époque du V«etduIV«
siècles 136
Uï. — Décadence 159
— Vin. — Régime légal des mines à Athènes 166
ï. — Droits de l'État 167
II. — Droits des concessionnaires. . 177
III. — Fermage des mines 188
IV. — Contentieux et délits 200
APPENDICE
Notice sur la carte du Laurion 210
Table des matières.
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ADDENDA ET CORRIGENDA
P.
10,
ligne 30,
lire :
plaine de Thoricos.
p.
63.
note 1 ,
ajouter
: Diodore copie et complète, dans tous
les passages relatifs aux mines de
la Haute Egypte, le texte d*Aga-
tharchide. Voir Geographi graeci
minores {é(\, Didot) I,p. 125etsuiv.
p.
84.
note 1,
lire ;
excocta sua materia.
p.
103.
ligne 25,
lire :
Pantainétès.
p.
105,
ligne 12.
lire :
Nicératos.
p.
113,
note 5.
lire :
Laurion.
p.
116,
ligne 30,
lire :
Anytos.
p.
121,
note 1,
lire :
définitivement.
p.
129,
note 1,
lire :
Die Sentit iachen.
note 3,
ajouter
: IX. 2, 3.
p.
130,
note 1.
ajouter
: Cf. Strabon. m, 2, 14.
p.
132.
note 2,
lire :
*AXù6y,ç.
p.
133,
ligne 33,
lire :
les mines d*or et d'argent.
p.
134.
ligne 7,
lire :
du monde grec en métaux précieux.
ligne 9.
lire :
allaient chercher de l'argent.
p.
177,
ligne 25,
lire :
Epicratès dé Pallène.
p.
181.
ligne 25,
lire :
Epicratès de Pallène.
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\ I
L'
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LILLK — lUPRIMRRIB Lt KIOOT FR^BK»
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